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LES MATERIAUX ÊT LES SCIENCES AUXILIAIRES DE L'HISTOIRE

L'histoire, dit Leibniz, doit s’appuyer sur des « monuments » (1) : tel est le nom le plus général qu'il donne aux matériaux de l’histoire (2). Jamais, semble-t-il, il n’a défini expressément ce mot (3), mais il en a Conçu l’idée de la manière la plus étendue, en parlant de la science de l’histoire. Pour la constituer, dit-il, on doit employer soit les

1. « Ego... dudum effeci, ut intelligerent nostri, quod olim minus Curabatur, Historiam monumentis inniram esse debere ». Lettre à Laccagni, 8 mai 1704. BODEMANN, p. 398, n° 7021.

2. I a, semble-t-il, surtout le sens général de « documents ». Passage cité plus haut, p. 34 n. 4, et plus bas, P- 386, n. 1. Cf. « Scilicet inter homines parum peritos et monumentorum negligentes valde antiquum habebatur illud, de Cujus origine nihil nominerant ipsi. » Cod. dipl., préf.,$ 19. Durens, t. IV, part. 3, p. 305 (presque textuellement reprod. Ann. Imp. 996, $ OS At DITS D. 663). — I] emploie cependant deux fois le mot de matériaux, une fois au sens. purement historique (v. plus haut, P- 314, n. 4), une autre dans le sens un peu vague de moyens et il croit l’éclairer Par Celui de « monuments » 5 «Pour faire une Histoire de Bronsvic il afallu Penser à amasser de bons matériaux... La meilleure partie des matériaux est dejà preste et a esté mise ensemble tant par la lecture d’un grand nombre d'auteurs. que par les voyages faits expres en Allemagne et en Italie et par des correspondances fort

de vieux manuscrits, diplomes, sigilles, epitaphes, inscriptions, medailles, tableaux et desseins, tirés des Archives ou Bibliotheques, Communiqués par des amis ou deterrés en divers endroits... I] reste maintenant de faire le choix du meilleur de ces materiaux. » Mémoire du 4er juillet 1692. Z. d. k. PENSE 1885, p. 25-26. En 1690-1691 €t 1700, il emploie le Mot correspondant de subsidia. V. plus haut, p. 101, n. 2 et DAS 6 En 3. Il savait que ce sont des traces des faits, COnServés d’une façon plus Où moins accidentelles. Pfanner prétendant n’avoir pas trouvé dans les archives saxonnes le traité conclu entre Charles VII et les ducs de Saxe (1444)

monuments mêmes de lantiquité qui subsistent, comme les insériptions écrites ou figurées, les sceaux, les parchemins, les chartes originales, soit ceux qui proviennent de leur imitation ou de leur répétition, comme les copies des manuscrits et des différents écrits, les traditions orales ou écrites (1). Ainsi Leibniz distingue les matériaux contemporains des faits de ceux qui leur sont postérieurs; ailleurs 1l est plus complet encore en mentionnant le langage (2).

C’est dans un fragment sans date, mais peu postérieur à son retour d'Italie, à l’époque où il pensait sans doute faire suivre le Protogée de l’histoire de la Germanie et des pays de Brunswick (3), que Leibniz à le mieux développé sa classification des matériaux historiques. Il y rappelle la division de l’histoire par le grammairien Censorinus en temps incertains, fabuleux et historiques (4), et la eritique

il écrit vers 1694 : « Quisquam ne ita bene rationes archivarias subduxit, ut mihil elaboretur, et quod ad Dominos suos pertineret. Sæpe nostris aliunde submittuntur, quæ domi non comparent. Dedi ego nonmulla circa res Anglicanas, quæ nec chartophylacium in turri Londinensi regium, nec instructissimæ Anglorum bibliothecæ norunt ». DurTens, t. IV, part. 2, p. 248.

t. Suite du passage de De nummis Gratiani, indiqué plus haut, p. 355, n. 2.

2. L'histoire ancienne est à peu près connue et on renouvelle celle du moyen âge « Dans peu il faudra aller fouiller chez les Chinois et les Arabes, pour achever l'Histoire du genre humain, autant qu’on la peut tirer des monumens qui nous restent, soit par écrit, soit sur les pierres ou les metaux, soit même dans la memoire des hommes, car il ne faut pas negliger entierement la tradition; et je tiens que de tout ce qui est non ecrit les langues mêmes sont les meilleurs et les plus grands restes significatifs de l’ancien monde dont on pourroit tirer des lumieres sur les origines des peuples et souvent pour celles des choses. » Nouvelles ouvertures, citées plus haut, p. 344, n. 10.

