CHAPITRE IV
OU LES CONDITIONS DE LLNITÉi
« Il est donc vrai, dans le fond, que les choses iiiférieurps se Irouvenldaiis les supérieures d'une manière plus noble que dans elles-mêmes -. »
Leibniz n'esquissa pas en un ouvrage une « recherche de la
1. Sources. — 1" Sur les rapports de Leibniz et de Bossuet. Cf. leur correspondance '1678-79, 1683,1691-94, 1699-1702), publiée ap. F. de Careil, éd. cit.. t. l et II : correspondances avec Pellisson (1690-93), avec M™» de Brinon 11690-1698), publiées ibid. (plusieurs lettres de Leibniz à M»» de Brinon sont inédiles; cf. Inédits, Théologie, vol XIX, f»* oj2, 586, etc.). — 2» Sur la tentative dune union des Protestants entre eux. Cf. a) pour les renseignements généraux : Klopp, éd. cit., t. V, VI, Vil. VIII, IX, XI, et passim; b) pour la négociation avec l'Université de Helnistâdt : Inédits. Théologie,, vol. VIII, 331 f°« : Irenica Helmstadiensia; c) pour la négociation entre Hanovre et Berlin : Inédits. Théologie, vol. IX. 395 f''^ : Irenica Berolinensia. — 3» Pour la négociation avec Vienne et avec les évéques de Tseustadt, cf. Inédits, Théologie, vol. X (362 f»») et XI (365 f"'). Le vol. XII contient surtout les actes officiels de cette négociation, et quelques lettres importantes. Les actes se trouvent également aux vol. XIII et XIV: des renseignements divers sont renfermés aux vol. XV, XVI, XVII et XVIII. Tous ces volumes, depuis le vol. VII inclusivement jusqu'au volume XIX, constituent ce qu'on appelle à Hanovre les Irenica. masse de plusieurs milliers de feuillets, très souvent non rédigés par Leibniz, et qui sont actuellement classés d'une façon très défectueuse. — 4" Au sujet de la reprise des négociations entre Leibniz et Bossuet en 1699, et sur les rapports de la Cour de Wolfenbûttel et de la Cour de Louis XIV, des renseignements importants sont contenus aux Archives du Ministère des Affaires Etrangères à Paris (Fonds Brunswick, t. XXXV, folios 257 sqq.) Je remercie tout particulièrement M. Rigault. archiviste au Ministère des Affaires Etrangères, qui a eu l'extrême obligeance de me signaler cette source. — 5" Pour toutes les questions dogmatiques traitées dans ce chapitre, les sources sont éparses à travers les vingt liasses de T/iéologie de la Bibliothèque de Hanovre, à travers la correspondance inédite, et, d'une façon générale, à travers la multiplicité des œuvres de Leibniz.
Livres. — Il n'existe pas de Hvre important sur la question. On trouvera des renseignements dans Pichler, Die Théologie d. Leibniz, Mimchen, 1869. — Cf. surtout Kuno Fischer, Geschickte der neuern Philosophie, op. cit., livre I", ch. x et xi. Cf. aussi la Bibliographie donnée en tète du ch. II., p. 246.
i. Klopp, éd. cit., t. VI, p. lU.
304 L'iiGI-ISE UNIVERSELLIÏ
vraie Eg-liso » . Eparses en des fragmentspour la plupart inédits, ses idées sur TEgiise ne s'exprimèrent jamais en leur plénitude. La synthèse se fît pourtant en lui, parfaite et cohérente; mais il en développa si rarement les termes décisifs que Ton est forcé de construire une théorie dont le modèle intégral n'est figuré nulle part. Une telle construction n'est cependant pas arbitraire. Elle se fonde sur de multiples phrases, parfois sur de simples notes marginales, qui jamais ne se contredhenl essentiellenie?it ; si bien, que des textes, et des textes seuls, une recherche de la vraie Église surgit. Recherche que Leibniz n'entreprit pas extérieurement aux obstacles innombrables de l'expérience. Mais, puisque la succession verbale disjoint une fondamentale unité, il est nécessaire de déterminer, — et cette fois encore au moyen des textes seuls, — comment la doctrine de Leibniz, heurtant contre les médiocrités objectives, s'enrichit de plus en plus à leur contact.
