LES INTUITIONS DE L'UNIVERS
Notice.
Si Ton étudie Tix^uvre de I^eil)niz avec quelque allontion, on est vile frappé par un dualisme : D'un côlé, des simplifications conceptuelles, des explications sommaires ou en tout cas unilinéaires ; de l'autre, des intuitions très riches et très vivantes, qui se systématisèrent d'ailleurs de façon parfois trop rapide et extérieure, mais qui aujourd'hui survivent au système même qu'elles contribuèrent à édifier. — Ces intuiti(^ns sont f^énéralemcnt méconnues par les critiques de Leibniz. Ils exaj^èrent au contraire le défaut pourtant si j^ravc de son esprit (jui le lit sans cesse répéter d'une manière verbale des interprétations trouvées une fois i)our toutes. Ce fui là le vice milial du leihnizianismc. Au lieu de chercher à varier el à développer ses points divue, Leibniz se contentait (ra|)pli((uor à l<nites les circoustiuices les définitions qu'il avait iinaj;inées de la justice, de la chai-ité, de l'aniour, etc. Tel fut le conceptualisme dont il se f,doriliaiL sans cesse. Or, de ce conccptualismc, nous ne pouvons lien exliairc de vivant. Par contre, sa critique des atomes cl du méi-anisme carli-sicn, sa vision de la continuité univci'sollc,
LES rNTUITlONS DE L UNIVERS
(le rorf^nnisalion infinie de la nature, des fulj^'uralions divines, bref, ses intuitions de TCnivers, demeurent aussi neuves qu'au premier jour. Ce sont ces intuitions qui provoquèrent les vraies découvertes de Leibniz, tt'ik's que le calcul inlinitésimal, ou ses constructions fécondes, telles que le monadisme. Ce sont elles encore qui vivifièrent un système dont la rif^ucur, invariable à travers de loufj^ucs années de recherches, a parfois quelque chose d'irritant. Si les critiques du leibni/ianisme ne s'acharnent pas à ressaisir quelques-unes de ces intuitions victorieuses des cadres, ils ne ressusciteront qu'un Leibniz atténué, qui se fût d'ailleurs reconnu en leurs constructions. Mais cela même ne prouve pas que nous approcherions ainsi de la vérité inléf;rale. Car il nous faut par delà entrevoir la vie inconsciente du génie.
Nous allons donner ici, parmi les innombrables pajjes que l'on pourrait extraire de la Correspondance et des traités, un passage d'une lettre à liossuet, une lettre à un inconnu, un commentaire inédit des deux Infinis de Pascal, un court fragment inédit, révélateur des rapports de l'esprit hiolo(/i(/ue et de l'esprit mél;iphijsn/ue en Leibniz, un passage d'une lettre àl'Electrice Sophie.
Extrait (Viinc lettre à Bofisuet.
i8 avril ificj:! (i).
... J'ai oublié de dire ci-des.sus que je demeure d'accord (|ue tout se fait mécaniquement dans la nature ; mais je crois que les principes mêmes de la mécanicjue, c'est-î\-dire les lois de la natui'e à l'éj^ard de la force mouvante, viennent des raisons supérieures et d'une cause immatérielle, qui fait tout de la manière la plus parfaite ; et c'est à cause de cela, aussi bien que de l'infini enveloppé en toutes choses, (|ue je ne .suis pas du sentiment d un habile homme, auteur des Entretiens de la jduralité des Mondes, qui dit à sa manjuise qu'elle aura eu sans doute une plus grande opinion de la nature, f[ue maintenant qu'elle Aoit rpie ce n'est que la bouti(jue dun ouvrier ; à peu près comme le roi Alphon.se, qui trouva le système <lu monde fort médiocre. Mais il n'en avait j)as la véritable idée, et j'ai pein* (pie le même ne soit arrivé î\ cet auteur, tout pénétrant qu'il est, (pii croit h la cartésienne, que toute la machine delà nature se peut (•xi)nfpier par certains ressorts ouéK'ments.
(i) FofciiEii i>E (Imuîii., I, 3.^8-35o,
LKS INTUITIONS DE l'unIVERS 295
Mais il n'en est pas ainsi, et ce n'est pas comme dans les montres, où, l'analyse étant poussée jus(|u aux (lents des roues, il n'y a plus rien à considérer. Les machines de la nature sont machines j)artout, (piel({ue ]>etite partie qu'on y prenne ; ou plutôt, la moindre partie est un monde infini à son tour, et (|ui exprime même h sa façon tout ce qu'il y a dans le reste de l'univers. Cela passe notre imaji^ination, cependant on sait que cela doit être ; et toute cette variété infiniment infinie est animée dans toutes ses parties par une sagesse architectoni(|ue plus ([u'infinie. On peut dire qu'il va de l'harmonie, do la géométrie, de la métaphysi(pie, et, j)our j)arler ainsi, de la morale partout ; et ce qui est .surprenant, à j)i'endre les clu»ses dans un sens, cha([ue substance agit spontanément, comme indépendante de toutes les autres créatures, bien (pie. dans un autre sens, toutes les autres l'ohligent à s'accommoderavec elles ; de sorte (pi'on peut dire (jue toute la nature est l)leine de miracles, mais de miracles de raison, et cpii deviennent miracles à force d'être raisonnables, dune manière (jui nous étonne. Car les raisons s y poussent à un progrès infini, où notre e.sprit, bien (pi'il voie que cela se doit, ne peut suivre par sa compréhension. Autrefois on admirait la nature sans y rien entendre, et on trouvait cela beau. Dernièrement on a commencé à la croire si aisée que cela est allé à un mépris, et jusqu'à nourrir la fainéantise de (piel({ues nouveaux philosophes, {jui s'imaginèrent en savoir dé'jà assez. Mais le véritable tempérament est d'admirer la natui'e avec connaissance, et de reconnaître que plus ou y avance, plus
296 LES liNTUITIONS DE l'uNIVERS
on découvre de merveilleux ; et que la grandeur et la beauté des raisons mêmes est ce qu'il y a de plus étonnant et de moins compréhensible à la nôtre.
Je suis allé trop loin en voulant remplir le vide de ce papier. J'en demande pardon, et je suis avec zèle et reconnaissance, Monseigneur, votre très obéissant serviteur.
Leiumz.