‹ LeibnizChapitre 16 sur 42 · LK SKNS KT LA PORTKK DE L EXPANSION VERS L ORIENT · texte numérisé non relu

LK SKNS KT LA PORTKK DE L EXPANSION VERS L ORIENT

Extrait d'une lettre inédite au H. P. Verjus.

3 décembre lOyy, F" ao.

... Je juge que cette mission est la plus grande alîaire de nos temps, tant pour la gloire de Dieu... que pour le bien général des hommes, l'accroissement des sciences et des arts chez nous aussi bien que chez les Chinois ; car c'est un commerce de lumière qui nous peut donner tout d'un coup leurs travaux de (juehpies milliers d'années, leur rendre les nôtres et doubler, pour ainsi dire, nos vérita-

15 i l'expansion rbligibusb

blés riphesses jcle part et cVaiitre. Ce qui est quelque chose (le plus grand qu'on ne pense... Je souhaite bien des choses qui ne pourront être obtenues sans doute qu'avec le temps.

Je souhaiterais, mon R. P., de pouvoir contribuer à mon tour, en quelque chose de particulier, à votre saint et beau dessein, mais je doute fort que je vous y puisse servir autrement que par mes travaux en général...

LA NÉCESSITÉ d'adOPTER UN POINT DE VUR EXTRA-EUROPÉEN

Extrait (/'w;ic lettre inédite au 7?. P. Verjus.

i8 août lyoô.

« ...Qvioique je voie la plupart de vos missionnaires qssez po^'|;és à parler avec n>épris des connaissances des Chinois, néanmoins leur langue et caractères, leur manière de vivie, leurs artilices et manufactures, leurs jeux mêmes diffèrent presque autant des nôtres (|ue si c'étaient des gens d'un autre globe ; il est inq)ossible que même une nue mais exacte descri[)lion de t;e ([ui se prati([ue parmi eux, ne nous donne des lumières très considérabU s cl bien plus utiles à mon avis (|ue la connaissauec des rites el di's meubles des (Irees et di's Hoinains où tant (le savants s'attachent... »

[Leibniz narle de sou ai-illinu'ticjue binaire et de.'^

l'expansion BBLIGIEISE 155

r.il)port de cette découverte et des caractères de Fohi; ((lie cette découverte] (( pourra faire une «jurande impression sur l'Empereur de la Chine et sur des personnes intelligentes de ce pays, poyr réveiller leur curiosité par rapport à la recherche des origines et de la théologie et philosophie des anciens Chinois, que ce rapport des caractères de Fohi montre n avoir pas toujours été des gens aussi superficiels qu'on pourrait bien avoir cru. Je crois qu'à Home même la connaissance de cette découverte pourra faire un bon ellet pour donner une meilleure opinion de l'antiquité reculée de ces peuples éloignés. Et auprès des Chinois mêmes, elle peut servir à leur rendre plus recevable un des grands articles et non j)as des plus aisés de notre religion et de notre métaphysi(|ue, qui porte que Dieu et rien font l'origine de toutes choses, que Dieu a tout créé de l'ien... »

[Plus loin, dans la même lettre, Leibniz parle des études scientifi(|ues et ajoute] : « Ainsi la recherche des antiquités, langues, caractères. Histoire, Philosophie et Sciences de la Chine devant être si utile pour la propagation de la religion, et d'ailleurs les Européens étant si intéressés à retirer <|uelque chose d'utile de la Chine en échange de leurs sciences qu'ils y portent : il paraît important et raisonnable qu'une partie des Missionnaires soit appliquée principalement à ces recherches qui ne sont pas moins comprises que les autres dans les fonctions apostoli(iues, »

156 l'bxpansion religieuse

Les caractères de Fohi Extrait dune lettre inédite au B. P. Bouvet.

F"* 3i verso, — 34.

Sans date.

