Id., p. 28o. Théodicée, par
Celte combinaison de Dieu et du monde ne lève pas la difficulté des choix individuels. Soit que Dieu veuille sauver le fidèle, soit qu'il veuille rendre fidèle celui qu'il veut sauver, — il choisit ; car celte fidélité même ou celte élection est un don de Dieu. Dans laT/iéodicre, Leibniz, en apparence, n'est pas effrayé de ralternalive; mais ailleurs^ en une note personnelle, il déclare sans détour qu'en \'érité le décret absolu est la seule hypothèse vraisemblable : « On demande que les Réformés renoncent à leur doctrine sur le décret absolu », écrit- il, « et moi, je crois qu'ils n'ont pas autant de tort en cela, que le vulgaire ciiez nous se l'imagine... Quand on considère que la foi est elle-même un don de Dieu, on trouve que la dernière raison se réduit à sa pure grâce et non pas à nos bonnes qualités \ »
Doctrine sombre, en vérité, et peu adaptable à l'optimisme, rarement mis en doute, de la Théodicée. D'après la Théodicée, Dieu veut sauver tous les hommes par une « inclination sérieuse et forte ■. » Mais cette inclination reste idéale; et, dès que Dieu veut produire le monde, il le voit en sa suite; non seulement tous les possibles luttent entre eux, mais ces possibles entrent en combinaisons finies, puis infinies, d'où sortent une infinité de systèmes universels, que Dieu compare encore entre eux; et le résultat de toutes ces comparaisons est le choix de l'Univers actuel, ^lais alors, que signifie, selon Leibniz, cette antériorité, dont s'angoissent les Évangéliques et les Réformés? Dieu choisit-il le fidèle, ou rend-il fidèle celui qu'il veut choisir? Problème anthropomorphique : Ce qui semble successif à un entendement fini est
1. Jnédils, Petite feuille comprise dans la Correspondance inédite avec Samuel von Pufendorf, folio 11.
2. Geihardt, Phil. Schr., éd. cit., t. VI, pp. 146, 285 el'passim, Théodicée.
simultané pour rcntendement divin. Un seul décret : Celui de créer un tel monde \
Dès lors, nulle interprétation traditionnelle ne doit interdire cette proposition : La Théodicée nous présente un optimisme universel et un pessimisme humain. — Plus profondément : Si le pessimisme surgit d'une méditation de l'Univers, la Théodicée fig-ure un pessimisme.
Sans doute, au faîte de ce système, apparaît un Dieu qui aime et veut sauver, et par qui plus que nous ne croyons se répand le salut. Mais ce Dieu ne veut pas avant tout nous sauver. « Aucune substance n'est absolument méprisable ni précieuse devant Dieu" ». Dieu a donné la raison à l'homme, non pas pour lui., mais pour contribuer à la perfection de Vunivers^. Dieu se doit avant tout à l'univers'*; si bien que Dieu ne nous « accorde que ce qui convient au tout' ». « La félicité de toutes les créatures raisonnables est un des buts où il vise ; mais elle nesi pas tout son but^ ni même son dernier but^ ». Certes, dit Leibniz, « Dieu fait plus de cas d'un homme que d'un lion ; cependant, je ne sais si l'on peut assurer que Dieu préfère un seul homme à toute l'espèce des lions à tous égards '. »
Paroles décisives, qui signifient l'un des pessimismes humains les plus accentués qu'ait jamais conçus un philo-
1. Gerhardt, Plill. Sch)-.,ùd. cit., t. YI, pp. 147-148. Théodicée, par. 84.