Id., t. II, p. 441. Réponse de Leibniz, 5 février
3. Cf. sur Richard Simon, l'étude remarquable de M. Henry Margival : Essai sur Richard Simon et la Critique biblique au XVII' siècle, ap. Revue ir Histoire et de Littérature religieuses, années 1896, 1897, 1898, et publiée à part. Paris, 1900, in-S».
Une lettre inédite à Spanheim prouve que Leibniz avait pleinement saisi l'importance de Richard Simon, et su distinguer, — chose rare à son époque, — la « controverse » et la « critique ». « M. Simon ». écrit-il. « vient de donner au public (à ce qu'on m'a inandé de i'aris), un nouveau livre, intitulé : Nouvelles observations sur le texte et les Versions du \. Testament. On dit que M. de Meaux veut écrire contre M. Simon. Je ne sais si ce prélat est aussi propre à écrire des matières de critique que de traiter des controverses, dont l'étude, à mon avis, ne demande que du jugement et de l'adresse; au lieu que les matières de critique veulent encore, de j)lus, une grande lecture et beaucoup de connaissances. J'ai toujours cru et même expérimenté qu'il n'y a rien de si aisé que d'écrire passablement des controverses... J'entends la controverse nue et destituée des lumières de la cri.ique. Mais, de bien éclaircir les difficultés du texte, c'est autre chose... M. de Meaux semble prendre à tâche de se gendarmer contre tous ceux qui déplaisent à Rome, et qui mettent en avant quelque nouveauté, comme contre les Quiétistes, contre M. du Pin, et maintenant contreM. feimon... » (Lettre i«éc/27e à Ezéchlel Spanheim, 4 septembre 1695).
382 L i':glise universelle
Bossuet qui, pour vouloir maintenir VE pitre aux Hébreux ou ryl/^oca/yyysejdéclairaitinviolablelaSfiî^fes^e et réciproquement, établissant delà sorte une artificielle solidarité des deux Testaments. « Ainsi, plutôt que de conserver les livres àelSiSagesse et les autres, vous aimez mieux consentira noyer sans ressource ÏÉpitre aux Hébreux et Y Apocalypse, et, par la mémeraison, les Épîtrcs de saint Jacques, de saint Jean et de saint Jude, Le Livre d Esther sera entraîné par la même conséquence... Il faudra laisser dire inpunément à tous les esprits libei-tinsce qui leur viendra dans la pensée...; et Ton en sera quitte pour dire, comme vous faites en ce lieu, « que le moins d'anathèmes qu'on peut, c'est le meilleure » Pour sauver telle partie de l'édifice, il faudra n'en jamais attaquer une autre ; toujours les choses seront vues du dehors et leur importance dérivera moins de leur essence même que de leurs rapports avec le reste. Erreur lourde de conséquences et d'où sortiront toutes les attaques ultérieures contre l'Eglise : « Il n'y a point de conviction ici », répondait déjà Leibniz, « qui me force d'admettre quelque chose contre mon gré...; et Une dépend pas de moi ni d'autres de donner plus dCautorité aux apocrypàes du Vieux Testament, j^our exempter de doute les canoniques du Nouveau qui ont été contestés : La vérité n'est pas une chose qui dépende de notre volonté ou de notre politique'. »
En une telle phrase résonne déjà l'esprit critique moderne, fait d'abnégation devant la vérité et héroïquement destructeur de nos propres désirs en face d'elle. Rien ne justifiera, par suite, pour Leibniz, l'anathènie de Trente qui rendrale schisme
1. F. de Careil, éd. cit., t. II, p. 410. Dernière lettre de Bossuet.
2. Id., t. H, p, 4i2. Dernière lettre de Leibniz. Le passage souligné n'est pas souligné par Leibniz..
l'obstacle 383
éternel. Celle violation de la tradition est évidente. Violation que nia Bossuet jusqu'au dernier jour : « Voilà, Monsieur, » avail-il dit en tei'minant sa lettre suprême, « les preuves constantes de la tradition de ce Concile. J'aime iViieux attendre de votre équité que vous les jugiez sans réplique, que de vous le dire, et je me tiens très assuré que monsieur l'Abbé de Lokkutni ne croira jamais que ce soit là une matière de rupture,. ni une raison de vous élever avec tant de force contre le Concile de Trente \ »
Ainsi se termina par l'affirmation d'une victoire — affirmation d'autant plus incertaine qu'elle était plus définitivement «jugée sans réplique », — la longue série des lettres de Bossuet. Les réflexions de Leibniz sur cette dernière lettre témoignent de la conviction scienlifiquement acquise que l'Eglise romaine a innové, anathématisé l'ancienne Eglise, et rendu le schisme éternel. Aucune espérance de s'atteindre l'un l'autre ne persistait plus en Leibniz et Bossuet. « ... Je n'ai point tardé d'achever la réplique que j'avais . . . commencée », écrivait Leibniz, « et je prends la liberté maintenant de vous l'envoyer, Monseigneur, espérant que vous trouverez vous-même que je ne pouvais pas m'en dispenser sans trahir ce que je crois être la vérité". » Ces mots sont du 5 février 1702. Aucune lettre ne sera plus écrite désormais \
Ainsi ces deux hommes, après avoir voulu étreindre Tes pro-
lu F. de Careil, éd» ait, t. U, p. 430. Deimière» lignes delà dernière leltre de Bossuel à Leibniz, 17 aoilt 1701.
2. F. de Careil, éd. cit., t. II. pp. 432-433. Dernière lettre de Leibniz à Bossuet. 0 février 1702.
il. Si du moins il ne s'en r.'lrouve aucune à Hanovre.
blêmes les plus généraux de la vie religieuse, de victoire en victoire, ou de défaite en défaite, avaient finalement absorbé leur effort dans une seule controverse, en apparence insignifiante, mais de laquelle tout à coup avaient surgi tous les conflits, graves d'avenir, entre l'autorité et la vérité, la tradition subie et la tradition critiquée, la généralisation et l'analyse passionnément minutieuse. Bossuet avait méprisé cet appel inutile au détail : « Je ne croyais pas avoir encore à traiter cette matière avec vous, Monsieur, après les principes que j'avais posés : car de descendre au détail de cette matière, cela n'est pas de notre dessein ^.. » Mais Leibniz, plus métaphysicien et plus critique tout ensemble, répondait par cette thèse lumineuse, conforme d'ailleurs à sa métaphysique la plus profonde : « Un fait ne peut ordinairement être établi que par un détail". »
Mais qu'est-ce qu'un « fait » ? Bossuet n'était guère accoutumé à ces questions de logique pure. Quand, dans la première de ses grandes lettres, il divisait sa démonstration en vingtquatre « faits », il confondait, sous ce même nom de « faits », des réalités indiscutables, des inductions, ou même des théories. Cet emploi abusif des mots, là où la précision est indispensable, devait choquer extrêmement Leibniz. Il reprochait à Bossuet moins son éloquence que sa méthode assez vague. Ici comme ailleurs, il eût souhaité que la logique mathématique fût adaptée à la discussion^. Non qu'il désirât dénuer de leur substance des problèmes assez peu réductibles à un schématisme mathématique. Mais ne devrait-on pas, pensait-il, emprunter aux mathématiciens l'un de leurs procédés les plus
i. F. de Careil, éd. cit., t. II, pp. 400-401. Lettre de Bossuet à Leibniz, n août 1701.
2. Id., t. II, p. 433. Première phrase de 1* lettre finale de Leibniz, 5 février 170:2.