Id., p. 35. Lettre à Witsen, o avril
3. F", de Careil, éd. cit., t. VII, p. 400 : Spécimen eini(/er Puncle, darinn Moskau denen Scienzen beforderlich seyn kônnte. — Projet déjà préformé ap. Correspondance avec Kochanski (Moscou, Tobolsk, Cazan, Astrakan, Samarkande, Ispalian) Cf. Pr. mat.-fiz., loc. cit., t. XII, p. 250 (1692).
pas arbitraires ou tiiéoriques ; tout est subordonné à une fin : l'influence occidentale. Dès lors, il faudrait composer des grammaires et des vocabulaires de tous ces dialectes, en s'efforçant de remonter jusqu'aux racines * ; ensuite, on traduira le Pater, le Credo, des livres spirituels, la Bible. Et il s'agit, non de traductions approximatives, mais de versions interlinéaires, à la fois dans la langue inconnue et dans la langue esclavonne, par exemple. Toutes ces études fourniraient « un commencement pour travailler à la conversion de ces peuples, et propager la foi chrétienne^ ».
Ce n'est pas, là encore, obéissance à l'œuvre des missions commençantes. Le monde apparaît à Leibniz comme le théâtre de révélations successives. Intuition non infidèle, peut-être, de la réalité. Dans l'antiquité, la civihsation se voulait maintenir restreinte. La grande découverte des temps modernes fut cette charité expansive, désireuse de se donner elle-même. Cacher tous les trésors aux « Barbares » ; appeler tous les « Barbares » à la vraie vie ; en cette double formule se résume l'évolution essentielle de l'humanité. Or, la « mission », vue profondément, est l'adaptation à nos idées actuelles d'un mouvement qui la déborde de toutes parts. L'humanité, maintenant, aspire à s'unifier. Ceux qui, en elle, se croient en possession de la civilisation la plus pure veulent la répandre sur autrui. Mouvement mystérieux, où nul ne peut prévoir quels seront les premiers peuples élus. Ira-t-on, par orgueil de civilisé, ruiner les traditions que l'on rencontrera partout ? Ne vaudra-t-il pas mieux ressaisir la vie locale et
1. F. de Careil, éd. cit.. t. VII. p. 401. Leibniz dit non soulcmenl dialeclo, mais radicaliler.
■2. Guerrier, éd cit., pp. 27o-6, novembre 171:2.
Barlzi. 9
130 l'expansion vers l orient
la régénérer, grâce aux vérités qu'on y mêlera ? Ainsi ne s'accomplira pas seulement l'affranchissement de l'humanité par l'humanité. Il ne s'agit pas avant tout de bienfaits matériels ou moraux. Au delà, une vérité se révélera, chaque jour plus loin, sur la planète. Et dès lors il y va de bien plus que d'une affirmation de la suprématie humaine. Pourquoi, ici, une frange obscure, et là, toute clarté ? Vraiment, en nous est une force inconnue qui nous tourmente de chercher tous une même vérité. Le jour où tous sur la terre développeront avec fierté leurs diverses solutions, la « mission )) aura fait son œuvre. « Il semble », dit Leibniz, « que ce soit le décret de Dieu que la science doive encercler les terres et venir désormais aussi en Scythie^ » Parole très grave et qu'il fallait approfondir. La science n'est plus le privilège d'un peuple ou d'une caste. Il faut qu'elle rayonne partout et sur tous. Ainsi se réalisera dès maintenant la parole de saint Paul : « Dieu sera tout en tous '^ »
Il semble qu'une telle interprétation n'est pas trop distante de la pensée intime de Leibniz. Or Pierre le Grand n'est-il point l'homme prédestiné à cette œuvre ? Il rêve instinctivement la fusion des antiques traditions slaves avec les vérités trouvées ailleurs. Mais comment réussir dans cette subtile combinaison, sinon en se faisant soi-même Slave et Européen? Tel veut être cet homme: barbare, en le sachant à demi; civilisé, dans la mesure où il le croit utile; désireux d'apprendre tout ce qui s'accorde av^ec les desseins fonda-
1. F. de Gareil, éd. cit., t. VII. p. 512. Projet dune lettre de Leibniz à Pierre le Grand, 16 janvier 1716 : « Es scheinet, es sei die Schickung Gotles dasz die Wissenschaft den Kreis der Erden umbwandern und nunmehr auch zu Scythien kommen solle. »