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Ainsi Leibniz recherchait en toutes les nations si quelque héros surgirait. Jadis, il avait été déçu. Le seul Puissant de l'Europe ne songeait qu'à des guerres personnelles, méprisait les projets lointains. Ailleurs, que voyait-on ? Des souverains qui, comme les rois d'Angleterre, se faisaient les esclaves de la politique française : de petits princes qui ne cessaient de se tourner avec effroi vers la guerre possible de Louis XIV. A qui donc proposer une conquête de l'Egypte ? A qui faire entendre la nécessité de l'extension commerciale ? A qui démontrer la naissance des rapports mondiaux ? Le Christianisme, il est vrai, semble digne de susciter une expansion. Mais où est l'organisme capable de le porter à travers le monde ? Les Jésuites ne savent pas extraire, des pays lointains où ils atteignent, les connaissances que réclamerait la vie nouvelle des mondes. Les Protestants ne s'organisent pas : leur grand pays, la Suède, s'anéantit. Leurs missions sont encore indécises. Que dire des initiatives des Corps savants ? Les Académies de France et d'Angleterre, l'Académie de Prusse, si elles consentent à se régénérer sans cesse, peuvent diriger la vie nationale, organiser des enquêtes, produire les « Sciences et les Arts ». Mais, jusqu'ici, quel désordre dans leurs efforts !
On ne voit donc nulle part un groupe ou un individu, de qui la passion unique soit la conquête du Bien général. Or, tout à coup, vers 1697, alors que les missions des Jésuites ont inauguré la pénétration de l'Orient, un homme entreprend de faire sa nation en devenant lui-même « Européen ». Il ne méprise pas les chimères, puisque son œuvre commençante apparaît à tous une fohe. iSIais la matière qu'il modèle ne se
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pourrait-cllc infléchir pour le passage tant cherché de l'Occident vers l'Orient? La conquête de l'Egypte n'eût ouvert qu'une route maritime ; le commerce seul s'en fût accommodé, puisque les contre-coups religieux, si clairs cependant pour qui veut réfléchir, étaient incompris ou dédaignés des Puissants. Les missions des Jésuites, éparses, limitées, partiales, n'amenaient pas la fusion des deux continents. Mais ici, les choses elles-mêmes précisaient les rêves : une volonté reliait des étendues faites pour s'unir; elle interprétait Texigence de la nature. Xe faut-il pas alors sonder cette force que le monde produit pour un instant? Peut-être ne manque-t-il à cet homme que le conseil d'un penseur capable de comprenflre, d'ordonner, de systématiser ses actions.
Leibniz, dénué de tous, reconnut Pierre le Grand, l'appela un « héros », et, le comparant aux fondateurs de peuples, à Fohi, à Zoroastre ', l'admira et l'aima. Il s'indigna que l'Europe superficielle négligeât un moment unique : « Vous ne sauriez croire », écrivait-il à Morell, dès le 1*"^ octobre 1697, « combien je suis fâché de voir qu'on ne profite pas assez de la présence du Czar de Moscovie et des bonnes intentions qu'il fait paraître. Car, gagner l'esprit d'un seul homme tel que le Czar ou tel que le monarque de la Chine et le tourner aux
véritables biens , c'est plus faire que si on gagnait cent
batailles : car de la volonté de tels hommes dépendent plusieurs millions des autres ". »
Leibniz, en s'approchant du Tsar, crut accomplir une œuvre de piété. « Une dévotion oisive et renfermée en elle-même », écrivait-il, « ne me parait pas assez sohde, et un homme de
1. F. de Careil, éd. cit., t. Vil, p. 512. Lettre à Pierre le Grand (1716).
2. Lettre inédite à Morell du !«■■ octobre 1C97 Fragment donné par Guerrier, éd. cit., p. 27.
bien est comme un aimant qui communique sa direction aux autres corps magnétiques qu'il touche '. » L'homme vraiment religieux sculpte en quelque sorte sa foi en des créations collectives, 11 faut convertir Pierre le Grand à des projets oîi se puissent confondre la grandeur d'un pays et le Bien général.
Comment parler désormais d'intérêts particuliers ? Tout souverain devrait se demander si son intérêt véritable n'émane point des entreprises utiles pour tous. Quand on organise des écoles, quand on multiplie des industries, on croit ne favoriser qu'une seule nation. Mais que ce pays soit la Russie ; qu'il s'étende chaque jour davantage; que ses habitants s'efforcent de transmettre leurs secrets jusque dans la Chine, d'où ils rapporteront en Europe ce qu'ils auront découvert; voilà un intérêt particulier qui se transforme en un intérêt général. Et même, il n'est véritablement « particulier » que parce qu'il est « général », « On ne reconnaît pas assez », dit Leibniz, « que le véritable intérêt particulier est lié avec le bien général ■ ,»
Dès lors, un individu qui sacrifie son être égoïste à la chose commune trouve, au terme de son effort, sa vie personnelle plus forte et plus vraie. Plus il est puissant, plus son rêve doit se transfigurer en le rêve de tous. L'n homme doit chercher toujours quelle force attractive possible, quel « aimant » il porte en lui-même. Or un Pierre le Grand communiquera sa direction à toute une masse, et dans le temps et dans l'espace.
Mais un penseur tel que Leibniz ne doit-il pas s'associer à l'œuvre du Tsar et la faire vivre en lui-même ? Ce ne sera pas
1. Lettre inédite à U.-W. Ludolf, 2/12 octobre 16'J7, folio 3.