F. de Careil, éd. cit.. t. 1", p
L'amour de Dieu nécessaire avant Jésus-Christ; l'amour de Dieu devenu utile mais non nécessaire depuis Jésus-Christ; — n'est-ce pas toujours cette même doctrine qui faisait Pascal s'écrier : « Quoi, mon Père! c'est presque un article de foi que Fattrition conçue par la seule crainte des peines suffit avec le sacrement? Je crois que cela est particulier à vos Pères... On dit que l'amour de Dieu n'est pas nécessaire au salut; et on va même jusqu'à prétendre que cette dispense d'aimer Dieu est l'avantage que Jésus-Christ a apporté au monde. C'est le comble de l'impiété. Le prix du sang- de Jésus- Christ sera de nous obtenir la dispense de l'aimer'?... Etrange théologie de nos jours ! On ose lever l'anathème que saint Paul prononce cantine ceux qui n'aiment pas le Seigneur Jésus ! On ruine ce que dit saint Jean que qui naime point demeure dans la mort ; et ce que dit Jésus-Christ même, que qui ne Vaime pjoint ne garde point ses préceptes... Voilà le nwslère d'iniquité accompli. Ouvrez enfin les yeux, mon Père; et si vous n'avez point été touché par les autres égarements de vos casuistes, que ces derniers vous en retirent par leurs excès. Je le souhaite de tout mon cœur pour vous et pour tous vos Pères, et prie Dieu qu'il daigne leur faire connaître combien est fausse la lumière qui les a conduits jusqu'à de tels précipices, et qu'il remphsse de son amour ceux qui en dispensent les hommes \ »
Leibniz eût approuvé entièrement cette page. Le Jésuite qu'il a représenté dans un de ses dialogues répliquait à un adversaire, c'est-à-dire à Leibniz lui-même : « Peut-être que l'amour de Dieu n'est pas si nécessaire que vous pensez et qu'il suffit de le craindre. Car, suivant ce qu'on enseigne chez
1. Pascal, X« Le/^"e Provinciale, éd. des Grands Écrivains, 1. 1«', pp. 321- 22 et pp. 331-32.
l'obstacle 399^
nous, ralli'ilioii, c'est-à-dire la pénitence qu'on fait par crainte de la punition, suffit avec le sacrement de l'absolution, quoiqu'on n'aime pas Dieu sur toutes choses, c'est-à-dire quoique la contrition n'y soit pas; car vous savez la difïérence qui est entre ces deux espèces de pénitence*. »
Essentiellement, cette doctrine des Jésuites sur l'influence exclusivement matérielle des sacrements, non seulement apparaît antichrétienne, mais se rapproche des cultes primitifs. En effet, les études récentes sur les diverses modalités du sacrifice - ont montré que des cultes que nous avions cru tout superstitieux pressentirent çà et là nos théories spirituelles. Mais d'autre part, ces mômes cultes, encore tout pénétrés de magie, proclamaient la toute-puissance des matérialités, — noms ou effluves', A la limite, la théorie des Jésuites conduit à une telle croyance en la toute-puisssance des choses, tandis que les états spirituels demeureraient négligeables. Jésus lui-même semblerait avant tout une force, qui s'est une
1. Cf. Leibniz. Trois dialogues mystiques inédits. Fragments publiés avecune introduction par Jean Baruzi, ap. Revue de Métaphysique et de Morale, numéro de janvier 1905 : Dialogue entre Poliandre et Théophile, p. 24.
2. Cf. sur la question du sacrifice. Année sociologique, 2" année, 1897-98, Essai sur la nature et la fonction du sacrifice, par MM. Hubert et Mauss,. pp. 29-138.
3. Sur le rôle du nom et l'influence magique d'un nom prononcé, toutes les eligions seraient à e.xaminer. Cf. Lang, Mythes, cultes et religions, trad. fr...
p. 117, mythe de la Nouvelle-Zélande : Quand le Soleil fut vaincu par le héros, il j)0ussa un cri terrible et « révéla alors son second et grand nom. » Cf. Mystères d'Eleusis (Mémoire de M. Foucart, ap. C. R. Ac. Insc. et Belles- Lettres, t. XXXV, 1896.) En Egypte, dit M. Maspéro, « qui possédait le nom il possédait l'être et s'en faisait obéir sans résistance. » {Études de Mytholoqie et d'Archéologie égyptiennes, l. Il, p. 298, Paris, 1893.) Cf. encore Eddas, Fafnismal, trad. Laveleye, p. 202 : « Jadis on croyait que la parole d'un mourant était très puissante, quand celui-ci maudissait son ennemi par son nom. » Cf. aussi Oldenberg. La religion du Véda. pp. 4tO et 438, trad.fr.. Paris. 1903. etc. — Comme exemple d'influence matérielle d'une pratique religieuse, l'un des plus significatifs est celui du Sa égyptien : Cf. Maspéro, Histoire ancienne des Peuples de l'Orient, t. I'"', p. 110. Paris, 1895, 3 volumes in-8''.