L'infaillibilité limitée aux problèmes « salutaires » ; l'autorité de l'Eglise réduite aux données littérales de l'Ecriture ; les erreurs de l'Eglise relevées uniquement dans les questions étrangères au salut; bref, la vérité essentielle possédée et maintenue par l'Eglise; — de toutes ces grandes thèses qui édifièrent la vraie Eglise, pratiquement on doit conclure que l'union ecclésiastique de tous les Chrétiens est possible et même théoriquement facile. Dès lors le problème essentiel est formulable ainsi : Serait-il « permis en conscience aux Églises unies avec Rome, d'entrer en communion ecclésiastique avec des Eglises soumises aux sentiments de l'Église catholique, et prêtes à être même dans la liaison de la hiérarchie romaine.
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mais qui ne demeurent pas d'accord de quelques décisions'? » Leibniz a vu des pièces authentiques qui prouvent que le Pape, des cardinaux, le général des Jésuites, le Maître du Sacré Palais, ont encouragé un vœu analogue de Spinola.
La correspondance avec Bossuet, auparavant marquée par des tentatives incomplètes, s'inaugure ainsi, le 8 janvier 1692, par cette proposition décisive. Mais Bossuet n'accepte pas une souplesse qu'il juge hérétique. Les Protestants, déclare-t-il, ne doivent pas d'abord se réunir et ensuite examiner; mais d'abord examiner et ensuite se réunii'. Au mois d'août 1092, il envoie ses Ré flexions sur i écrit de M. iAbbé Molanus. Il proclame les Protestants, malgré tout leur désir, des opiniâtres. Les Protestants, en définitive, nient l'Eglise, quand même ils l'affirment : « Je suis soumis à l'Eglise » , disent-ils, « mais je ne sais ce qu'elle est, ni où elle est » ; attitude mystique peutêtre, mais anti-catholique assurément. « Je soutiens donc que M. de Leibniz et ceux qui entrent comme lui dans les tempéraments de M. l'Abbé Molanus, ne sont point excusés par là de l'opiniâtreté qui fait l'hérétique, pour trois raisons qui ne peuvent être plus décisives ni plus fortes : La première, que les exceptions qu'ils apportent contre les Conciles auxquels ils ne veulent point qu'on ait égard, détruisent tous les jugements ecclésiastiques... La seconde, qu'ils n'ont trouvé aucun
exemple de la condescendance qu'ils nous demandent La
troisième, que les décisions du Concile de Trente... sont recevables et irréprochables lorsqu'elles sont bien entendues-. »
Cette « condescendance » est donc sans exemple, d'après
1. F. de Careil, éd. cit.. t. I". p. 306. Lettre de Leibniz à Bossuet, 8, 18 janvier 169^. vLa premit're en date des lettres importantes de la Correspondance.)
2. Cf. Bossuet, éd. Guillaume, éd. cit., t. IV, p. 5âi. Réflexions sur l'Écrit de M. l'abbé Molanus.
Bauuzi. 20
306 l'église universelle
Bossuet. Or Leibniz s'était avisé, par avance^, d'un exemple historique. L'Eglise, selon la logique de son essence, devra regarder comme possible ce qui déjà a été fait". S'il en est ainsi, la demande des Protestants n'est pas inouïe. Leibniz la compare à celle des Galixtins de Bohème, qui refusèrent de s'inchner devant le Concile de Constance et réclamèrent la Communion sous les deux espèces. Or, les députés du Concile de Bâle reçurent néanmoins les Calixtins dans l'Eglise et leur demandèrent seulement de croire que la Communion sous une espèce est, elle aussi, « entière et valide •' ».