3. V. plus haut, p. 115, n. 9. Elle devait sans doute servir à la préface indiquée, p. 101, n. 2. Le manuscrit est refait plusieurs fois et surchargé de corrections. — Un brouillon intitulé « Historia Wolfenbuttensis », qui paraît être de la même époque (v. plus haut, p. 115, n. 14), commence aussi par cette division de Censorinus. Cf. l'extrait sous le titre de GENERAL Hist. « Ubi Malachias Prophetarum ultimus desinit, incipit Herodotus Historiorum primus. Schu. Coll. Hist. introd. » Ms. XXIII. 173 a, n° 22. Il s'agit sans doute d’un écrit de C. S. Schurzfleisch sur le Collège historique, c’est-à-dire postérieur à 1688 (v. WEGELE, p. 607, n. 3). <a] 4

4. Cependant, vers la même époque, Leibniz gardait, dans ses plans, la distinction des temps mythologiques et historiques. V, plus haut, p. 101, notes 6-7; dans l Entw. der welf. Gesch., PerTz, t. IV, p. 242, « Nachdem gehen an die gewissern historischen Zeiten » d’après les récits des Grecs et des Romains.

en remarquant que rien n’est plus incertain que les fables, que la même époque peut être connue ou inconnue suivant les peuples, l’histoire des Hébreux ou des Chinois, par exemple, correspondant chez les Grecs à des siècles sans histoire. Aussi, à la division selon les temps, préfère-t-il une division d’après les sources, car nous connaissons certains faits directement par des objets matériels, d’autres indirectement par des documents écrits (1). À ces deux sortes dé sources, 1l ajoute les langues, en dehors desquelles on ne peut, pour les temps éloignés, se fier aux traditions. Les objets matériels sont les restes des corps des hommes, leurs os, les produits de l’industrie humaine comme les ustensiles, les tombeaux, les constructions (2).

En combinant tous les textes précédents, on voit que Leibniz distinguait trois sortes de matériaux historiques : d’abord les monuments proprement dits, restes matériels capables de nous renseigner sur les périodes préhistoriques en labsence de documents écrits, ou documents figurés, à peu près contemporains des événements; ensuite les documents écrits, soit également contemporains de faits, soit postérieurs ; enfin les documents oraux, soit également

1. Premier brouillon. « Temporum tres habet partes Censorinus, incertum, fabulosum, Historicum, quanquam nihil sit incertius fabulis et idem tempus apud diversos populos incognitum exploratumque..…. Mihi non tam temporunt quam fontium discrimen placet; nam alia discimus rerum, alia scripturæ

monumentis. » Second brouillon : « Veteres ut Censorino discimus tempus res humani generis complexum: trisecabant in abditum, fabulosum, Historicum A8n\ov, pubrzov, LOTOpuxoy..… Equidem nihil est fabulis incertius,

sed in illis tamen latent quædam vestigia peritatis, nominaque regum et heroum, ac bella et expeditiones utcunque habentur, etsi desperata serie gestorum.... Hebræorum et Sinensium Historiæ incidunt in secula apud Græcos inexplorata ». Ms. XXIIT, 217 a, 1, fol. 4.

2. « Antiquarum humanarum notitia a tribus fontibus duei potest, una à scripturarum, altera à rerum monumentis, tertia à linguis. Nam præter linguas ipsas traditionibus in loginqua fides nulla est. Rerum monumenta sunt reliquiæ humanorum corporum, ossa silicet… artis humanæ vestigia ut in suppellectile, in sepulchris, substructionibusque. Sed nihil in scriptura deruta, quod plus lucis præbere possit antiquis rebus quam lingua quæ sola ab antiquo traditio multiplicium (?) fida est; Et cum pauxilla sint monumenta scripturas antegressa, in solis linguis ditissima est abditorum originum auri fodina. Certe hic unus canalis per quem ad nos pervenere vestigia eorum quæ prisci cogitarunt,. » Zd., fol. 26.

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