NV. pl. haut, p. 488, n. 4 à 489, n
5. L'histoire a été « traitée autres fois d’une maniere assez romanesque
par des auteurs qui ne cherchotent qu’à plaire aux grands et à divertir les lecteurs. 11 y en a qui ont forgé des fables à plaisir, d’autres qui ont ramassé sans jugement mille contes frivoles sous pretexte de la tradition. Et on voit que surtout les auteurs des Histoires particulieres ou croniques se sont donnés beaucoup de liberté dans la vue de flatter les Seigneurs ou leurs compatriotes. D'où vient qu’elles se contredisent les unes aux autres et ne s’accordent nullement avec l'Histoire universelle. » Z. d. h. V. f. N. 1885, p. 19-20. 6. 1bidem.
ou des bulles (1). Enfin le patriotisme, s’il est une cause d’émulation, une occasion d’hypothèses et de découvertes dans les sciences proprement dites (2) et même dans les sciences historiques (3), y devient trop souvent un motif de perturbation. Leibniz en a poursuivi les excès dans la linguistique, soit d’une manière générale (4), soit à propos du rôle des Gaulois auxquels il opposait les Germains (5), sans se rendre compte que, s’il attaquait le rôle exagéré que les Français atribuaient aux premiers, il méritait, comme Allemand, le même reproche par rapport aux seconds (6).
1. Lettre à Dragoni citée pl. haut, p. 489, n. 1. — Leibniz croyait qu’il ne fallait pas rendre responsable de ces faux les seuls Bénédictins, mais aussi tous les autres religieux. Lettre à Nicaise s. d. (après le 6 mai 1700). Gzxr., Phil. t. II, p. 592.
2. Sed ignosco illis, qui patriæ amore stimulati imaginaria solidioribus admiscent idque eo facio libentius, quod sæpe imaginariis illis meliora debemus, dum viri docti studio miras quasdam suas præconceptas sententias tuendi, insignem eruditionis non vulgaris apparatum instruunt; fere ut in Chemicis vanæ chrysopeias spei immunera experimenta ad rem medica variasque artes ». Lettre à Benzel citée pl. haut, p. 661, n. 6. « Æmulatio nationurm, etsi co non debeat porrigi ut aliis maledicamus, huc tamen wutiliter valebit, ut æquare alios vel superare contendamus; unde fructus perventiet ad omnes, laus ad merentes. » Lettre à Jean Bernouilli, 12 janvier 1700. Com. ep. Bern., t. [, p. 2 (Grur., Math., t. TIT 2, p. 620-1).
3. À propos de Putilité des hypothèses, il écrivait dans les Observations sur la lettre de Pezron du 23 février 1699 : « Itaque condonandum est nonnihil affectui eorum, qui patriæ suæ ornamenta aut inveniunt aut faciunt in abdita antiquitate. Multa enim studio eorum eruuntur, quæ prodesse aliquando possunt;nollemque nimio censorum rigore circumcidi præclarorum ingeniorum luxuriam, ne prorsus exarescant. » Coll. Etym.,t. I, p. 72,(Durens, t.VI, part. 2, p. 86). Il en écrivait de même à Ludolf, le 6 avril 1699 : « Interim ignoscendum est viris doctis nonnihil patriæ amoriindulgentibus, saltem ne absterreamus eos ab indaginibus, neve prorsus Contemnamus, quæ minus certa sunt. Fieri enim potest, ut reperiantur aliquando, quæ conjecturas juvent.» FELLER, p. 123-4 (Durens, id., p. 79 et &. IV, part. 2, p. 209-10). Cf. De Origine Germanorum, $ 2. DuTens, t. IV, part. 2, p. 199.
4. V. pl. haut, p. 407, notes 1 à 3. Il écrivait d’Olaüs Worms : « ubique sibi videre visus est, quæ amabat. Qui amant, ipsi sibi omnia fingunt. » Lettre à Benzel citée pl. haut, p. 510, n. 1.
5. Il écrivait de Pezron : « Equidèm endulgere alicubi ingenia videtur et Celtarum suorum honori. » Lettre à Waïlis, 30 mars 1699. Geur., Math., t. IV, p. 64.