... Le néant non pas ab.solu mais respectif, c'està-dire la limitation se trouve essentiellement dans les créatures à mesure de leur imperfection, cette limitation n'étant autre chose qu'une négation du progrès ultérieur de la pure réalité ou du pur acte comme lorsqu'un cercle est borné par sa circonférence qui lui met son non plus ultra. VA je crois (jue les savants delà Chine, (piand ils entreront bien dans cette considération et verront surtout l'artifice de Fohi conforme ,au nôtre, seront assez disposés à croire que ce grand homme a voulu encore représenter Dieu auteur des choses, et la création par la(|uelle il les a tirées du néant. Ainsi ce pourra être un des plus considéra])los articles de votre catéchisme tiré des auteurs classicpies de la Chine et digne d'être expliqué à l'Empereur même.

Pour ce qui est de l'usage de l'expression dyadi(|ue des nombres, c'est-à-dire par 1 et par 0 (1), pour la perfection de la science numérique, j'ai des démonstrations (]ui nous peuvent convaincre que

(i) C'osl cil ifi'ç), vraîsoinblablomoiit, qtio Leibniz ck'rouvrit ton arilbiiiûli<iiifi binaire on cl^acli(|un. Cf. De pnxjrfSsiDHc dyadira, i5 inar» 1(579 {IiiMit, sijnaU mais non /m^/(V par M. Coi- TLKAT, Loijitinc de Leibni:, p. 473, note 5, cl Opuscules cl Fraglurnl» inhiils, p. .^y/i), — Sur lo problomo do lo D^odicjuo chez Leibniz, voir CoUTtiuT, Loijtquc de Leibni:, pp. /173-478.

l'expansion religieuse 157

c'est un moyen de porter cette science bien au delà de son premier état; car j'ai trouvé cpie les carrés, les cubes et les autres puissances des nombres naturels ont aussi des périodes dans leurs colonnes comme les nombres naturels, ce qui donne une faculté merveilleuse à les déterminer... et à découvrir des rapports inconnus jusqu'ici.

Je trouve même que cela fera des grands ell'ets pour exprimer les grandeurs géométriques incommensurables par des séries des nombres entiers qui approchent h l'infini...

Pour ce qui est de l'usage de la progression (l()ul)le dans l'arrangement des idées, dont V. R. parle aussi, l'expérience m'a fait connaître le grand usage des dichotomies pour la formation des notions. Il est vrai qu'on peut faire les dichotomies de diiîérentes façons, mais elles mènent à un même but, c'est-à-dire aux mêmes espèces par des différents genres sul)alternes, et c'est ce qui fait cpie les mêmes termes peuvent recevoir des différentes définitions, dont pourtant l'Analyse montre enfin la coïncidence. Je crois qu'il y a peu de gens (|ui aient [)lus travaillé à l'ordonnance des Notions... : mais au milieu des occupations et distractions, je ne saurais dépouiller mon chaos sans être assisté par des personnes qui aient plus de vigueur et plus de loisir que moi. Cependant, si Dieu me donne encore quel(|ues années de vie, je ferai des eflorts pour mettre (pielque ordre à ce travail, qui me paraît un des plus importants qu'on puisse entreprendre (1)...

(i) Voir là-dessus Goutuuat, Logique de Leibni:,

i5B L^BXPANSION RELIGIEUSE

Je soupçonne que Fohi a assigné les 6 i nombres (soit simples, soit redoublés en 128...) à des termes qu'il a conçus comme les plus radicaux et qu'il a donné à chacun de ces termes son caractère qui désignait aussi son nombre ou rang; et que... de ces termes et caractères plus simples et capitaux il a formé les autres en ajoutant des petits traits : mais dans la suite des temps ces caractères ont été altérés tant par la nature de l'Usage populaire qui change jiéii à peu les traits (comme il se voit en comparant l'ancienne écriture de quelque langue avec la moderne) que par ceux qui ne connaissant plus la taiSon ni la méthode des caractères les accommodaient à leur.*^ caprices, fondés souvent en métaphores ou quehjues autres rapports plus légers. Si nous connaissions bien l'histoire littéraire chinoise que je souhaitais autrefois eh vous écrivant dé voir établie selon la bonne critique pour discerner l'ancien et le moderne, nous en pourrions mieux juger. Il y a de l'apparence aussi que les différents princes ou philosophes ont fait des dilférentes reformations dans les caractères, dans la vue de les rendre meilleurs, mais n'avîint pas toujours suivi les mêmes lois de grammaire ou d'étymologie..., les origines ont été enlin entièrement oblitérées encore plus (pie dans les lignes brisées do. Fohi dont on avait perdu l'intelligence que nous venons de retrouver. Je serais bien aise de savoir C(» (jue signifient les caractères cliinois ajoutés ;\ ehii([U{^ noml)re dans la figurt; de lOlii...

