V. plus haut, p. 261, n. 8, et p. 262, n
7. « Valdè infida Historia est, nisi quæ Commentartis magnorum Virorum aut Actis publicis, superstruitur. » Cod. dipl., préf., $ 11. Kropr, t. VI, p.461 (Durens, t. IV, part. 3, p. 289). Leibniz exhortait différents personnages à recueillir ou à rédiger leurs mémoires : lettres au landgrave Ernest, 9 octobre 1691. Rommec, t. II, p. 328; à Fréd. Walter du 28 novembre 1698, citée par BoDEMANN, p. 377.
8. Il critique les mémoires du baron de Sirot, « quoique aux Gasconnades
A ces sources de premier ordre et proprement historiques, Leibniz ajoutait les sources d’origine littéraire, c’est-à-dire non seulement les œuvres de prose ou de poésie, comme celles des auteurs anciens, la Bible (1) ou le Coran (2), mais toute une littérature spéciale, riche surtout pour l’époque moderne et contemporaine, comprenant les relations, les journaux, les itinéraires (3), les factums, dont Leibniz demandait à ses correspondants de lui fournir des exemplaires (4), les « pièces volantes », que, au dire de son secrétaire Feller, il réunissait en grand nombre (5) que, de son propre témoignage, il préférait aux gros livres (6) et qu’il a si bien utilisées dans ses écrits politiques.
Après les documents écrits, ceux que Leibniz prisait
près le reste peut estre bon. Mais lorsqu'un Prince ou General ou quelque Ministre d’une reputation laisse des memoires, c’est tout autre chose; ces personnes n’ont point besoin de Gasconnades, on sçait par avance qu’ils parlent de choses qu’ils connaissent, ce qu’on n’est pas obligé de croire d’un particulier, qui nous donne des memoires, à moins d’avoir d’ailleurs de bonnes preuves de son merite et de son genie; il faut estre un peu critique en ces matieres, autrement on abandonnera l’histoire au premier menteur, qui se voudroit mocquer du public. Les François, surtout a present, se plaisent à ces petits Romans demy historiques qui nous gastent l’histoire. Quand, aux . ferilables memoires je les estime autant que quoy que ce soit au monde, et je
souhaite tant que d’en trouver.» Lettre au landgrave Ernest, 13/23 juillet 1691. Rommez, t. II, p. 284-5. Cf. plus bas, chap. nr. F&È
1. Même les évangiles apocryphes, « qui ne sont point à mepriser ». Lettre à Th. Burnet, 8/18 mai 1697. GEur., Phi, t. III, p. 206 (Durens. t. VE, p. 254).
2. « Avide expecto Alcorani editionem patavinam ex ipsis Arabum commentariis illustratam. Nam Alcoranus continet antiquissimarum apud Arabes rerum non contemnanda vestigia. » Lettre à van der Hardt. 10 avril 1695. À. f. G:d: Ph.,t. L, p. 284. Vs
3. Kzopp, t. I, p. 123 (FoucHer De Care, t. VII, p. 51). Leibniz les a largement utilisés à cette époque, dans son Consilium Ægyptiacum.
&. Lettres à Brice (corr., fol. 9 v°) s. d. (après le 22 mai 1692); à Basnage, s. d. (15 janvier 1694); à Th. Burnet, 17/27 juillet 1696. Grur., AUS HE p. 120 et 183 (Durens, t. VI, p. 238). Dès 1667, il avait parlé de la nécessité de réunir les petits écrits politiques : manifestes, pasquils, etc. V. plus haut, p: 8, ns 1.
5. « Observari.. ejus suppellectilem magna ex parte constare ex dissertationibus, Tractatibus, et libellis parvis et fugientibus (pieces fugitives)' summo cura et studio conquisitis, eosque secundum classes scientiarum, tunc fuisse dispositos, ita ut libri in folio, in quarto et octavo forma... permista iisdem loculis inclusi.. conspicerentur. » $. V. L., p. 23-24.
6. Lettres à Hertel s. d. (1705). BurcrkHann, t. I, p.352; à Lelong (corr., fol. 30), s. d. (après le 15 octobre 1706).
le plus étaient les langues. Il a souvent parlé de leur importance pour l'histoire à tous les points de vue. Ramasser des mots, éerit-il, cest utile non seulement pour les origines et pour l’accroissement de l’erudition, mais encor pour lexplication des diplomes (1) ». Il savait que les langues nous donnent les idées des peuples primitifs, que l’on peut retrouver d’après les étymologies (2), car le langage est à la fois le miroir de l'esprit (3) et le plus ancien document que nous ait légué l'humanité (4).
C’est surtout pour l’origine et la parenté des peuples que Leibniz devait insister sur l'importance des langues (5), remplaçant les sources écrites pour les périodes où il n’en existait pas encore (6); c’est par leur compa-
1. Lettre à Hertel, s. d. (après le 1er décembre 1693). BurcknanRo, t. IT, p. 349).
2. Nouv. Ess., L. LIL, ch. 1, $ 5. Les mots expriment des idées particulières aux peuples qui les parlent; p. ex. ostracisme chez les Grecs et proscription chez les Romains. Zd., 1. II, ch. xx11, $ 6. Geur., Phul., t. V, p. 199.