6. Baudelot (corr., fol. 41) lui écrivait,.le 4er juillet 4712, à propos des monuments de Notre-Dame, qu’ils avaient voulu tous deux maintenir les prerogatives » de leur nation. « D’ailleurs, le resultat de nos pretentions revient presque à un meme point. Que ce soient les Germains ou les Celtes qui soient les premiers auteurs des uns et des autres la complaisance intericure que nous
en ressentions l’un et l’autre etoit causée par un meme principe, la gloire d’une meme nation: »
Il a donné un exemple curieux de l’absence de sincérité qui peut résulter du patriotisme en histoire, dans le récit que fait Machiavel de l’origine de Castruceio, à l’imitation de ce que Hérodote rapporte de l’enfance de Cyrus et contre toute vérité historique (1). Quels que soient les motifs qui les poussent, on ne doit pas croire les intéressés, dès qu'ils paraissent suspects de partialité (2); mais, réciproquement, on doit les croire plutôt que des étrangers, lorsqu'ils sont impartiaux (3).
Toutes ces défiances appliquées aux documents constituent la critique de sincérité. Leibniz l’a, en général, moins pratiquée que la critique d'interprétation ou d’érudition, surtout dans ses recueils d’historiens. Nous n’en connaissons là que deux exemples, l’un où il accuse directement Gervais de Tilbury de superstition et même d’imposture, pour rapporter des faits invraisemblables concernant la religion et prétendre en avoir été le témoin (4), l’autre
1. Castruccio, destiné à l’état ecclésiastique, se serait enfui, engagé comme soldat chez un noble de Lucques et n’aurait pas voulu se marier, pour laisser sa fortune au fils de son protecteur. Cod. dipl., préf., $1x. KLopp, t. VI, p. 468 (Durens, t. IV, part. 2, p. 293), dont la fin est: « Hæc Machiavellus, ut Xenophontis imitatione, Heroicam quandam ideam potiùs, quam veram Historiam ñobis daret : nec ipsi dissimulat, voluisse exemplo üllustri excitare Italos ad antiquam virtutem excutiendumque externorum jugum: nam Castruccium futurum fuisse Italiæ liberatorem temporum conditionem intuenti. » Cf. «la Vie de Castruccio Castrucci est plutôt une sorte de roman qu’un récit historique. » E. Ron, Morceaux choisis de littérature étrangère. Paris, 1899, p. 245.
2. « Non admodum fido Gallis Italisve, de Caroli V. abdicatione et pœnitentia parum compertè narrantibus, aut Suecis, Lauenburgium de morte Gu:tavi accusantibus, nec dubito falli Piasecium, qui primum Wallensteinio mortem Regis nuntiasse scripsit : neque enim (si bene memini) statim partes mutavit,etsi mox a Suecis ad Electorem Saxoniæ sit transgressus adhuc fœderatum. » Lettre à Bierling, 24 octobre 1709. Geur., Phil, t. VII, p.486 (KorTx, t. IV, p. 6; Durens, t. V, p. 354).
3. V. la première règle de la citation donnée plus haut, p. 433, n. 6.
4. « Cæterum Gervasium in his, quæ ad Rempublicam pertinent, non spernendum; mox ubi sacra, et remota à suis temporibus locisque attingit, mirificentissimum esse et superstitiosisimum fabulatorem fatendum est. Sed neque prorsus eum à mentiendi libidine absolverim. Quædam enim velut testis oculatus narrat, quæ nemini mentis compoti hodie facilè persuaseris. Sed talia tune vel in pietate vel certe in laude ponebantur. Vix tamen capi potest, hominem de nonnullis rebus naturalibus, civilibus, sacris etiam, doctè et prudenter differentem, mox in ea dilabi, quæ hodie.
Non sanè esse homines non sanus juret Orestes. Nam multiplicis literaturæ virum fuisse apparet, neque in veteribus His-
où,à propos d’un poème d’Otton IV, il reproche à Guillaume . le Breton d’avoir déprécié cet Empereur pour exalter Philippe-Auguste (1). Les exemples sont beaucoup plus nombreux dans les Annales Imperti; ils s’appliquent aux historiens et aux diplômes.
