LA SUBSTANCE AU POINT DE VUE LOGIQUE ET AU POINT DE VUE MYSTIQUE
Nous avons insislé sur ce sujet clans r//iYroJ»r/;'on (Cf. notamment Analyse d'un l'exemple, pp. 118-1 '22) et nous nous bornerons ici à donner des indications bibliogi'raphiques. Les textes fondamentaux sont : la Correspondance avec Arnauld, le « Discours de métapbysicjue », le Système nouveéiu de la nulure et de la communicntion des sahslances, le fraj,'ment publié par M. ('outurat (Cf. Opuscules et Fragments inédits, pp. 518-5'2.'î,etc.)
Les éludes relatives à rintcrj)rétalion lo^icpic de la substance sont surtout : Louis Couturat : la L(Kj((fue de Leibniz, ouv. cité ; Sur la Logique de Leibniz avec un opuscule inédit {lievue de mélaphf/si</ue,]i\u\\o\' H)()2), et Uussell : A critical exposition of l/ic p/iilasup/if/ of Leibniz, Gambridj^e, 1900.
On trouvera ici, sim])lemenl, un extrait du » Discours de mélapbysique », et un passa^^c d'une lettre inédite à Morell, lequel a été commenté plus haut.
LA NATURE DK LA SUHSTANCH DlKtJ SEUL EST NOTRE OIUET IMMI-WUAT EXTERNE
Extrait du « Discours 4e Mi^tapliysique, »
§ VIII. — . . .Puis(ino les actions et passions ajipartiennent proprement aux substances individuelles... il serait nécessaire d'expli(juer ce que c'est qu'une telle substance. Il est bien vrai (pie lorsque plusieurs prt'dicats s'attribuent à un niènie sujet, et que ce sujet ne s'attribue plus à aucuu autre, on l'appelle substance iiulividuelle ; mais cela n'est pas assez, et une telle explication n'est (pie nominale. Il faut d(uic considérer ce que c'est que d'être attribué véritablement à un certain sujet. Or, il est constant (pic toute prédication véritable a quelque fondement dans la nature des choses, et l()rs(ju'une proposition n'est pas identique, c'est-à-dire lorscpie le prédicat n'est pas compris expressément dans le sujet, il faut (pi'il y soit compris virtuellement, et c'est ce que les Philosophes appellent in^esse en disant que le prédicat est dans le sujet. Ainsi il faut rpie le terme du sujet enferme toujours celui du prédicat, en sorte ({ue celui qui entendrait par-
faitement la notion du sujet jurçerait aussi que le prédicat lui appartient. Cela étant, nous pouvons dire que la nature d'une substance individuelle ou d'un être complet est d'avoir une notion si accomplie ({u'elle soit suffisante à comprendre et à en faire déduire tous les prédicats du sujet à qui cette notion est attribuée ... ( 1 ) .
§ IX. — Il s'ensuit de cela plusieurs paradoxes considérables, comme entre autres qu'il n'est pas vrai que deux substances se ressemblent entièrement et soient diiïérentes solo numéro \... item qu'une substance ne saurait commencer que par création, ni périr que par annibilation : qu'on ne divise pas une substance en deux, ni qu'on ne fait pas de deux une, et qu'ainsi le nombre des substances naturellement n'augmente et ne diminue pas quoiqu'elles soient souvent transformées. Do plus, toute substjince est comme lui monde entier et comme un miroir de Dieu ou bien de tout Tunivers, ({u'elle exprime chacune à sa façon, à peu près comnie une même ville est diversement représentée selon les dilférentes situations de celui qui la rej^ardo. Ainsi l'univers est en (piebjue façon nndtiplié autant de fois qu'il y a de .substances, et la j^loire de Dieu est redoublée de même par autant de représentations toutes différentes de son ouvrage. On peut même dire que toute substance porte en quohpie façon le caractère de la sagesse infinie et de la loute-puis.sance de Dieu, et l'imite autant
(i) V,{. (loiJTuiiAT, Opusc. cl Frtigm., p. .')'.>.o : Noiio compléta »ea perjecla mbslantir singidaris iiwohit onuiid rjiis pr:vdiruta praterita, prcesentia ac futura.
(ju'ellc on est susceptible. Car elle exprime quoique confusément tout ce qui arrive dans l'univers, passé, présent ou aVenir, ce qui a quelque ressemblance à une perception ou connaissance infinie ; et comme toutes les autres substances expriment celle-ci à leur tour et s'y accommodent, on peut dire qu'elle étend sa puissance sur toutes les autres à l'imitation de la toute-puissance du Créateur.
