F. de Careil, éd. cit., t. Vil. p. a6o
i. Cf. Rambaud, Histoire de la Russie, ouv. cit., p. 239.
3. Ukase du 28 février ITli. Cf. Collection complète des Lois russes, t. V, p. 86, cité par le R. P. Tondiiii : Règlement ecclésiastique de Pierre le Grand, trad. fr. citée. Paris, 1874. p. 64, note 2.
4. Guerrier, éd. cit., p. 278. Lettre à Stéphan lavorsky, 22 nov. 1712 : « Non dubito eliam quin in egregiis Russia* monasteriis multi e,\tent pra*ciari codices Grjecorum pairum nondum typis editi, aliteque iitterarise opes in hac Europa nostra parum cognita», quas non semper lalere sed erui aliquando non minus vestrai laudis quam publica? utiiitatis interest. »
166 l'expansion vkrs i/orient
Pierre le Grand. Les établissements d'instruction, malgré quelques ressemblances extérieures, ne* paraissent guère conformes aux intentions de Leibniz. Pierre multiplia les écoles techniques, ainsi que Leibniz Tavait proposé ; mais on ne voit pas d'école antérieure où les enfants auraient appris la « vertu, les langues et Tart )>. L'enseignement secondaire n'apparaît pas plus nettement. Par suite, certains historiens ont critiqué la création d'une Académie de Saint-Pétersbourg alors qu'aucune Université, aucune école, n'était encore constituée. Mais il serait assez stérile de se demander si Pierre le Grand pouvait agir autrement. Nous connaissons encore mal son œuvre.
Peu importent, en tout cas, ces difîérences superficielles. Nous voyons ici deux êtres, dont l'un systématise et admire d'avance ce que l'autre crée matériellement ^ : de là l'enthousiasme de Leibniz, le jour où il découvrit Pierre le Grand.
« Depuis ma jeunesse », écrivait-il au comte Golofkin, « mon grand but a été de travailler à la gloire de Dieu, par l'accroissement des sciences qui marquent le mieux la puissance, la sagesse et la bonté divines ;... je suis toujours prêt à tourner mes pensées vers ce grand but, et je n'ai cherché qu'un grand prince qui ait le même but. Je crois de l'avoir trouvé dans la personne du Grand Czar", de sorte que Sa
1. Cf. F. de CareiK éd. cit., t. VU. p. 503. Projet de lettre au chancelier comte Golofkin.
2. Si l'on en devait croire les livres consacrés à Pierre le Grand, on trouverait cette conformité, supposée par Leibniz, singulièrement incompatible avec le personnage uniquement cruel qu'on nous présente en général. — Par contre, au seuil de son livre sur Le Fils de Pierre le Grand, M. de Vogué a écrit ces lignes qui semblent jjrofondes et exactes : « 11 s'est fait de la patrie future un idéal grandiose, auquel tout doit être sacrifié, lui d'abord, les autres ensuite ; tout ce qui sert cet idéal est bon, tout ce qui le menace est condamné : c'est la seule règle morale de Pierre. // châtie parce qu'il aime, il broie beaucoup d'hommes, en c/ierchant le bonheur de tous; et dans cet instinct du sacrifice, il pense si peu à lui.
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Majesté se peut assurer qu'elle ne trouvera jamais une personne plus zélée pour ce dessein important et qui se soucie moins de son intérêt particulier, pourvu que je trouve les moyens et les*occasions de contribuer efficacement au bien commun dans ces matières. Et en cela je ne distingue ni nation, ni parti, et j'aimerai mieux de voir les sciences rendues fort florissantes chez les Russes que de les voir médiocrement cultivées en Allemagne. Le pays où cela ira le mieux sera celui qui me sera le plus cher, puisque tout le genre humain en profitera toujours \ »
En 1716, il écrivit au Tsar lui-même : « J'estimerai que pour moi c'est le plus grand honneur, satisfaction et récompense, de pouvoir servir Votre Majesté, dans une œuvre si digne de louange et si agréable à Dieu, car je ne suis pas de ceux qui sont fanatisés par leur pays ou encore par une nation déterminée ; mais je vais pour le service du genre humain tout entier ; car je considère le Ciel comme la Patrie et tous les hommes de bonne volonté comme des concitoyens en ce Ciel; et j'aime mieux accomplir beaucoup de bien parmi les Russes que peu parmi les Allemands ou autres Européens ; quand même je m'assurerais chez ces derniers en d'aussi grands honneurs, richesses et repos, mais en devant en même temps ne plus être de grand secours pour d'autres ; car mon inclination et mon goût vont au Bien général. En cette recherche, depuis longtemps, je mène grande correspondance en Europe et jusqu'en Chine ". »
que ce justicier cruel trouvera la mort en sauvant d'obscurs matelots de Finlande qui se noient devant sa porte... Il/juvrit son cœur à ceux qui aimèrent et comprirent son œuvre. » \Son souligné par l'tihteur) (V«« E.-M. de Vogué. Le Fils de Pierre le Grand. Paris 1S89. Nouvelle édition, p. 21).
