‹ Leibniz et lorganisation religieuse de la terreChapitre 24 sur 305 · Gerhardt, Phil. Schr., éd. cit., t. VI, pp · texte numérisé non relu

Gerhardt, Phil. Schr., éd. cit., t. VI, pp

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la même passion que, quelques mois auparavant, suscita en lui l'étude de l'histoire'.

Aucun texte ne nous apprend que Leibniz ait vu en Fonseca et Suarez des Jésuites, et non pas seulement des Scolasliquos, en le P. Spee un Jésuite, et non pas surtout un moraliste chrétien. Mais comment assurer, d'autre part, que ne s'accomplissait point dans son esprit un travail inconscient, capable de transférer, un jour, à l'Ordre des Jésuites des admirations individuelles?

D'ailleurs, des causes extérieures à Leibniz lui imposaient cette estime. Tandis que les Jésuites de France avaient été combattus pour des motifs dogmatiques par les Gallicans, les Jésuites allemands avaient été arrêtés, dans leur lutte contre les Protestants, par des hostilités pratiques, et d'autant plus redoutables. Ils arrivaient en Allemagne, pénétrés d'un idéal de sainteté que haïssait le clergé établi. Le P. Lefèvre écrivait à Ignace, le 10 janvier 1541, qu'il ne voyait pas à ^^'orms un seul prêtre honnête et pur"-.

On ne peut décider si Leibniz connut dès sa jeunesse l'œuvre créatrice des premiers Jésuites. Leipzig était resté très éloigné de leur action. léna, où Leibniz vécut six mois à l'âge de dix-sept ans^, était de même demeuré protestant; mais son université, célèbre dès cette époque, n'enfermait pas, sans doute, un milieu tout homogène. Leibniz, d'ailleurs,

1. Guhraucr, biog. cit., t. H, p. oo de l'appendice : « Vita Leibnitii a se ipso breviter delineata ». « ... In Zarabella et ... Fonseca aliisque scholasticis non minore quam antea in historicis voluptate versabar. »

2. Cité par Crétineau-Joly. Histoire de la Compagnie de Jésus, t. I, p. 129. {Ouvrage dépourvu de critique, et qui ne doit être consulté qu'avec précaution.)

3. Ce séjour à léna est important au sujet du développement intellectuel de Leibniz, notamment en ce qui concerne lorigine de ses idées mathématiques et juridiques. Cf. Guhraucr. Biog. cit., t. I«^ p. 32.

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y fit partie d'une active société de jeunes gens : La Societas disquii'entiumK II y avait réunion tous les huit jours pour juger et analyser les livres passés et présents : détail peutêtre instructif. Pourtant, Leibniz, sur les Jésuites, comme sur tant d'autres problèmes concrets, ne reçut sans doute que de Boineburg des idées précises. Le cadre même, cette fois, doit être retenu. Leibniz rencontra Boineburg à Nurnberg, où l'ardeur de conversion des Jésuites était dominatrice. Il le suivit à Francfort. Est-il vraisemblable que parmi ses multiples entretiens Boineburg n'ait jamais parlé d'une campagne qui s'accomplissait autour de lui ? On ne peut, il est vrai, rien fixer, alors qu'il s'agit de conversations. L'une d'entre elles pourtant transparaît dans les souvenirs de Leibniz ; cet éloge du P. Spee par le prince de Schonborn. Un fait recueilli parmi beaucoup d'autres disparus.

Le séjour à Paris, que l'on devine avoir été initiateur, est malheureusement mystérieux sur ce point comme sur tous les autres. Leibniz nous dit seulement avoir connu le P. Berthet, qui le mena chez le P. de La Chaise pour parler mathématiques'. On peut conclure qu'une fois le P. de La Chaise abordé, les autres Jésuites étaient facilement accessibles.

1. Societas disquirentium, et non quœrentium. comme l'écrit à tort Guhrauer (cf. t. I«'. p. 33, biog. cit.) — On trouve â la Bibliothèque de l'Université d'Jéna, un court écrit sur cette société intitulé : « Historia societatis disquirenthon cul viriwi nobilissimum... Joannem Christianum Schrœterum...,» lenœ, 1683. Nulle mention n'y est faite de Leibniz, et, comme l'année de fondation est 1672. on peut conjecturer que toute trace de la Société primitive y est insaisissable. Le renseignement m'a été obligeamment fourni par M. le D"- Brandès, directeur de la Bibliothèque de l'Université d'Iéna.

2. Cf. lettre inédite au P. de La Chaise : « Car depuis que le R. P. Berthet me mena un jour chez vous, et me donna par là le moyen dadmirer de près ce mérite' et ces vertus qui brillent assez en vous pour se faire reconnaître par toute la terre, j'ai toujours cherché l'occasion de vous faire connaître combien le souvenir de ce moment d'entretien dont je jouis alors m'est encore précieux. » (Fol. 1.)

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On possède donc de faibles données historiques. Mais, si nous ne savons pas comment Leibniz connut les Jésuites, du moins sommes-nous certains qu'il les connut assez pour pou-> voir leur proposer tout un plan d'avenir. Et voilà qui vaut mieux que bien des détails anecdotiques. Leibniz, d'ailleurs, ne s'occupe pas encore des missions étrangères. Nous sommes entre 1672 et 1676; or en 1685 seulement les missions françaises seront officiellement encouragées; et, d'autre part, Leibniz ne deviendra soucieux de l'effort des missions que lors de son séjour à Rome, en 1689.