Leibniz y a soumis à la eritique la plupart des assertions des biographes, des annalistes ou des chroniques, dès qu’elles lui semblaient entachées de partialité. Il soupçonne, par exemple, Nithard d’être injuste pour Lothaire, tout comme les annalistes un peu postérieurs, qui tiennent pour Charles le Chauve ou Louis le Germanique (2). Il s’attaque surtout aux annales de Saint-Bertin, qu’il trouve injustes pour l'Empereur (3), plus ou moins favorables aux Papes (4) et, en général, peu impartiales pour les affaires d'Allemagne (5). Il accuse à maintes reprises Luitp-and d’avoir recueilli des médisances ou même reproduit des calomnies populaires (6) et il croit la chronique de la Novalaise trop gros-
toricis aut Poëtis, aut etiam Ecclesiæ Patribus hospitem. Sed omnia corrumpebat cacoëthes mirabilia narrandi. » SS. BB., t. I, n° zxrr1, préf., fol. 2 (Du- TENS, t. IV, part. 2, p. 32).
1. « Apparet ex hoc carmine in Ottone reprehensum, quod aliquando Episcopos quidem Clericos, Abbates verô appellasset Monachos, in quo vera eum dixisse, autor noster respondet. Sed hæc in deteriorem partem rapiebantur ab inimicis ut odiosus redderetur : quin persuadere orbi conabantur, id agere Ottonem, ut Clerum in ordinem redigeret, superfluisque opibus exueret, uti ex Guilielmi Britonis carmine patet,quo Philippi Regis Galliæ res celebraoit. » Id., t. II, n° XLIII, préf., p. 48 (DUTENS, p. 48).
2. « Eo usque progressos, Nithardus scribit, ut, quicquid in exercitu habebant, demtis equis armisque, offerent. Miror historicisive fidem, sive judicium, qui inania memorat, seria solidaque transmittit. Quid enim ad fraternas controversias militaris supellex, quando de dividendo imperio et latissimis regionibus agebatur. Nullus ad nos pervenit historicus, qui Lothærio faveat, si forte annales Mettenses excipias: sed qui raro aliquid de suo offerunt. Nithardus et Bertianianus annalista professo erga Carolum affectu scribunt; Fuldenses annales et Regino Ludovico student, et extincta Lotharii posteritat, scriptores fortunam secuti sunt. » Ann. Imp. 844, $ 7, t. I, p. 494.
3. «Bertinianus annalista Lothario iniquus ». Zd. 864, $ TN ANPN630:
4. « Ita Bertinianus annalista etsi alias Nicolao favens. » « Itaque Bertinianus annalista, Hincmaro addictissimus, Rothadum a quinque provinciarum episcopis canonice dejectum, a Nicolao contra regulas potestative restitutum: ait. » Id. 865, S6 et 11, t. I, p. 639 et 640.
5. «Bertinianus annalista, rebus Germanicis parum æquus. » Zd. 862, $ UN, p. 615.
6. A propos de la mort d’Arnulf. « Veneno sublatum... nulla pedicularis morbi mentione; quem Luitprandus fabulator, ut alia multa, ex longinquis
sièrement partiale pour qu’on s’y puisse fier (1). Il reproche à Pierre Damien et à Léon d’Ostie d'accueillir toutes les fables injurieuses pour les Allemands, comme tous les Romains qui voulaient secouer le joug des Ottons où tous les Italiens favorables au Saint-Siège (2), et à Guillaume de Nangis, déjà trop éloigné du x® siècle, de n’avoir pas grande véracité (3); il semble constater que d’autres historiens français inventent d2s miracles au profit de Robert le Pieux (4) ou des faits à leur avantage (5). Cependant Leibniz ne reproche pas seulement cette partialité aux étrangers ; il n'hésite pas à accuser les historiens allemands quand ils lui paraissent suspects.Il le fait, par exemple, pour
oulgi rumoribus retutit ». Zd. 899, $ 7,t. II, p. 181. « Luitprandus, plebejæ maledicentiæ diligens archivarius. » 14. 944, $7, t. IE, p. 271; cf. 988, $ 6, à propos de Marozia, que Leibniz défend : « Nostrorum temporum primariæ aliquot fœminæ, non melioribus coloribus traducerentur ad posteritatem, si unius alicujus Luitprandus similis plebejarum calumniarum secretarii narrationes solæ de nostro seculo aliquando extarent.» Et$ 7 : « ndiligentem fuisse Luitprandum non in temporibus tantum,sed et in rebus notandis vel annales nostri cum eo collati docebunt... Luitprandum (etsi Cremonensem denique episcopum) delectatum scordibus narrationum,absurdissima ejus et impudentissima historiola de Willa ostendit etc. Itaquescriptori inepto et inurbano, negligentiæ ignorantiæque convicto, odit invidiæque in potentes manifesto, deterrimorum rumorum captatori, et ideo tantum æstimabili, quod solus sui temporis populique superest; tanto minus credas, quanto magis per dehonestamenta grassatur. » p. 422-3.
