‹ Leibniz et lorganisation religieuse de la terreChapitre 179 sur 305 · Lettre précitée · texte numérisé non relu

Lettre précitée

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désirait une analyse approfondie. « Je vous supplie w, avait-il dit à Bossuel, « de bien considérer cet exemple et de me dire votre sentiment là-dessus»'. Bientôt, il renouvelle sa prière. Le 27 juillet 1692, Bossuet annonce qu'il examinera la question avec soin-. Finalement, il ne répond pas. ^'ers la fin de septembre 1692, le comte Balati apporte à Leibniz les Réflexions de Bossuet sur ^Nlolanus. Les allusions demeurent superficielles. Le 8 décembre 1692, Leibniz écrit sèchement à Pellisson : « Monseigneur l'Evêque de Meaux a évité adroitement la force de l'exemple du Concile de Bâle, qui est formel. J'attribue cette adresse, non pas à un défaut de sincérité, mais à une circonspection qu'il croit peut-être ne pouvoir être trop grande ici^. » Bossuet s'étonne de cette plainte. Le nouvel examen du Concile de Bâle, répond-il, était un examen non de doute mais de plus grand éclaircissement. « Qu'}'^ a-t-il donc à dire à cela ? Rien du tout, Monsieur; et vous le direz comme moi, quand il vous plaira de vous élever au-dessus de la prévention*.»

Or, les Protestants, — du moins interprétés par Leibniz, — réclamaient aussi une discussion d'éclaircissement et non pas de doute\ Comment parler d'une discassion de doute, puisque les Protestants affirmaient leur soumission au Pape et au Concile futur ? Bossuet ne fera nulle attention à cette réponse.

1. F. de Careil, éd. cit., t. I", p. 344. Lettre de Leibniz à Bossuet, 18 avril 1692. — Il écrivait dans une lettre inédite à Ezéchiel Spanheim, ±~ avril 1697 : L'histoire du Concile de Constance « sera assez utile... pour faire voir létat de lÉglise, dans le siècle quia précédé la Réformation, et pour modérer la puissance de Rome. »

2. F. de Careil, éd. cit., t. I". pp. 374-7o : Lettre de Bossuet à Leibniz, ±1 juillet 1692 : « Jexaminerai en particulier ce que vous avez proposé des Conciles de Constance et de Bâle, avec toute l'attention que vous souhaitez, sans me fonder sur aucune autre chose que sur les actes. »

3. Id., t. I«f, p. 412. Lettre de Leibniz à Pellisson, S décembre 1692.

4. Id., t. \", p. 421. Lettre de Bossuet à Leibniz, 27 décembre 1692. o. Id., t. I", p. 43a. Lettre de Leibniz à Bossuet, 29 mars 1693.

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Il soutiendra encore, plusieurs mois plus tard, que l'exemple de Bâle ne prouve rien à cause de cette discussion de doute et non d'éclaircissement, comme si Leibniz n'avait pas déjà relevé l'argument \

11 ne s'agit pas de savoir si Bossuet avait raison de juger médiocre Texemple des tialixtins. En fait, quand il ne l'examinait pas, il froissait consciemment Leibniz. De plus, lorsque, achevant ses Réflexions sur Molamts, il accusait Leibniz d'hérésie, et le rangeait parmi ceux qui, si humbles qu'on les suppose, doivent pourtant être évités, selon le précepte de l'Apôtre, il se refusait à absoudre de l'opiniâtreté un homme qui, par ses écrits, s'était efforcé de créer, pour lui et pour tout autre Protestant sincère, l'état d'amour et de soumission, exclusif du véritable schisme. On est si accoutumé à juger secondaires les idées religieuses de Leibniz, que l'on ne songe guère à saisir en lui, à ce moment, une émotion douloureuse. Pourtant, il avouait à Pellisson sa surprise que Bossuet n'eût usé « d'expressions dures » qu'à son égard, au lieu qu'il

aurait « espéré des marques de bonté, après des avances

faites au delà de l'ordinaire. Mais c'est la destinée des modérés. On prend avantage de leur facilité, sans leur en savoir gré ; et puis, quand ils ne peuvent aller aussi loin qu'on veut, il semble qu'on fait leur condition pire que celle de ceux qui se tiennent tout à fait éloignés- ».