Apparemment, ce sont des ex{)lications ou rapports modernes qu'on s'est fa!)ri(|ués faute d'en c(tn-

l'expansion religieuse iBd

naître le vrai usage, c'est-à-dire le calcul par 0 et l. Si vous trouvez que les Chinois d'aujourd'hui n'ont point de connaissance de ce calcul, V. R. se pourra attrilmer hardiment, auprès de l'Empereur même et des principaux savants de la Chine, l'avantage d'avoir déchilTré la véritable intelligence de la ligure de Fohi et de ses lignes l)risées, à l'aide d'une nouvelle découverte venue d'Europe sur la manière de calculer par 0 et par 1. Ce qui à mon avis ne doit pas paraître de peu de conséquence et doit relever chez les Chinois l'estime des sciences européennes, et par conséquent de notre religion. Cela même les mettra dans une grande attente sur les mystères encore cachés qui y restent à découvrir, et nous donnera même un champ lil)re pour inventer une caractéristique nouvelle qui paraîtra une suite de celle de Fohi et qui donnera le commencement de l'analyse des idées et de ce merveilleux calcul delà raison dont j'ai le projet. Cette caractéristique secl'ète et sacrée nous donnerait aussi moyen d'insinuer aux Chinois les plus importantes vérités de la philosophie et de la théologie naturelle pour faciliter le chemin à la révélée ; et toute nouvelle ou diiîérente (ju'elle sera de la leur, elle sera recevable à la faveur de Fohi et deviendra enlin comme un langage particulier de la plus haute classe des savants les plus éclairés et les plus attachés à Fohi et jusqu'à mériter des corps ou des collèges à part. Aussi cette découverte pourrait avoir de grandes suites pour tout l'empire chinois si chez vous ou plutAt en Europe on en savait profiter, car maintenant que nous

IDU L EXPANSION RBLIGIBUSB

avons trouvé la clef de ces lignes et que les Chi nois ne peuvent plus douter que nous y avon réussi, nous serons incomparablement plus accré dites chez eux.

La caractéristique que nous pouvons bâtir là dessus, rapportant les idées aux nombres, aura e même temps l'avantage de les soumettre au cal cul comme les nombres. Ce qui est au delà d tout ce qu'on s'est promis en ces matières, et qu bien des gens non sans apparence de raison croi ront impossible. Aussi faut-il un tour pour cel dont il n'est pas aisé de s'aviser, mais qui port sa démonstration avec lui. Jugez, mon très R, P., ; cela ne devrait point réveiller ceux qui s'inté ressent dans la perfection des fonctions de l'espri humain, et sui*tout dans le progrès de la vertu f de la religion vérital^lo ; mais la guerre présont d'Europe, et peut-être l'importance et grandeii même de cette découverte do la caractéristique génc raie diminuent extrêmement mon espérance de 1 voir exécutée par l'assistance qui y serait néce> saire ; parce qu'on peut douter si la Providence n la veut réserver à d'autres temps, où les homme soient pkis propres à s'attirer les grâces du ciel...

Il semlde... que les huit Ciona ou huit ligure linéaires (pii passent pour fondamonlak's chez le Cliinois pourraient faire croire que Fohi même eu en vue la création, en faisant tout venir de lu et du néant et qu'il a même poussé le raj)]>ort l'hisloiro do la (ionèso. Car lo 0 ]iout signilior 1 vi<h' <jui préoôtlo la civ.ilion <hi oi(>l ot dv la torrc puis suivent les sept jours, doiil cliacun nianpi

l'expansion religieuse 461

ce qui existait et se trouvait fait quand ce jour commençait. Au commencement du premier jour existait 1, c'est-à-dire Dieu. Au commencement du second, 2, le ciel et la terre étant créés pendant le premier. Enfin, au commencement du septième existait déjà le tout ; c'est pourquoi le dernier est le plus parfait et le Sabbat, car tout s'y trouve fait et rempli ; ainsi 7 s'écrit par 111 sans 0...

