F. de Careil, t. I", p. 387. Même lettre
2. Même lettre p. 386. — Il ne sera peut-être pas inutile de remarquer ici que M. l'abbé Loisy, dans une des thèses de X'Êvançiile el l'Église, ouv. cit., reprend, en le modernisant, l'argument de Bossuet. Sans doute il combat avec force l'axiome de la pérennité nécessaire des traditions, et, encore plus, la croyance en une perfection primitive. Mais quand il écrit : « Quelles que soient les circonstances extérieures de chaque fait particulier, tout ce développement procède de la vie intime de l'Église, et les décisions de l'autorité ne font que sanctionner, pour ainsi dire, et consacrer le mouvement de la pensée et de la piété communes » (p. 169), il accepte comme un fait non regrettable une tradition tout empirique et lourde d'abus. Et quand il se félicite que l'Église se soit toujours adaptée et ait vécu, peut-être ne fait-il pas un suffisant départ entre les adaptations viables et les erreurs condamnables. Toutes ces adaptations, il est vrai, lui paraissent nécessaires, à cause des conditions mômes du développement ecclésiastique, l'ourlant cette notion interdit-elle la sévérité historique i On n'a pas assez remarqué qu'à la doctrine si neuve et si profonde de M. l'abbé Loisy se mêlait, çà et là, certain éclectisme parfois trop indulgent.
provoqué par l'examen sérieux de l'Ecriture que parla transitoire maîtrise de pratiques collectives, a peut-être, çà et là, alourdi la doctrine originelle. Comment Bossuet conciliet-il ces successives interventions avec une'tradition qu'il déclare essentiellement dérivée de la perfection primitive ? Et ne confond-il point avec la tradition générale ce qui n'est que coutume d'un instant ?Si la tradition se réduit à une synthèse des croyances dominatrices accumulées à travers les siècles, l'Eglise ne sera plus capable toujours de distinguer les vérités et les abus. Or telle est bien l'attitude de Bossuet. Il ne critique pas la tradition. Il songe par exemple à l'Eglise du xvf siècle. Examine-t-il avec une sévérité scientifique l'Eglise des siècles antérieurs, l'antiquité ? Pense-t-il non seulement aux Églises de France et d'Italie, mais à toutes les Eglises, riches de traditions spéciales parmi la tradition totale ? Bref, il parle d' « hier ». Mais Leibniz lui répond profondément : « Que dirons-nous s'il se trouve qu'on en croyait autrement avant-hier ! Faut-il toujours canoniser les opinions qui se trouvent les dernières ? Notre Seigneur réfuta bien celle des Pharisiens : Olim non erat sic. Un tel axiome sert à autoriser les abus dominants ^ ». Le savant doit parvenir à séparer de la tradition directement observable la vraie et profonde tradition, inaccessible peut-être à des efTorts rapides, mais peu à peu et de plus en plus saisie grâce à une recherche ardente dans le temps et dans l'espace. Bossuet affirme qu'on a toujours maintenu ce qui se trouvait établi. ^Nlais qu'est-ce qui est établi "^ Cette considération des pratiques n'a rien d'un concept clair. En définitive, c'est fonder des principes sur des faits particuliers, qui, si multipliés qu'on les suppose,
1. F. de Careil. éd. cit., t. l", p. 08!). Lettre de Leibniz à Bossuet, 1" octobre 1692.
MO seront toujours que des faits particuliers; c'est, à un point de vue Ihéologique, partir du consentement universel pour établir des principes ; or, Leibniz se refusait, en philosophie, à voir dans ce consentement autre chose qu'un indice des principes innés ' ; de même, sans doute, il n'eût point reconnu en une pratique dominatrice la source légitime d'un dogme.
Qu'on laisse môme de côté les objections théoriques. Encore faut-il prouver que l'Eglise s'est conformée toujours à l'ex- [)érience religieuse profonde et n'a point fixé des croyances qui, toutes passagères, n'ont survécu que grâce à sa décision.
Rien ne remplacera ici une discussion historique.
Peut-on affirmer, demande Leibniz, que les croyances fixées par l'Eglise furent toujours auparavant reçues comme de foi parmi les Chrétiens ? Voici par exemple le second Concile de Nicée qui a défini le culte des Images : dira-t-on qu'il a fixé une tradition ? Mais cette tradition était toute passagère, troublée d'ailleurs par le pouvoir alternatif des iconodules et des iconoclastes". Si l'on étudie l'Eglise primitive, on s'aperçoit, déclare Leibniz, que le culte des Images n'était pas permis. Les premiers Chrétiens furent les ennemis de toutes les idoles. Le Concile d'Elvire est formel sur ce points Peutôtre la pure tradition se maintint-elle en Occident, puisque,
1. Cf. Nouveaux Essais, livre I", Gh. i". Gerhardt.. Phil. Schr., éd. cit., t. V, p. 68 : « Je ne fonde pas la certitude des principes innés sur le consentement universel. »
2. F. de Careil. éd. cit., f. I"', p. 390. Leibniz à Bossuet. !«■■ octobre
3. Cf. le te.xle dans la Collectio Canonum Ecclesiae Hispaîiiae de Gonzalès, Madrid, 1808. — Cf. Canon XXKVI : a \e piclurse in Ecclesia fiant. Placuit picturas in ecclesia esse non debere, ne quod colifur et adoratur in parielibus dcpingatur. » Cf. Ilefele, Histoire des Conciles, trad. fr., t. 1", p. 149. Duchesne : Le Concile d'Elvire et les Flamines Chrétiens, ap. Mélanges
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au nom de la Bretagne, de l'Allemagne et de la France, le Concile de Francfort refusa d'accepter Nicée\ Bossuet objecte que les Pères de Francfort rejetèrent Nicée parce qu'ils supposèrent une adoration effective des Images-. Mais Leibniz répond qu'ils entendirent combattre le culte des Images en luimême. Rome malheureusement suivit Nicée et non Francfort. Sans doute, ce culte est théoriquement admissible. Bossuet rappelle que les fidèles se soucieront seulement des originaux. « Le fond a si peu de difficulté, » dit-il encore, « qu'on ne peut assez s'étonner que des gens d'esprit s'y arrêtent tant^ )> Ailleurs, il décrit ces génuflexions qui sont les prières du corps. Leibniz de même pensait que les processions sont utiles non par leurs extériorités, mais en ce qu'elles permet-
Renier, Paris, 1887, pp. 459 sqq., et Histoire ancienne de l'Eglise, Paris. 1906, pp. 520 sqq. Le Concile d"EIvire doit être daté des premières an-nées du iv« siècle. «Vers 300 », écrit Msf Duchesne : Hist. anc. de l'Egl., ouv. cit., p. 570, note 1.