4. « In cœnaculo quodam Papiæ oppressam (Berengarium), scribit chronici Novaliciensis autor, cujus ego tamen maledicentiæ non satis fidendum putem ». 14. 954, $ 1,t. II, p. 592.
2, Otton III assiège Crescentius. « Hujus quoque rei narratio fabulis infecta est. Romani iisque similes, infesti dominis extraneis, sese, cum aliter non possent, verbis et maledicentia ulti sunt, Ottonumque famam variis figmentis lacerarunt.….Itaque Leo Ostiensis post Petrum Damianium, fabularum præsertim maledicarum captatorem, scripsit, etc. ( Otton ITT ne serait venu à bout de Crescentius qu’en lui promettant la vie sauve, puis l'aurait fait périr).Petri Damianii fidem etiam Vorburgius etsi Romanorum partium scriptor, sed studiosior veri, merito alevat, agnoscitque, fabulis scatere, et Hildebrandinæ factioni addictum, iniquum principibus, congenere, quæ ad causam facere videbantur. » Id. 998, $ 11-12, t. III, p. 695-6.
3. « Nangius, scripior recentior et sublestæ fidet »; « Nangius, seriptor Panus et e longinquo. » Zd. 976, $ 17, et 977, $ 7, t. III, p. 366 et 372.
4. À propos des sièges d’Avallon et d’Autun. Jd. 4005, $ 16,t. III, p. 876.
5. À propos de la fuite de Soissons de Richard de Normandie : & Scriptores Normanni fugam ejus negare non possunt; multa tamen proferunt, quibus causæ sui principis favent, partim falsa, par tim dubia, et quorum fides est penes
ipsos solos. » Zd., 9614, $ 27, t. III, p. 79. Cf. $ 28, p. 80.
les historiens saxons à propos de Conrad de Franconie (1) et pour Widukind au sujet d’une défaite d’Otton le Grand (2); mais, soit qu'il y ait plus de difficulté à constater les erreurs de ses compatriotes, soit qu’il y ait plus de mérite à les reconnaître, Leibniz l’a fait assez rarement (3).
La critique d’exactitude touche de près à la critique de sincérité: elle n’est pas moins importante aux yeux de Leibniz (4). Il attachait une grande valeur à la connaissance des principales erseurs en histoire, utilisait le livre italien où l'abbé Lancelot les relevait (5), notait, surtout quand elles se rapportalent à l'Allemagne (6), les erreurs courantes (7) et dressait une sorte de catalogue de celles qu’on pouvait attribuer à l'ignorance dans l’histoire ancienne (8) ou contemporaine (9); il croyait qu’on devait les redresser
4. « Hæc Saxones scriptores, suæ genti faventes. » Ann. Imp., 914, $ 2, t LD 220:
2. «Witikindus rem ita narrat, meo judicio, ut suis partibus nimis faveat ». Id. 968, $ 22, t. III, p. 222.
3. Cest pourquoi sans doute; il n’y en à pas d'exemple concernant l'Allemagne dans les SS. BB. Cf. plus haut, p. 513, n. 4 et p. 514, n. 4.
ä. « Historia legitima fabularum velut gemmis distincta ». Ann., Imp. 998, 830 4 TTL p.710 CE Non ilepidam hactenus fabulam narrauimus, nune, rosumta persona seria, ad veritatem et historiam redeundum est. » Flores, $ 14, D SUD:
5. Farfalliont degli antichi historier. Venise, 1659. Cité par FELLER, p. 419.