Sciences et Philosophie chinoises Extrait d'une lettre inédite au B. P. Bouvet.

2 décembre iGij7 F* 4-6 (i).

.Te dirai... que ce qu'on peut souhaiter avec le temps de la Chine regarderait l'histoire, la morale et politique, les mathématitjues et la phvsi(jue. Quant à l'histoire, je trouve qu'il faudrait avant toute chose une espèce de criti(|ue pour examiner fort distinctement quel fonds on peut et doit faire sur les livres historiques dos Chinois. Or, cet examen ayant besoin de l'Histoire littéraire chinoise, il serait important de nous en faire avoir une bien circonstanciée et bien vérifiée. Et les vérifications se devraient toujours faire en rapportant les propres passa«,'es, autant (jue cela se peut, avec des traductions convenables.

L'explication de la langue et écriture chinoise

(i) Un fragment infime do celte lettre a été publié par Du-» tens, 11, I, 263.

162 l'expansion RBLIOIBUSE

est comme le fondement de l'histoire littéraire et donne en même temps la clef de toutes leurs connaissances... Il serait surtout nécessaire, pour étudier leurs caractères à fond, qu'on fît imprimer quelques livres chinois, non seulement avec des versions interlinéaires, mais encore avec une analyse grammatique qui rendît raison du caractère, quand il est composé d'autres primitifs, et qui expliquât surtout quantité de petites marques ou traits qui en doivent varier ou modifier la signilication...

Pour toucher ce qui reste encore de l'Histoire chinoise, il faudrait sans doute apporter un grand soin à bien établir leur chronologie, pour décider la grande question de l'antiquité des temps et pour savoir s'il faut préférer la version des septante au texte hébraïfjue, comme il y a de l'apparence. Kt en tout cela il faudrait aller avec toute hi bonne foi possible... car il est sûr qu'on trouvera toujours qu'une vérité s'accorde avec l'autre, et que la sainte Ecriture n'en recevra jamais aucun toit...

Je crois bien que leurs malhémati(|ues spéculatives n'ont rien de comparable avec les nôtres ; il est sûr pourtant que hi longui; prali(juo de tant de siècles leur a appris une infinité de l)elles inventions mécaniques et autres, qui nous man{iuent. Car (|uoi(jue nous ayons les principes mieux (|u'eux, néanmoins ce sont les rencontres particulières (|ui f(Mit tirer miUe beHes conséipiences et trouver mille inventions. ,]c suis moi-même étonné tous les jours de voir combien nous mancpie, et combien on pourrait ajouter à nos pr;ili(|U('s, dans les

L EXPANSION RBLtGlBUSe

matières les plus utiles à la vie... [Possibilité de trouver chez les Chinois de précieux renseifj^nements, puisque leurs expériences sont inliniment noinbreuses], leur tradition étant moins interrompue et plus soijîfneuse que la nôtre. Mais comme ces notices physiques sont d'une grandissime étendue, je ne vois jiointde meilleur moyen d'y arriver que par la descri[)tion des arts et professions de toutes sortes de {.cens, et c'est à quoi on devrait songer sans tarder, rol)jet étant si ample qu'on n'y saurait commencer trop tôt pour eu tirer du fruit... Je ne doute point qu'il n'y ait encore chez eux des choses très considérables à apprendre, surtout pour la médecine qui est la [)Ius nécessaire des sciences naturelles. Car de même que la théolo<çie est le plus haut point de la connaissance des choses qui regardent l'esprit et qu'elle renferme en ([uehjue fayon la bonne morale et la bonne })olitique. on peut dire que la médecine aussi est le plus haut point et comme le fruit principal des connaissances des corps, puisque c'est à la médecine de considérer les corps par rapport au nôtre. Mais toute la science physique et la médecine même a pour dernier but la gloire de Dieu et le bonheur suprême des hommes, car en les conservant, elle leur donne le moyen de travailler à la gloire de Dieu. Pardon, mon R. P., de cette digression ; c'est noctuiis Athenus (|ue de vous dire ces choses, puisque c'est le principal objet de toutes vos vues. . .