400 L KGLISE UNIVERSELLE
fois donnée à nous et dont nous pouvons maintenant nous approprier la substance par une matérialisation déterminante. Recul infiniment grave, et dont toutes les dépravations cultuelles ont tour à tour surgi.
Par contre, un Jésuite tel que Bourdaloue retrouvait parfois la pensée janséniste, et substituait à l'influence mécanique du sacrement l'efficace de l'amour : « Non certes », disait-il, « il ne s'agit point seulement de les recevoir, ces sacrements si saints en eux-mêmes..., mais il faut les recevoir saintement, c'est-à-dire... avec une véritable conversion de cœur... Je n'entreprendrais pas d'approfondir ce terrible mystère ;... mais, du reste, n'ignorant pas à quoi se réduisent la plupart de ces conversions de la mort..., de ces conversions qui seraient autant de miracles, si c'étaient de bonnes et de vraies conversions ; ... je m'en tiendrais au sentiment de saint Augustin,... et je dirais en général qu'il est bien à craindre que la pénitence d'un mourant, qui n'est pénitent qu'à la mort, ne meure avec lui, et que ce ne soit une pénitence réprouvée ' . ))
Leibniz, dont le dogme essentiel fut toujours la nécessité de l'amour, (devait rejeter à jamais une Eglise dont les doctrines plus ou moins secrètes célébraient plutôt que l'état intérieur la réception à moitié passive du sacrement. Le seul moyen de régénérer la pratique sacramentelle ne serait-il pas au contraire de concevoir le sacrement comme un état spirituel éternisé et de ressaisir en lui cette spiritualité primitive? Que les Chrétiens soient catholiques, luthériens ou calvinistes: qu'ils admettent la transubstantiation , la présence réelle ou la présence par la foi; toujours ils devront
i. Cité par Sainte-Beuve, Port-Royal, t. II, p. 190, ouv. cit.
s'accorder sur Tcsscncc spirituelle du sacrement dont ils se veulent nourrir. Telle fut Thérégie de certains Jésuites et de cei-tains Catholiques, qui peu à j)Ou méprisèrent la spiritualité pure, la justice pure, la charité pure, par crainte de ne pas se séparer assez violemment des philosophes païens. Le Jésuite représenté par Leibniz nous éclaire finement à ce sujet. « Gardez-vous bien, » disait-il, « démêler ces réformes purement morales avec les réformes chrétiennes. La justice et la charité sont des choses qui nous peuvent être communes avec les païens : il faut bien d'autres pratiques pieuses pour plaire à Dieu. C'est-à-dire il faut les jeûnes, les cilices, les disciplines, les grilles, les heures, les Ave Maria, et choses semblables, car pour ce qui est du Pater Noster, je n'y vois rien qu'un païen ne puisse dire aussi. C'est pourquoi nous faisons bien plus de cas de l'Ave Mariai »
Effrayé par de tels abus, Leibniz implorait les Catholiques. AvecBossuet il négligeait d'ordinaire ces brûlantes questions. Mais, frappé sans doute de la candeur qu'elle insinuait en de fâcheuses pratiques, il découvrait ses angoisses à M"^ de Brinon : « Combien de gens n'y a-t-il pas dans vos églises. . . », lui écrivait-il, « qui tournent tout leur amour vers la Sainte Vierge, ou quelque autre saint, sans en avoir pour Dieu, qu'ils devraient pourtant aimer sur toutes choses? N'est-il pas surprenant que l'esprit soit plus occupé de l'honneur d'une créature que de Dieu même? Le rosaire et les prières publiques et les chansons le marquent assez. Xe faudrait-il pas mettre une différence presque infinie entre le Créateur et la créature, dans... l'honneur qu'on rend à l'un et à l'autre, sur-