On ne peut prétendre que Leibniz à cette heure ait refoulé en lui-môme l'enthousiasme pour l'œuvre d'union. Mais quand on lit l'admirable lettre du 18 avril 1692% où il décrivait à

1. F. de Careil, éd. cit., t. I", p. 488. Lettre de Bossuet à Leibniz (1693).

2. Id., t. l", p. 412. Lettre de Leibniz à Pellisson, 28 novembre, 8 décembre 1692.

3. Id., t. I", pp. 342-3.O0. Lettre de Leibniz à Bossuet, 18 avril 1692.

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Bossuet le rôle des Calixtins et lui exposait finalement son système, on sent à son emportement d'alors qu'il croyait avoir conquis ï exemple, c'est-à-dire, en définitive, la vérité. Cette lettre se terminait par une lyrique synthèse de la philosophie leibnizienne. Etait-ce simple hasard? Et concevrait-on pareille splendeur, si Leibniz n'eût rêvé d'atteindre Bossuet jusqu'à l'essence, et de le gagner à sa vérité, non plus partielle, mais totale? 11 tâchait de v^aincre le « cartésianisme, » non moins que le « romanisme » de Bossuet. « Autant queje suis ennemi des nouveautés dans la religion ^), avait dit Bossuet, « autant je me plais à celles de la philosophie... Je suis assez indifférent sur ces matières. J'ai pourtant ma petite opinion, mais je suis assez aisé à redresser, et rien ne m'empêchera d'écouter votre dynamique et d'être votre disciple*. «

Lignes expressives de ce dualisme cartésien qui sépare totalement la religion et la philosophie, et qui permet à un Bossuet de se déclarer mécaniste. Par ce dualisme, à la philosophie que l'on conçoit on attribue si peu de force que les conclusions, même irréligieuses, que l'on en tire, n'ébranlent en aucun point la religion même ; véritable scission entre ce que l'homme pense et ce qu'il croit, comme s'il pouvait longtemps demeurer dans ce désaccord !

Que Bossuet abandonne cette nouvelle hérésie! N'est-ce pas déjà le sentiment ^de ces déistes, qui voient en l'univers la a boutique d'un ouvrier » et supposent que la nature se peut expliquer par « certains ressorts ou éléments » ? Or l'in-

Les dernières pages, (pp. 348-49) sont pai-mi les plus belles que Leibniz ait écrites.

•1. F. de Careil, éd. cit., t. I", p. 339. Lettre de Bossuet à Leibniz, 30 mars 1692.

fini naturel ne peut être d'emblée intelligible. « Cela passe notre imagination; cependant on sait que cela doit être... On peut dire qu'il y a de l'harmonie, de la géométrie, de la métaphysique, et, pour parler ainsi, de la morale partout. » On ne doit pas seulement admirer la nature. Encore moins faut-il la croire aisée, unilinéaire, et adaptable à des constructions tout abstraites. « Le véritable tempérament est d'admirer la nature avec connaissance, et do reconnaître que plus on y avance, plus on découvre de merveilleux ; et que la grandeur et la beauté des raisons môme est ce qu'il y a de plus étonnant et de moins compréhensible à la nôtre '. »

Combien de fois Leibniz a-t-il esquissé son système, sans y insérer cette ardeur persuasive ! Que signifierait, à cette date du 18 avriri692,rhabituelleopinion sur la duplicité diplomatique, la prudence, ou encore l'hostilité secrète et calculée? Religion et philosophie intimement mêlées dans la même lettre, et les arguments se développant, aussi denses pour l'une et l'autre ; — n'est-ce pas, durant une minute au moins, le désir vrai et absolu de l'accord intellectuel ? Que Bossuet seulement examine l'exemple des Calixtins ! Qu'il réponde sans esprit de dispute à l'écrit de Molanus !