Enfin V. Révérence me fera beaucoup de grâce si elle me fait apprendre quelque détail tant

164 l'expansion religieuse

de ce qu'on a apporté de la Chine que de ce qu'on y a transporté et transportera encore. Car je m'intéresse extrêmement dans ces choses, par l'envie que j'ai de les voir réussir, et je ferais gloire d'y pouvoir contribuer en quelque fayon si l'occasion s'en présentait, ne voyant rien de plus grand à faire de nos temps, tant pour les Chinois que pour nous, puisque nous pouvons leur donner quasi tout d'un coup, et par une manière d'infusion, nos connaissances, et à notre tournons pourrons apprendre d'eux aussi tout d'un coup un monde de nouvelles notices que sans cela nous n'aurions point obtenues en je ne sais combien de siècles.

Antiquité orientale et antiquité occidentale Extrait d'une lettre à JRemond.

Dutens )V, i, 171. ^

... Comme la Chine est un grand ]^'mi)ire, qui ne cède point en étendue à l'iùu'ope cultivée, et la surpasse par le nombre des habitants. . . et comme il y a dans la Chine une morale extérieure admirable à certains égards, jointe à une philosophie ou bien à une théologie naturelle, vénérable par son antiquité, établie et autorisée depuis trois mille ans ou environ, longtemps avant la Phih)S()phie des Grecs, hupielle est pourtant hi j)remière dont kï reste de la terre ait des ouvrages, nos saints Livres toujoui'S exceptés ; ce serait une grande imprudence et présomption à nous autres nouveaux venus

l'expansion religieuse 165

après eux, et sortis à peine de la barbarie, de vouloir condamner une doctrine si ancienne, parce qu'elle ne paraît point s'accorder d'abord avec nos notions scolastitjues ordinaires. Et d'ailleurs il n'y a point d'apparence (pion puisse détruire cette doctrine sans une grande révolution. Ainsi il est raisonnable de voir si on ne pourra pas lui donner un bon sens.

Notice.

J'ai essayé de prouver ailleurs (1) que les idées d'union religieuse n'avaient pas été extérieures à la pensée de Leibniz. On trouvera ci-après un certain nombre de textes répondant aux problèmes suivants :

1° La question religieuse est-elle une question tout abstraite, ou se réalise-t-elle parfois de façon concrète grâce à des « Révélations » ou à des u Eglises » ? N'est-il pas dès lors nécessaire de rechercher si par delà le Royaume mystique de la Justice et de la Charité ne se cache pas quelque chose de vrai dans les Révélation» historiques ? Tel est le problème qu'étudie une letti'c adressée au duc Jean-Frédéric, lettre écrite au sujet de Spinoza. C'est le premier texte qu'on va lire.

2" Admettons que la Révélation soit fondée sur des preuves, — quelle serait la méthode qui permettrait de rechercher la vraie Eglise historique ? Des lettres à l^c'llisson, des lettres éditées et inédiles à M'"" de Hrinon, donneront qiichiiics exemples delà mélliode cons-a truite par Lcibni/..

^l) Cf. Lcibni: cl l'unjanisalio;i rclitjicusc, a" parliq,

L UNION nELioiBDSe:

'.]" Entrant plus intimement dans le détail des questions et passant pour ainsi dire du dedans au dehors, nous quitterons la recherche mystique d'une Eglise idéale pour nous introduire dans les controverses proprement dites. On verra comment le débat se précise entre Rossuet et Leibniz relativement au problème do la tradition : La tradition est-elle une ou multiple? Est-elle récente ou permanente? Est-ce la tradition toute neuve que nous devons alléguer, ou bien la tradition plus ancienne? Nous ne pouvions donner ici h ce sujet que quelques passages et non les longues lettres sur la canonicité des Livres saints, lettres qui ne pourraient être coupée* sans qu'on les anéantît. — - On trouvera en outre de très importantes lettres inédiles au Landgrave de liesse et à Reuschenberg.

•i" Un problème particulier, qui fut soulevé par Leibniz de façon originale, pourrait être formulé ainsi : l'nilication pratique et divergences dogmatiques. — Les textes abondent sur ce point, mais ils sont fragmentaires et procèdent par allusions. H s'agit pourtant d'une des idées fondamentales de Leibniz. On trouvera ici quelques passages importants relatifs à cette question.