1. F. de Careil, éd. cit., t. VII, pp. i)02-o03. Projet de lettre au chancelier comte Golofkin. 16 janvier 171i.
2. F. de Careil, éd. cit., t. Vil, p. j14. Lettre à Pierre le Grand, 16jan-
Peut-être prétendra-t-on , malgré cela, que seules des ressemblances théoriques peuvent être extraites des vies de Leibniz et de Pierre le Grand, et qu'en définitive Tinfluence de Leibniz demeure négligeable . Pareille défiance se trouve détruite par un seul fait. Pierre le Grand s'est attaché officiellement Leibniz; et le document doit être médité :
« Nous, Pierre P', » y déclare-t-on, « Gzar et Autocrate de toutes les Russies, avons décidé d'agréer et de mander comme Notre Conseiller intime de Justice , le Conseiller intime de Justice du Prince Electeur de Braunschweig-Luneburg, Gottfried-Wilhelm von Leibniz, en raison de ses hautes qualités et connaissances vantées auprès de Nous, et par Nous reconnues.
« Comme Nous savons qu'il est à même de grandement concourir aux progrès des mathématiques et des autres sciences, aux recherches historiques , et tout ensemble à la mise en vogue des études, qu'il est en correspondance à ce sujet avec d'autres personnes expertes, Nous Nous sommes aussi décidé à nous servir de lui, en vue de faire fleurir de plus en plus dans notre Empire, les Etudes, les Arts et les Sciences, et à cause de cela, Nous voulons recueillir par lui hors de Notre pays les information^ profitables, et prendre en
vierl716: « Ich werde es mir vor die grôszte Ehre, Vergniigung und Verdienst schatzen, E. Gr. Gz. M. in einem so lôblichen und gottgefalligen Werke dienen zu kônnen; denn ich nicht von den bin, so auf iîir Vaterland, oder sonst auf eine gewisse Nation, erpicht seien ; sondern ich gehe auf den Nutzen des ganzen menschlichen Geschlechts ; denn ich halte den Himmel fur das Vaterland und aile wohlgesinnte Menschen fiir dessen Mitbùrgcr, und ist mir lieber bei den Russen viel Gutes ausznrichten, als bel den Deutschen oder andern Europiiern wenig, wenn ich gleich bei diesen in noch so groszer Ehre, Rcichthum und Ruhe sitze, aber dabei andern nicht viel nutzen sollte, denn meine Neigung und Lust geht aufs gemeine Reste. Zu diesem Zweck fuhre forlàngst grosse Gorrespondenz in Europa ja bis in Ghina. »
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une considération particulière ses avis et recommandations ' . » Si juste est cet t'noncé, écrit i\ Karlsbad môme, que presque on soupçonnerait que Leibniz le dicta. Une telle impression ne révèle-t-elle point combien profondément ces deux hommes se comprirent? Une môme aspiration essentielle les gouvernait : transformer les rapports de l'Asie et de l'Europe. L'un ajoutait au fait brut tout un avenir mystique ; l'autre voyait avant tout la puissance future de sa race ; mais tous deux pareillement avaient foi en un progrès fantastique et en des remaniements colossaux. Convergence de désirs, attestée môme par des campagnes en apparence accidentelles : La guerre contre la Perse, voulue par Leibniz dès 1707, se réalise en 1722, lorsqu'une armée russe prend Bakou, occupe le Daghestan, le Ghilan et le Mazendéran '.
Ainsi, par des divinations mystérieuses, Leibniz et Pierre le Grand pressentaient en pensée et en action la Piussie de demain. Leibniz pourtant s'accordait davantage encore avec elle. Pierre le Grand, en effet, on l'a souvent remarqué, inaugura vraiment la marche consciente des Tsars vers la « mer libre ». Et il cliercha tantôt vers la Baltique, tantôt vers le Bosphore. Mais, s'il crut certainement aune extension sans cesse croissante vers l'Est, si la Sibérie exploitée et « russifiée » fut, dès ce temps, la fin profonde de l'effort russe, il ne pensa point au rôle possible de la Chine dans l'expansion slave. Or, Leibniz voyait avant tout la Russie pénétrant la Chine et se laissant pénétrer par elle. De façon littérale, pour lui, la Russie reliait la Chine et l'Europe ; de plus, tandis que le Tsar croyait en sa victoire sur les Turcs, et finale-