Les textes firent cependant assez souvent une distinction entre l'œuvre peinte et l'œuvre sculptée. — Un texte des Libri Carolini, cité d'après YHistoive de l'Art depuis les premiers temps chrétiens — t. I", p. 594. (Paris 1905) fait allusion àcette distinction, ei la cri tique. — « Dicunt enini (Grœci) artem pictoriam piam esse... » Cf. surtout un texte de Bernier, écolàtre de Chartres du xi« siècle : « La Sainte Église », dit-il, « ... admet que pour célébrer la mémoire de la passion du Sauveur, son image soit pieusement représentée en des œuvres de sculpture ou de fonte. Mais pour la commémoration des Saints, les descriptions véridiques des livres ou les figures peintes sur les murailles enduites de couleurs doivent seules reproduire leur image à nos yeux. Sous aucun prétexte, sinon en vertu d'un abus invétéré et d'une coutume invinciblement établie chez les indigènes, nous ne devons tolérer les statues consacrées aux Saints. Mais cet abus a si bien prévalu dans ces régions que si je m'étais exprimé à haute voix, j'aurais sans doute encouru les châtiments réservés aux grands criminels. » Le texte n'est pas souligné par l'auteur. (Histoire de l'Art depuis les premiers temps chrétiens jusqu'à nos jours, publiée sous la direction de M. André Michel, t. I"'', p. 593, 1905.) Cf. môme ouvrage pp. 757-758, un texte synodal de 1025, disant que la peinture « permet aux illettrés de connaître ce que les livres ne peuvent leur apprendre. » Mais ces répugnances n'étaient pas universelles, et les textes nous révèlent des opinions contradictoires et hésitantes.
1. F. de Gareil, éd. cit., t. I", p. 390. Leibniz à Bossuet, l-"^ octobre 1693.
2. Id., t. I»"-, p. 420. Lettre de Bossuet à Leibniz, 27 décembre 1692.
3. Id., t. I"^ p. 486. Bossuet à Leibniz. Entre juin et octobre 1693.
tent à chacun de rentrer en soi-même à l'oceasion d'une excitation extérieure déterminée'.
Dans la pratique, pourtant, le culte des Images fut, d'après Leibniz, l'origine de maux sans nombre. Les massacres d'Orient en sortirent; et, si FEglise grecque avait continué Taustérité de la primitive Eglise, le mahométisme n'eût peutêtre point prévalu-. D'autre part, la haine des Juifs contre les Chrétiens eût été moins absolue, et les Réformateurs n'eussent pas trouvé l'un des principaux motifs de leur séparation^.
D'autant plus volontiers Leibniz devait analyser cet exemple que par là il pouvait signaler à Bossuet la confusion entre la tradition extérieure et la tradition essentielle. Le culte des Images est une amplification graduelle d'une pratique à peine tolérée aux premiers temps du christianisme. Quand on vient dire que les Chrétiens n'adorent point cette statue mais l'original, Leibniz objecte que l'on ne dépasse pas le paganisme, qui jamais n'enseigna autre chose. Or, si le culte des Images, visiblement accru par les pratiques, est fixé par la théorie, n'est-ce pas la preuve que tous les abus, dès qu'ils régneront solidement, se manifesteront légitimes.^
Ailleurs Leibniz soutient qu'on ne peut pourtant rejeter absolument le culte des Images. Essentiellement, l'image est un signe tout comme le nom. Mais le nom est un signe moins vif et moins durable. « Dieu est au-dessus du nom et de la nature », affirmait déjà maître Eckhart. Et Leibniz n'eût point
1. Cf. Correspondance avec le Landgrave : Partie inédite. f^SSO. (L'avantage des Processions est de faire rentrer chacun en soi-même.)
2. F. de Careil, éd. cit., t. I". p. 434. Lettre de L. à B. 29 mars 1693. Sur le rôle purificateur du mahométisme, Cf. Lettre inédite à Larroque, s. d. f" 12. Verso.
3. F. de Careil, éd. cit., t. I". p. 571. « Syst. Theologicum. »