5" Une des idées essentielles de Leibniz fut de préciser la substance de la doctrine chrétienne. Par là, il était amené à distinguer radicalement les questions « philosophiques » et les questions « salutaires ». On lira ici des extraits de lettres éditées et inédites au Landgrave, et l'extrait d'une lettre inédite à Philippe Naude.

6" l\ eût été fort utile de donner de nombreux textes relatifs au projet d'union des Eglises protestantes entre elles. Mais ce projet, très originalement conçu et infiniment complexe, ne pouvait prêter qu'à de rares extraits. Leibniz, eu ellet, a formulé sur ce point sa pensée de façon si fragmentaire, qu'on ne saurait isolçr

168 l'uNTON RELIGIBUSE

de leur contexte les passages significatifs. Il importe, cependant, de marquer que l'on se ferait des efforts de Leibniz une idée tout à fait supercielle, si l'on ne songeait qu'il poursuivait parallèlement le projet d'une union protestante et d'une union catholico-protestante. Efforts non contradictoires, mais connexes. Et il serait fort intéressant de rechercher minutieusement comment une politique moulée sur le réel s'accordait ici avec des vues religieuses stables.

7^* On lira enfin deux textes fort curieux, relatifs à la politique de persécution religieuse. L'un, sur la Révocation de l'Edit de Nantes ; l'autre, particulièrement intéressant : Lettre inédite au maréchal de Villars « sur ce qu'il a accepté le commandement des Gévennes »

LA NÉCESSITÉ d'ÉTL'DIER LE PROIILÈME HR LA RÉVÉLATION (1)

Liusso de la Coi'rcspondance avec Spinoza. F" lo.

Il est vrai que la Justice et la Charité sont les véritables marques de l'opération du Saint-Esprit, mais je crois que ceux que Dieu a doués de cette ^ràce ne mépriseront pas pour cela les commandements particuliers de Dieu, les sacrements ni les autres cérémonies et lois positives divines et humaines (2), Ils n'accorderont pas incontinent pour cela à M. Spinosa que tout ce que la raison ne dicte pas doit passer pour superstition (3). Il n'est pas toujours à nous de juger de ce qui est superflu ou nécessaire. Nous n'entendons pas toute la conduite de l'univers. Dieu peut avoir des raisons à nous inconnues, et je ne vois rien qui l'empêche de faire

(i) Lettre probablement adressée au duc Jean-Frédéric et écrite en 1677. Elle est tout entière relative à Spinoza (publiée par Stkin : Leibnt: und Spinoza, p. 3oo).

(•i) 11 ne faut pas lire sans critique cette lettre. Leibniz écrivant à Jean-Frédéric accentue parfois dans un sens timide sa pensée. Il n'est pas douteux cependant que nous ayons ici sur certains points sa vraie opinion.

(3) Leibniz admettrait pourtant, quoique dans un autre sens, la même thèse. On verra plus loin que toute religion qui n'est pas fondée en raison n'est pas.

170 l'union RKLIGIEI'SE

naître dans le monde une espèce de République (1), dont il soit le chef, pourvue de certains commandements ou lois positives outre celles de la charité que la raison naturelle dicte. Je ne sais pas mêma si cela n'est pas conforme à la beauté des choses et à l'ordre de la Providence. Du moins, n'y voisje rien de contraire à la raison. C'est pourquoi eeux mêmes qui ont de la charité et de la justice sont obligés, à proportion de leur loisir et de leur talent, de s'informer s'il y a quelque chose de vrai et de solide dans ces révélations ou religions qui font tant de bruit dans le monde puisque ces mêmes Hévclations assurent que Dieu ne refuse pas sa grâce à ceux qui font leur possible de leur côte [2).

LA REGIIERCHK l)K LA VRAIK IXiLlSK

Raisons inexplicables et Raisons explicables La notion d'Eglise

FoucuGR DE Caiikil, I, iaij-i35.

Il me send)K' qu'on doit demeurer d'accord... ({ue pour ^'tre' d'une religion, et surtout pour la changer, il faut croire d'en avoir des raisons consi(U>rables : car, comme la religion consiste en deux choses, dans hi croyance et dans le culte, il est vi-

(i) Particiiliàro, raltinS dans lo manuscrit. (q) Non !>(iuli^'iiû |iur Luibiiii!;.

l'union RBLIUIBUSB 171

siblo qu'on ne saurait rien croire, si on ne pense d'en avoir quelque preuve ou fondement...