L'exemple était rigoureusement exact. Mais, le choix du mj'stérieux concile de Bâle était peu probant. Les députés de Bâle acceptèrent les ambassadeurs hussites, surtout parce que l'Allemagne ne pouvait rien contre l'insurrection taborite. L'Eglise profita des hésitations dont étaient travaillés certains Hussites eux-mêmes, qui, plus modérés que les Taborites, redoutaient l'hérésie; et, le 5 juillet 1436 seulement, alors que les Taborites avaient été vaincus, les Tchèques obtenaient la Communion sous les deux espèces.
Le Concile de Bâle, cependant, malgré l'opposition d'Eugène IV, resta œcuménique jusqu'au moment où le Pape déclara sa dissolution * et convoqua le Concile de Ferrare (8 janvier 1438). Leibniz, d'ailleurs, ne négligeait pas non plus le Concile de Ferrare, devenu bientôt Concile de Florence (1439).
1. Je dis : par avance; car Leibniz donna cet exemple dans sa lettre du 18 avril 1692, antérieurement à l'écrit de Bossuet, — remis sensiblement plus tard par le comte Balati. Cf. F. de Careil, éd. cit., t. I", p. 387. Lettre du 1" octobre 1692 : « Jai eu enfin le bonheur de recevoir des mains de M. le comte Balati vos Réflexions importantes sur l'écrit de M. l'abbé Molanus. »
2. F. de Careil, éd. cit., t. I", p. 343. Lettre du 18 avril 1692.
3. Id. Ibicl. (Leibniz joignait à sa lettre le texte de l'acte.)
4. Le Concile de Bàle fut déclaré authentique par le Concile de Ferrare jusques et y compris la vingt-quatrième session.
Il avait noté que les Grecs avaient été admis à discuter avec les Pères de Florence. Que n'admettrait-on de même les Prolestants? L'exemple, objectait Bossuet, n'est pas juste, car avant la réunion de Florence toutes les divergences avaient été conciliées ^
Théorie historiquement exacte, puisque Nicolas de Cusa avait en effet conversé longtemps avec le cardinal Bessarion. Mais les pasteurs protestants ne pouvaient-ils de môme s'accordei' par avance avec des év^êques catholiques ? Le 6 juillet 1439, lorsque le cardinal Cesarini lut en latin et Bessarion en grec le Credo commun, quelque chose de précaire, sans doute, mais de grand s'échafauda, que rien ne défendrait de revoir dans l'avenir. Si l'Eglise a pu s'incliner sur « une poignée de gens » agglutinée par un Ziska et un Procope ^, que ne fera-t-elle pour la généralité des Protestants ?
Certes, répondait Bossuet, si FEglise déclare les Protestants ses enfants, que demanderont-ils de plus ? Seulement , elle aura détruit son autorité et se sera anéantie elle-même. Que signifie alors cet exemple des Calixtins? Entre la question des deux Espèces et la négation du Concile de Trente, quel rapport sérieux établir ? « Cela n'est rien moins qu'une suspension du Concile de Constance^. » Bossuet jugeait l'argument de Leibniz si négligeable qu'il y répondait seulement de façon vague et indirecte, dans une lettre à Pellisson\ Or Leibniz
1. F. de Careil, éd. cit., t. I'>^ p. 354. Lettre de Bossuet à Pellisson, 7 mai 1692.
2. Id., t. I", p. 344. Lettre de Leibniz à Bossuet, 18 avril 1692.
3. Id., t. I*s p. 353. Lettre de Bossuet à Pellisson. 7 mai 1692. Bossuel donnait dans cette lettre substantiellement son avis, et croyait sincèrement s'expliquer suffisamment : « Si vous croyez môme qu'il presse de faire quelque réponse, vous pouvez faire passer cette lettre à M. Leibniz : H verra du moins qu'on fait attention à ses remarques. » (Non souligné par Bossuet.) Id., même lettre, p. 354.