‹ Leibniz et lorganisation religieuse de la terreChapitre 231 sur 305 · Id., t. n, p. 32. Lettre à M™» de Brinon, 30 mai · texte numérisé non relu

Id., t. n, p. 32. Lettre à M™» de Brinon, 30 mai

féconds, qui est de ne jamais revenir sur des points cclaircis, accomplir ainsi de vrais progrès, « et ne prendre pour accordé que ce que l'adversaire accorde effectivement' ».

Peut-être par ces discussions de méthodes commence-t-on d'atteindre les sources du conflit entre Leibniz et Bossuet. Bossuet avait tous les défauts du constructeur dédaigneux de Texpérience. De plus, ctait-il toujours d'accord avec lui-même? Maintenait-il, par exemple, cette règle, pourtant fondamentale, du catholicisme, que l'on doit considérer comme possible ce qui déjà a été fait par l'Eglise ? L'argument du Concile de Bâle, si médiocrement approfondi par lui, prouverait le contraire. D'autre part, quand il soutenait si fortement la doctrine delà perpétuité de la foi, était-ce une conviction tirée des faits ou au contraire le résultat d'une exigence spirituelle ? Que cette perpétuité soit « préférable à la variation », nul doute. Mais est-elle fondée ? Si, d'aventure, l'expérience allait la^émentir? Ainsi naquit la controverse des Livres Saints. Déjà contre Jurieu Bossuet avait été contraint de distendre des principes imprudemment posés en dehors de l'histoire.

De plus et surtout, le concept de tradition était-il critiqué par Bossuet? Comment accorder ensemble l'enrichissement des doctrines et leur immuabiUté?Et, si l'on évite les sources miraculeuses en refusant aux conciles et aux papes le pouvoir de décider de nouveaux dogmes, ne fait-on pas appel à la plus déplorable des forces, la croyance populaire de l'Eglise? Ce sujet vague du « corps de l'Eglise », qui, si mystiquement inspiré qu'on le suppose, n'en est pas moins traversé d'abus, peut-il sans dommage contraindre l'Eglise réunie à fixer des dogmes qu'il a antérieurement plus ou moins déformés lui-

1. F. de Gareil, éd. cit., t. II, p. 377. Lettre ù Bossuet, 3 septembre 1700. Bakczi. 25

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même ? Bref, Bossuet confond la tradition immédiatement antérieure et la vaste et générale tradition de lEglise universelle. Il confond, selon la frappante réponse de Leibniz, « hier » avec « avant-hier ».

Ici encore, d'ailleurs, il est victime de principes abstraits. Il simplifie 1 histoire. Il ne discerne qu'une suite unilinéaire. Il surprend des hésitations, des modifications. Mais il veut partout trouver la tradition de la doctrine fixée à Trente; et partiellement il y réussit, celte doctrine n'étant pas totalement une innovation, et Leibniz lui-même n'ayant jamais voulu dire que Trente n'avait pas en beaucoup d'endroits défini la vraie religion. Mais si, sur de multiples problèmes, plusieurs traditions sont saisissables, de quel droit choisir, pour la fixer, celle qui toujours fut la moins sûre ?

Tel fut bien le résultat de ces grandes lettres sur les Livres Saints. Bossuet ne répondit pas, ou semble n'avoir pas répondu àla dernière lettre de Leibniz. Déjà, à cette époque, en 1702, sa santé était atteinte. Non qu'il atténuât dès lors son effort incessant. Mais, depuis plusieurs années, les controverses douloureuses étaient pour lui perpétuelles. Et la discussion avec Leibniz lui devait sembler d'autant plus pénible que la courtoisie et la conciliation, auxquelles ne l'avaient point habitué des Protestants comme Claude et surtout Jurieu, cachaient mal de profondes divergences, qu'il apercevait chaque jour plus clairement. Là encore, dans ces lettres si généreuses et limpides, mais si violentes sous leur apparente modération, il sentait choir ses plus chères exigences. Leibniz, malgré tous ses dires, ne jouait-il pas avec les principes cathohques, eu apparence acceptés ? 11 avait déclaré que l'Eglise est infaiUible et que les conciles œcuméniques représentent la vraie doctrine de l'Eglise. On l'aurait cru de ceux pour qui il conviendrait