Mais les raisons de notre persuasion sont de deux sortes : les unes sont explicables, les autres inexplicables. Celles que j'appelle explicables peuvent être proposées aux autres par un raisonnement distinct ; mais les raisons inexplicables consistent uniquement dans notre conscience ou perception, et dans une expérience de sentiment intérieur dans lequel on ne saurait faire entrer les autres, si ou ne trouve moyen de leur faire sentir les mêmes choses de la même fa^on (i)... Or, ceux qui disent trouver en eux une lumière divine intérieure, ou l)ic'n un rayon qui leur fait sentir quelque vérité, se fondent en raisons inexplicables. Et je vois (juo non seulement les protestants, mais encore des calholi(pies romains enq>loient ce rayon : car, outre les motifs de croyance ou de crédibilité, . . . c'est-àdire, outre les raisons explical>les de notre foi, (pii ne sont (pi un amas d arj^fuments de dilVérents degrés de force, et qui ne peuvent fonder tous ensemble qu'une foi humaine, ils demandent une lumière de la grâce du ciel (pii fasse une entière conviction et forme ce qu'on appelle la foi divine : de sorte que ceux qui se fondent sur cette lumière ne peuvent demander d'autre examen, à ceux qui se

(i) Leibniz applique ici au problème de la rechercbe religieuse sa métapbysiiiuo la plus personnelle. Si nous avons en nous-mêmes un être profond que notre conscience claire n'aperçoit pas, à plus forte raison ce moi caclié est-il insaisissable pour autrui. C'est toujours la notion de (hHa'd qu'on retrouve chaque fois quo l'on approfondit \q leijjoiïianisme,

172 l'union religieuse

fondent sur une lumière contraire, que celui de la propre conscience d'un chacun ; savoir s'il dit vrai et s'il sent effectivement la lumière dont il se vante.

[Leibniz analyse ensuite les « raisons explicables » et tente de réfuter les arguments de Pellisson relativement à l'infaillibilité de l'Eçlise. Il formule une première réponse et ajoute] : Il y a encore une autre réponse que les théologiens protestants n'approuvent point ; mais comme elle a cours parmi quelques personnes dont on loue la piété, il semble qu'elle mérite d'être examinée, d'autant qu'elle parait con forme aux sentiments de plusieurs docteurs très cclèhrcs de VEglise romaine. Cette réponse est qu'il n'y a aucun article révélé qui soit absolument nécessaire, et qu'ainsi on peut être sauvé dans toutes les religions, pourvu qu'on aime Dieu véritablement sur toutes choses, par un amour d'amitié, fondé sur ses perfections infinies. On objectera que cela se pourrait peut-être soutenir à l'égard de ceux qui sont demeurés dans rinnocence,'au lieu que ceux qui sont sous le péché n'en peuvent obtenir r.nbsolution que dans la vraie Eglise. Mais on répond (|ue ces mêmes théologiens demeurent encore d'accord quand on aurait péché, (jue la contrition, c'est-à-dire la pénitence (]ui vient de cet amour sincère, ell'ace les péchés sans aucune intervention des clefs de l'Eglise ou du Sacrement.

Ils ajoutent que ceux (jui sont dans ces sentiments du divin amour, dans l('(|uel consiste ce qu'il y a <h' plus essenlit'l dans la piété, sont éclairés pur la lumière qui est venue dans le monde