3. « Dann ist es zu wissen, dass die sprache gleichsam ein heller spiegel des verstandes sey. » Foucner DE Careiz, t. VII, p. 390. Cf. « La Langue est le miroir de l'intelligence » et « Il y a entre la langue et le caractère d’un peuple la même relation qu'entre la lune et la mer. » Traduit par GRUCKER, p. 288-9.
&. « Et quand il n’y aura plus de livre ancien à examiner, les langues tiendront lieu de livres et ce sont les plus anciens monuments du genre humain. Sans parler de l’origine des peuples, que l’on connoistra par le moyen des etymologies solides que la comparaison des langues fournira le mieux. » Nouv. Ess., 1. III, ch. 1x, $ 5. Geur., Phil, t. V, p. 317. « Die Sprachen sind die älteste Monumenten der Vülcker, so alle Historien uberstieget ». Lettre s. d. n. a. Corr. de Gehr. Meier, fol. 279. Cf. plus haut, p. 385, n. 2, p. 386, n. 2, et plus bas, p. 416, n. 8. ;
5. Pour rechercher l’origine et l'antiquité des peuples slaves, il y à deux moyens, « die Sprachen so die Vôlcker reden und die alten Historien, so von ihnen vorhanden. » Le second manque souvent, tandis que le premier est toujours possible. Lettre s. d. (29 janvier 1712). Guerrier, p. 210. Cf.« Comme rien ne sert davantage à juger des connexions des peuples que les langues ». Lettre à Verjus, s. d.*15 avril 1695). Feper, p. 6 (Durens, t. VI, part. 2, p. 227). Cf. plus haut, p. 319, et : « Dass der Harz zu der Rômer Zeiten von den Cheruscis bewohnet worden, wird neben andern anzeigungen auch auss dem Nahmen selbst geschlossen. » Lettre s. a. n. d.(avant le 13 décembre 1707). Corr. de Lelong, fol. 44 vo. :
6. « Super omnium monumentorum ætatem linguæ assurgunt, neque aliquid efficacius nobis relictum est abditis populorum originibus reperiendis. » Ms. XXIII. 23 a, n° 74,5. d. (1691 env.). « Alia quæ sunt antiquissima generis humani monumenta quæ omnia alia transcendunt et nihil aptius est ad noscendas origines et connexiones populorum. » Lettre à Papebroch (corr., fol. 24-25), 26 décembre 1693. « Les langues en general estant les plus anciens monumens des peuples, avant l’ecriture et les arts, en marquent le mieux
raison que l’on peut dégager cette origine et cette parenté (1). Aussi souhaitait-il qu'on marquât sur les cartes les frontières des langues aussi bien que celles des Etats (2).
Ce sont là des idées fécondes, mais que Leibniz a souvent mal appliquées et surtout exagérées. Il identifie la race avec la langue, car non seulement :l distingue les nations d’après les langues (3), mais 1l dit que les peuples de même race ont certainement la même langue (4). Il va jusqu’à prétendre qu’une même langue prouve une même origine (5), comme si les peuples ne pouvaient emprunter leur langage !
l’origine des cognations et migrations. » Nouv. Ess., 1. III, ch. n1,$ 3. GEur., Phil., t. V, p. 264. « Cum remotæ Gentium Origines Historiam transcendunt, Linguæ nobis præstant veterumt monumentorum vicem. » Brevis designatio (Durens, t. IV, part. 2, p. 186). Cf. Max Müzrer, Science du langage (trado» franç., 3° édo1, Paris, 1876, p. 157, n. 2) avec commentaires. V. aussi lettres à la: Loubère, 15 octobre 1691. BoDEMANN, p. 126; à van der Hardt, s. d. (après le 29 mai 1696). Durens, t. II, part. 2, p. 226; à Nicaise, 28 décembre 1698 (v.st.). GEHR., 0. c., p. 585; à Bierling, 7 juillet 1711. In.,t. VII, p. 494 (KorrTu., t. IV, p. 33-34; Durens, & V, p. 367, cité par CouTURAT, p. 159, n. 2); à Lefort, s. d. (1698). GUERRIER, p. 14; à Lubenecky (?), 17 avril 4703. Ip:, p. 50:
1. « La comparaison des langues est le moyen le plus seur et presquê l'unique lorsque les Histoires nous manquent, qui nous apprend la cognation des peuples puisque la langue est la tradition la plus ancienne et la plus particuliere de l'antiquité humaine. » Ms. XII8 713 q, n° 757. Cf. « Cum nihil majorem ad antiquas populorum origines indagandas lucem præbeat, quam collatio linguarum, Sæpe miratus sum Geographos, et peregrinatores de linguis scribere negligentius, nec specimina eorum nisi raro exhibere. » Début de la lettre à Podesta, citée plus bas, p. 416, n. 5. ;
2. « Ex linguis maximè gentium cognationes discuntur. Et in chartis ut imperiorum, ita et linguarum fines deberent notari. » Lettre à Placcius, 49 mai 1696. Durens, t. VI, p. 73. « C’est un grand defaut, que ceux qui font des descriptions de pays et qui donnent des relations de voyages, oublient d'y adjouster des essais des langues des peuples,car cela serviroit pour en connoistre les origines. » Lettre à Greiffencranz. KLopp, t. VI, p. 542. Cf. lettres au landgrave Ernest, 10/20 juillet 1692, Rommez, t. II, p. 429: à Huyssen, 7 octobre 1703. GUERRIER, p. 51 (Foucaer DE CaRetE, t. VII, p. 462) et note précédente.