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de dice avoc sainl Paul : « Plaise à Dieu qu'il soit avec moi ! » Et puis, par une série de distinctions, l'Eglise n'était plus infaillible que sur des problèmes très limités; et les conciles ne devenaient œcuméniques que par suite d'une prétendue perfection, extraite plutôt d'habitudes profanes que de vraies traditions ecclésiastiques. Bref il fallait discuter les conciles et ne les accepter qu'après une foule de règles, indéfiniment renouvelées. Le Concile de Trente, où s'exprima la « Réforme de rÉgiise, » selon le titre môme choisi par ses membres, n'était plus qu'une assemblée provisoire que les Catholiques avaient le droit de révérer, mais qu'ils pouvaient suspendre à l'égard des Protestants, soumis, par hypothèse, aux décisions ultérieures de l'Eglise. Pourquoi cette soumission, maintenant impossible, se réaliserait-elle après un nouveau Concile ? Et comment ce Concile serait-il viable, si des Pasteurs qui ont renoncé à la foi de leurs consécrateurs avaient droit de siéger à côté des fidèles à la foi traditionnelle ?

N'est-ce pas réclamer la fin de l'Eglise, et introduire en la suite unique le fait particulier, l'évolution humaine, les traditions parallèles? Bossuet partout, et même parmi les Catholiques, rencontrait cette folle ambition d'imiter dans la vie religieuse la vie humaine. L'évolution riche et multiple est ailleurs toujours vraie. Mais le Christianisme est un tout, dont la logique est interne.

Bossuet contemplait avec amertume ces attaques, plus graves en un sens que le schisme haineux et net de la première Réforme. Les dates, en qui s'espace sa correspondance avec Leibniz, étaient particulièrement défavorables aux concessions. De toute part, entre 1692 et 1702, il avait dû violemment combattre. Alors que ses rapports avec Leibniz

s'inaugurèrent, il achevait à peine sa violente et douloureuse campagne contre Jurieu. Aussitôt après, il avait saisi, jusque dans ce corps de TEglise dont il arguait si fort, de damnables hérésies : EUies du Pin, le cardinal Sfondrat, Richard Simon, Fénelon, luiparaissaient aussi dangereux que des Protestants. Bien plus, c'étaient des Prptestants encore. « L'esprit protestant », criait-il à Richard Simon, « je le dis à regret; mais il n'est pas permis de le dissimuler; oui, l'esprit protestant parait \ » A mesure que ses multiples ennemis, partout acharnés contre lui, scrutaient, pour le gêner, quelque période mal connue de l'histoire ecclésiastique, ses principes si clairs et absolus lui apparaissaient à lui-même insuffisants. Il avait cru en une tradition; et voilà que de tous côtés on lui montrait des traditions. Presque en même temps, Leibniz, Richard Simon, Fénelon, soit sur les Livres Saints ou les Pratiques, soit sur la Grâce, soit sur l'Amour de Dieu, arrivaient avec leurs autorités particulières, qu'il fallait alors prouver irréductibles à la tradition générale. Le pourrait-on toujours? Cette Défense de la tradition et des Saints Pères, à laquelle Bossuet travailla presque jusqu'à sa mort, lui servait de réponse à tous ses contradicteurs, qui, violents ou modérés dans leur forme, attaquaient les uns et les autres les principes qu'il avait toujours, avec une si imprudente ardeur, « affirmés sans réplique ».

Leibniz lui reprochait que cette habitude qu'il a do vaincre lui fît prendre toujours « des expressions quiy conviennent- ». Et alors de cet autoritarisme il résulte que les défaites possibles sont plus fâcheuses pour lui que pour undocteur plus flexible.