l'union rbligieuse iVi

pour illuminer tous les hommes, qu'ils sont remplis de la grâce du Saint-Esprit, et se trouvent étroitement unis avec le ^'erbe éternel et avec la sagesse divine (|ui est dans Jésus-Christ, quand même ils ne le connaîtraient point assez selon la chair, et même quand ils n'auraient jamais ouï nommer cet assemblage de lettres qui forme son nom. Qu'étant portés avec ardeur à faire ce qu'ils peuvent juger conforme à la volonté de Dieu, ils seront toujours dans la bonne foi, ils ne seront jamais opiniâtres, et par conséquent ils ne sauraient être hérétiques. Et qu'étant empressés à chercher la vérité,., et prêts à la croire quand elle se présentera à eux avec les livrées dont elle a besoin pour se faire reconnaître, ils ne sauraient passer pour infidèles ; et par conséquent cette terrible sentence (qui ne croira point sera damné) n'appartient pas à eux, non plus que les excomnmnioalions (pie les Eglises vraies ou fausses peuvent fulminer. Eniin, que cette intention sincère et droite qu'ils ont de se conformer à la volonté de Dieu qu'ils aiment, fait qu'ils sont dans l'Eglise, in voio, ou par un désir virtuel qui les fait prendre part à la vertu du baptême et des sacrements..., ou à la manière de ce qu'on appelle le baptême du Saint-Esprit, où l'eau n'entre point : tout comme s'ils avaient re^u la grâce par l'entremise des symboles visibles, puisque ce n'est pas le défaut ou l'absence du sacrement, mais le mépris qui condamne.

Cette doctrine est enseignée par plusieurs grands hommes de l'Eglise romaine, quoique ceux qui écrivent des controverses semblent la dissimuler,

174 l'uN(ON RBLIOieUSG

Il est vrai qu'elle est combattue par quelques protestants, mais c'est de quoi il ne s'ajjit point ici. C'est assez qu'on voie par là que les sentiments des docteurs de l'Eglise romaine sur le salut de ceux de dehors ne sont pas si rudes que l'on s'imagine : on s'y est souvent déclaré qu'il n'y a aucun article fondamental que celui de l'amour de Dieu ou de l'obéissance filiale, et qu'il n'y a par conséquent que l'opiniâtreté ou désobéissance qui fait l'hérétique...

Communion intérieure et communion extérieure Inédits, Théologie, vol. XIX, f" 530.

Celui qui est catholique in foro inforno (1) est comme un homme excommunié injustement clavc errante (2). Mais il faut qu'il désire la communion extérieure de tout son pouvoir et (pi'il ne tienne pas à lui d'en jouir. Ce qui n'a rien de commun avec ceux qui sont véritahlemenl schismnfiquesÇA) et qui n'ont pas cette disposition si nécessaire à l'union et si conforme à la charité.

Le « Salut »

... Je viens au dernier point (i), savoir si un véritable amour de Dieu sur toutes choses sul'liL au

(i) Non souligné dans le nis.

(t) Non 80iilign<^ dans lu mis.

(3) Non /((/(•<' jxtr l.clbni:.

{fi) KoDCHEi» DR (]aheil, I, 178. Kxlraït d'une leltro b M"* do Itrinon.

l'union RBL1GIBU8B 175

salut... Il faut chercher la véritable l'église, et 1 écouter quand on la connaît ; obéir aux supérieurs tant qu'on le peut sans blesser la conscience, et employer avec soin tous les moyens de connaître les volontés révélées de Dieu. Mais quand après tout cela on ne réussit point à rencontrer la vérité sur certains points d'importance, la question est si on pourra être sauvé. Il est très sûr que les théologiens distinguent communénxmt entre les hérétiques matériels et formels, et qu'ils condamnent les uns et non pas les autres. On peut dire que les jésuites, généralement, enseignent qu'un hérétique matériel se peut sauver par la véritable contrition, quoiqu'ils jugent qu'elle n'est pas aisée. Usera (Ii//icile de produire de leurs auteurs qui soient dun autre sentiment (1)... Or, la véritable contrition est une pénitence fondée sur l'amour divin : l'hérésie formelle n'est damnable que parce qu'alors la véritable droiture de la volonté manque, et, par consé- (|uent, l'amour de Dieu, qui enferme cette obéissance liliale ; la foi est morte sans la charité, qui supplée au défaut de la connaissance : ainsi, suivant ces principes, tout s'y réduit... Pourquoi excuse-t-on des Pères des premiers siècles qui ont eu des sentiments assez étranges, même sur la Trinité,., sans parler d'autres matières? C'est parce qu'on dit qu'avant la décision de l'Eglise les erreurs n'étaient pas des hérésies, puisqu'elles n'étaient pas accompagnées de désobéissance. Le passage de saint Salvian fait voir aussi qu'il excuse les

('i) Souligné par Leibnix.

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