Mais on ne saisirait pas pourquoi il se passionna si vivement, dans la suite, pour l'expansion des Jésuites, si l'on ne cherchait à déterminer d'abord quelle valeur il accordait à leur Ordre et quel rôle général il en attendait.

C'est dans un passage de son extraordinaire correspondance' avec le Landgrave Ernst von Hessen-Rheinfels ^ que Leibniz nous révèle le mieux l'intuition qu'il eut un jour de la force possible des Jésuites. Or, la lettre étant de 1680', le rêve qu'elle décrit ne peut dater que du séjour à Paris.

Organisés comme ils sont, les Jésuites pourraient, d'après Leibniz, diriger la pensée européenne. Par malheur, ils attendent, pour accueillir une idée neuve, qu'elle soit crue sans réserve par tous. C'est ainsi que maintenant, après avoir tant lutté contre Galilée, Copernic et Descartes, ils semblent

1. Correspondance tout à fait capitale publiée partiellement par Ronimel. éd. cit.; mais les lettres inédites sont d'une importance au moins égale à celle des lettres publiées. La correspondance va de 1680 à 1693 et contient 1783 folios.

i. Rommel, éd. cit., t. I, pp. 281-8:2. Lettre s. d. probablement de 1680.

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vouloir se rendre. « Mais de cette façon ils n'en auront point d'honneur. » Il n'y a aucun mérite à être hardi, quand toute timidité devient impardonnable. Les Jésuites ont le tort de vouloir être '<■ les derniers à devenir raisonnables et libres ».

Qu'auraient-ils pu faire cependant ! Si Ton observe attentivement la vie religieuse universelle, on s'aperçoit que chez les Protestants, comme chez les Catholiques, il ne se trouve pas une puissance comparable à celle des Jésuites : or, il faut profiter des forces que la nature produit d'elle-même. Telle fut toujours ridée secrète de Leibniz. Il étudie patiemment les choses telles qu'elles sont, et extrait celles qui semblent viables, en y infusant une nouvelle essence. Les Jésuites sont une grande puissance mal employée. Ils pourraient, tout en obéissant à leur nature profonde, être à la fois fondateurs d'une philosophie nouvelle, et « ressuscitateurs » de la morale de la primitive Eglise. Ils ne renonceraient pour cela à aucune de leurs maximes réelles, et continueraient de diriger leurs efforts vers la gloire de Dieu.

Dire que les Jésuites auraient pu ressusciter la morale de la primitive Eglise, voilà qui n'est pas banal à la fin du wii*" siècle. Qu'on réfléchisse pourtant que l'ordre des Jésuites fut, au fond, d'origine révolutionnaire. On pourrait presque dire que ce fut une création non pas seulement opposée mais analogue à la poussée protestante. En effet, Protestants et Jésuites étaient également avides de retrouver l'Eglise primitive : les uns, en rompant avec toutes les formes actuelles; les autres, en combattant jusqu'à la mort pour elles. Et l'effort des Jésuites était, à ses débuts, si peu conforme à l'esprit de l'Eglise romaine que les premiers Jésuites durent conquérir l'estime dogmatique par une intense charité . Ignace de Loyola et ses compagnons ouvraient des maisons où ils

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recueillaient tous les pauvres ; ceux qui devaient être plus tard les éducateurs de la noblesse suscitaient, en définitive, un mouvement populaire. Et c'est le peuple qui porta leurs actions jusqu'au Pape '. Or Leibniz connaissait tous ces faits : et, voyant la prompte décadence de cet héroïsme primitif, il reprochait aux Jésuites de ne pas « imiter leur fondateur, qui », disait-il, « fit réussir ses desseins à Rome par des actes d'une charité fort éclatante- ». Si telle fut leur primitive nature, pourquoi les Jésuites ne retrouveraient-ils pas les plus pures traditions de l'Eglise antique ?

Mais les Jésuites sont avant tout des dogmatistes, qui voulurent édifier une doctrine et détruire toutes les hérésies. Là encore leur ambition peut être redressée et, lasse d'être demeurée toute négative, devenir initiatrice d'audacieuses vérités-

Ici apparaît le fond même de l'idée de Leibniz. Idée si déconcertante que l'on a reculé généralement devant elle, sans la plus éclaircir que n'avait fait Leibniz lui-même : 11 veut triompher de l'esprit cartésien. Là encore il part d'un fait réel qu'il s'efforce de transformer. Les Jésuites sont déjà ennemis des Cartésiens. Mais ils le sont au nom de principes morts. Ils y substitueront une philosophie nouvelle.

Le dessein semble moins étrange si l'on observe que cette philosophie nouvelle ne sera pas inventée par les Jésuites. Elle n'est autre, en effet, que la philosophie même de Leibniz; et les Jésuites en devront être seulement les propagateurs à

i. Cf. Ranke, Hisloire de la Papauté.... trad. française, Paris, 1848, t. I, p. 220. L'ordre des Jésuites « s'était destiné dans l'origine au bas peuple, et il fut immédiatement accueilli... par les classes élevées »

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