1. Bossuet, Défense de la Tradilion et des Saints-Pères, cf. éd. Guillaume, t. II, p. 544.

2. F. deCareil, éd. cit., t. II, p. 376. Lettre à Bossuet. 3 septembre 1700.

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Sa croyance en la tradition, inséparable de son admiration des Pères, le conduisait avec Richard Simon, par exemple, aux piresdésillusions. 11 partageaitavcc les Jansénistes l'admiration hérétique de saint Augustin : « Faites, ômonDieu », s'écriaitil, « que je pense ce qu'il a pensé, je sache ce qu'il a su,... je proche ce qu'il a prêché*. » Il se chargeait inutilement d'une tradition non critiquée. Mais, en pressant sa doctrine, n'allait-on pas finalement détruire son exigence la plus forte? La particularité, qu'il haïssait, çà et là est parvenue, grâce à des dominations passagères, à s'ériger en loi générale. Si le corps de l'Église est le juge suprême, il n'est pas de doctrine qui n'ait été soutenue par l'Église; et comment les décisions se firent-elles le plus souvent, sinon par des influences un instant maîtresses ?

Une Révélation primitive se déroulant ensuite peu à peu. Là n'est pas le principe que réprouve Leibniz. La notion d'un « miracle au commencement » ne contrarie pas, en effet, ses plus intimes pensées métaphysiques, puisque, pour ne point recourir à de constantes interventions, il oppose à V « occasionnalisme » le Système de l'Harmonie préétablie. Si, d'ailleurs, cette règle deBossuet est acceptée de l'Église romaine, voilà une précieuse déclaration et même un hommage à la Réforme. De toute manière, il faudra revenir à l'Ecriture, non en méprisant la tradition, mais en comparant avec les textes sacrés les multiples traditions de l'histoire chrétienne. Telle se montre l'exégèse naissante.

Idées que par la correspondance avec Bossuet Leibniz ébauche et précise, mais sans les pouvoir librement conduire

i. Bossuet, cité par Margival. Essai sur R. Simon, op. cit. p. 19.

jusqu'à leur pleine affirmation et leur développement intégral. De ce que le résultat final a été nul, il ne faut point conclure que la tentative ait été vaine. On peut d'ailleurs déplorer la méthode même dont usa Bossuet, méthode très défectueuse en un projet d'union. A force de poser des principes absolus, il ne distinguait ou ne voulait distinguer entre les « hérétiques ». Pour lui, dès que la moindre marque « d'esprit protestant » devenait sensible, on devait être combattu avec la même rigueur que si l'on parlait comme Luther. Et les écrits qu'il dirige contre Fénelon ou Richard Simon ne sont pas toujours empreints de plus de douceur que ceux qu'il adresse à Jurieu. Or, avec Leibniz, quelquefois Bossuet atténue sa rigueur. On sent çà et là un élonnement et presque une émotion de voir un Protestant accorder ce que nul parmi les Protestants ne soupçonna. Mais ces joies sont rares. Bossuet s'aperçoit que ces concessions cachent des subtilités aussi dangereuses que lés violences. Alors il devient autoritaire et tranchant. Bientôt, il domine et se veut victorieux.

Bien des causes, outre les objections précises de Leibniz, aggravaient le désaccord. Non seulement les hérésies avaient lassé Bossuet ; mais la philosophie même, en qui il se complut un instant, finissait par se confondre pour lui avec l'hérésie. En 1694, il écrit l'admirable Traité de la Concupiscence; et, après avoir avec une brûlante passion saisi jusqu'au tréfonds de nous-mêmes cette « secrète disposition » de la chair « à un soulèvement universel contre l'esprit^ », il combat avec même ferveur la concupiscence des yeux et l'orgueil de la vie, de qui naît l'amour-propre ou la claire cons-

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