11 ne le fit pas ; et Leibniz ne s'en consola point. L'exemple des Calixtins ne parut jamais décisif à Bossuet, ni comparable en rien à celui des Protestants en face de Trente. Quant à l'accusation d'hérésie, il ne l'avait pas lancée légèrement et avec la violence du « monde. » 11 écrivait tristement à Pellisson : « Je vois bien ces expressions qui lui ont paru si rudes : ce sont ces termes à' hérétique et (T opiniâtre ; et, en vérité, en les écrivant, je me corrigeai cent fois et je fus prêt à les

1. F. de Careil, éd. cit., t. I". pp. 348-49. Lettre dôjà citée du 18 avril

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supprimer tout à fait. Mais enfin il n y avait pas moyen. Il demandait qu'on lui répondît en termes formels si ceux qui étaient en certaines dispositions étaient hérétiques et opininiâtres; il demandait une réponse précise : il fallait donc bien en venir là. ou biaiser et tergiverser... La matière ne le permettait pas. C'était M. Leibniz qui proposait la question : c'était sur lui que devait tomber la réponse : il m'eût blâmé luimême de périphraser pendant qu'il exigeait qu'on parlât net... J'ai cru qu'il m'excuserait lui-même envers ceux qui trouveraient mes termes trop forts, et je crois encore à présent, malgré ses plaintes, qu'il m'a pardonné dans son cœur\ »

Scission douloureuse de deux grands hommes, qui l'un et l'autre, pour des motifs plus amples que leur volonté passagère, vont désormais ne plus se rapprocher qu'avec une amère réserve. Il serait facile, mais arbitraire, de chercher, dès maintenant, à ce progressif désaccord, des causes lointaines et générales. En fait, Leibniz reprochait avant tout à Bossuet de ne pas s'expliquer sur le point décisif : Est-il permis à l'Eglise d'accueillir des Chrétiens soumis à l'autorité ecclésiastique, mais qui ont une aversion invincible contre un certain Concile.^ Leibniz d'ailleurs eût pu objecter à Bossuet que la négligence de l'exemple des Calixtins n'était pas conforme à la logique catholique. Si, d'après Bossuet, l'Eglise n'ajoute ni ne diminue rien à la foi et ne peut prendre de décisions fausses ou inutiles, peut-elle négliger un « exemple » qui est une « décision ^ ;) ? Bossuet, simphfiant les problèmes, assurait que tout projet serait viable qui n'éluderait pas l'autorité

1. F. de Careil, éd. cit. t, I", pp. 416-417. Lettre de Bossuet à Pellisson, 27 décembre 1692. Les mots hérétique et opiniâtre sont soulignés par Bossuet ; le second passage en italiques nest pas souligné par Bossuet.

2. Id., t. I", p. 376. Lettre de Bossuet à Leibjiiz, 27 juillet 1692.

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de l'Église, non plus que son infaillibilité'. En quoi la condescendance envers des Protestants qui admettent l'infaillibilité des conciles œcuméniques est-elle contraire aux droits de l'Église ?

Leibniz opposait souvent à cette résistance catholique un argument qu'on j)ourrait qualifier de « réel ». Toujours sa méthode se veut fonder sur la nature. Et l'Eglise accueillante qu'il réclame ne lui paraît pas « idéale », mais objectivement vraie. Parmi les Catholiques, déclare-t-il, subsistent des discussions sur des points tout aussi graves que les matières dogmatiques qui séparent Rome et les sectes protestantes. Et pourtant, les controverses sur la grâce, sur la probabilité, sur l'amour de Dieu, sur le pouvoir du Pape n'empêchent pas l'union ecclésiastique des Jansénistes, des Jésuites, des Quiétistes, des Gallicans-.

Si donc Leibniz a cru possible l'union générale des Eglises, c'est qu'il a surpris entre les doctrines extrêmes, — Catholicisme et Protestantisme, — une infinité de nuances : grâce aux divisions mêmes dont il est travaillé, le Catholicisme n'est pas une religion séparée du reste des croyances; il s'y rattache, au contraire, par d'insensibles transitions. Leibniz était convaincu que par les querelles du quiétisme, du jansénisme et du probabilisme étaient cachées des divergences parfois aussi profondes que par les luttes au sujet de la Justification et de la Présence réelle. En face de ce désordre, il comprenait que l'unité du CathoUcisme risquait de s'effronder. Mais de cela, loin de s'effrayer, il tirait un présage heureux. Car

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