3. « Ego gentes linguarum indicio discerno.» Ann. Imp. 889, $ 15, t.II, p. 118. Cf. : «le point des langues, qui sert uniquement à discerner les nations. » Lettre à Reyer, 18 juillet 1695. GUERRIER, p. 45.
4. « Et cùm Germanos, Teutones, Suevos.. Normannos, etc. ejusdem generis esse populos ipsius indicio linguæ constat, quo nullum est certius cognationtis gentium argumentum, rectè hos omnes esse discimus Germanicæ vel Teutonicæ originis populos. » Brevis designatio,$ 5. Durens, t. IV, part. 2, p. 200.
5. Il déclare, par exemple que les Peucini ou Bastarni, qui parlaient une langue germanique devaient être des Cermains, « unde enim illis sermo Germanicus, nisi ab origine Germana ?» S$. BB., t. I, p.14, col. 2, note x.
= » À ; 2 « ESSAI SUR L ACTIVITÉ ET LA MÉTHODE HISTORIQUES DE LEIBNIZ 405
Ce préjugé, Leibniz le partage avec ses contemporains. 1 fut le premier qui « associa sur une vaste échelle l’histoire à la philologie, innovation aussi importante dans la science historique que l’application de l’algèbre à la géométrie dans les mathématiques (1) »; mais déjà Joseph-Juste Scaliger, en établissant à moité le groupe des langues indogermaniques, avait contribué à établir la théorie des races (2); plus tard Huet croyait aussi, peut-être d’après son maitre Bochart, que l’origine des langues impliquait
celle des nations (3). Il en était de même, en Angleterre, d’Edouard Bernard (4). En Allemagne, Georges Horn professait les mêmes idées (5), elles étaient développées par Job Ludolf(6) et surtout par Daniel-Georges Morhof,bibhothécaire de l'Université de Kiel, dont l’Unterricht von der deuischen Sprache und Poesie, paru en 1682, présente tant de rapports avec les doctrines de Leibniz qu’on peut croire que celui-ei les a puisées chez lui (7). C’est, en effet, en 1685, que Leibniz les a, pour la première fois, appliquées dans la généalogie des ducs de Brunswick (8) et en 1688 que nous
1. Fzinr, Histoire de la philosophie de l'histoire en Allemagne. Trad. L. Car- RAU, Paris, 1878, p. 19-20.
2. Ad. Winru, Rev. de Synth. hist., avril 1906, p. 125. Cf. H. PAUL, Grundniss der germanischen Philologie, 2° édition, 1901, t. 2, p. 16.
3. Huet à Bochart, s. d. (probablement avant 1667,où est mort le dernier) dans D'ARTIGNY. Vouv. Mémoires, t. I, p. 409. Cf. Les Gaulois d’après Bochart. Le CLerc, Biblioth. universelle, t. X XIII, p. 320-1.
4. « Plerumque... dialectus gentem monstrat, qua de plaga mundi venerit. » Lettre de juin 1693. FEDER, p. 200.
5. Lingua firmum pro origine argumentum, 1652. WEGELE, p. 483.
6. « De linguis nonnulla et quidam certiora suppeditare possum. Zn ullis certè magnum monumentum positum, ad noscendas gentium, mo rerum et religionum origines. Inter argumenta mea est, Ethiopos meos Sabæos origine ex Arabia Felice esse. » Lettre du 2/12 juin 1694. — Micaæzis, p. 96-97 (Durews, t. VI, p. 119). Il fait quelques restrictions le 27 juin 1702. ne p. 218-9 (Durens, p. 167).
7. V. Fécamr, De D. G. Morhofio Leibnitii in cognoscendis linguis et Germanico sermone reformando præcursore. Thèse, 1894, passim, surtout pp. 93 et 106 Cf. plus haut, p. 109, n. 6. Le 27 janvier 1691, Leibniz écrivait à Placcius que, s’il était plus près, il s’entretiendrait avec Morhof. 4. f. G. d. Ph, t. IX, p. 220. Il fait son éloge en 1697. Fezzer, p. 74 (DurTens, t. V, p. 570). En 1710, il parlait d'acheter de ses manuscrits pour la bibliothèque de Wolfenbüttel : lettre à Kortholt du 14 octobre. Korru., t. I, p. 296-7 (Durens, tVe D. #12):