v^ XIV. — Après avoir connu, en quelque façon, en (|uoi consiste la nature des substances, il faut tâcher d'expliquer la dépendance que les unes ont des autres, et leurs actions et passions. Or, il est premièrement très manifeste (jue les substances créées dépendent de Dieu ([ui les conserve et même qui les produit continuellement par une manière d'émanation (1), comme nous produisons nos pensées. Ciiv Dieu tournant pour ainsi dire de tous cotés et de toutes les façons le système général des phénomènes (|u'il trouve bon de produire pour jmanifester sa gloire, et regardant toutes les faces du monde de toutes les manières possibles, puisqu'il n'y a point de rapport (pii échappe à son omniscience ; le résultat de chaque vue de l'univers, comme regardé d'un certain endroit, est une substance qui exprime l'univers conformément à cette vue, si Dieu trouve bon de rendre sa pensée eiVective et de produire cette substance... Or, nous avons dit ci-
(i) Leibniz note quelque part que selon la doctrine de la Kabbale, le premier ôtre ou Eusoph contient toutes les choses en luimême. Il ajoute que pour les Kabbalistes, le monde est une u émanation » de Dieu (Cf. Fragment public à part, in Folciibr DE Caueil, Rcfutatldii iiuulUc île Spiiiocu ]
dessus et il s'ensuit de ce que nous venons de dire, que chaque substance est comme un monde |à part, indépendant de toute autre chose, hors de Dieu ; ainsi tous nos phénomènes, c'est-à-dire tout ce qui nous peut jamais arriver, ne sont que des suites de notre être; et... ces phénomènes «gardent un certain ordre conforme ù notre nature, ou pour ainsi dire au monde qui est en nous... On pourrait donc dire en quelque façon, et c|ans un bon sens, {{uoicpie éloigné de l'usage, qu'une substance particulière n'agit jamais sur une autre substance particulière et n'en pàtit non plus, si on considère que ce qui arrive à chacune n'est qu'une suite de son idée ou notion complète toute seule, puisque cette idée enferme déjà tous les prédicats ou événemenls, cl exprime tout l'univers, Kn elfet, rien ne nous peut arriver que des pensées et des perceptions, et toutes nos pensées et nos perceptions futures ne sont ([ue des suites quoi(|ue contingentes de nos j)ensées et j)erceptions précédentes, ti'Hement ({ue si j'étais capable de considérer distinctement tout ce qui m'arrive ou paraît à cette heure, j'y j)ourrais voir tout ce qui m'arrivera au me paraîtra à tout jamais ; ce qui ne nuuujuerait pas, et m'arriverait tout de nuMue, <|uand tout ce (|ui est hors de moi .serait détruit,pourYU(iu'ilne restât (jue Dieu et moi...
55 XVI. — 11 ne reste à présent i[uv d'expliiiuer comnu>nt il est j)()S8ible que Dieu ait (juehjuefois de riniluence sur les hommes ou sur les autres substances par un concours extraordinaire et miraculeux, puis(|u'il semble (]ue rien ne leur peut arriver d'ex-
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traordinaire ni de surnaturel, vu que lous leurs événements ne sont que des suites de leur nature. Mais il faut se souvenir de ce que nous avons dit ci-dessus à l'éj^ard des miracles dans l'univers, qui sont toujours conformes h , la [loi universelle de l'ordre général, quoiqu'ils soient au-dessus des maximes subalternes, l^t d'autant que toute personne ou sulista^ce est comme un petit monde (pii exprime le grand, on peut dire de mên^p que cette action extraordinaire de Dieu sur cette substance ne laisse pas d'être miraculeuse, (jUoi(|u'elle soit coniprise dans l'ordre général de l'univers en t^nt qu'il est exprimé par l'essence ou notjon individuelle de cette substance. C'est pourquoi, si nous comprenons dans notre nature tout ce qu'elle exprime, rien ne lui est surnaturel, car elle s'étend à tout : un elVet exprimant toujours sa cause, et Dieu étant la véritable cause des substances. Mais comme ce ([ue notre nature exprime pjus parfaitement lui appartient d'une manière particulière, puisque c'est en cela que sa puissance consiste, et qu'elle est limitée, comme je viens de l'oxpli(|uer ; il y a bien des cboses (pii surpassent les forces de notre nature, et même celles de toutes les natures limitées. Par conséquent, alin de parler plus clairement, je dis (pie les miracles et les concours extraordinaires de Dieu ont ceja de propre (|u'ils pe sauraient être prévus par le raisonnement d'aucun esprit créé, quebpie éclairé qu'il soit, parce que la comprébension distincte de l'ordre général les surpasse tous : au lieu que tout ce qu'on appelle naturel dépend d(>s maximes moins yénéi-ales que les créatures
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peuvent comprendre. Alin donc que les paroles soient aussi irrépréhensibles que le sens, il serait bon de lier certaines manières de parler avec certaines pensées, et on pourrait appeler notre essence ou idée ce qui comprend tout ce qvie nous exprimons, et comme elle exprime notre union avec Dieu même, elle n"a point de limites, et rien ne la passe. Mais ce qui est limité en nous pourra être appelé notre nature ou notre puissance, et à cet égard ce qui passe les natures de toutes les su])stances créées est surnaturel.
§ XXVIII. — Or, dans la rigueur de la vérité métaphysique, il n'y a point de cause externe qui agisse sur nous, excepté Dieu seul, et lui seul se communi(|ue à nous immédiatement en vertu de notre dépendance continuelle. D'où il s'ensuit qu'il n'y à point d'autre objet externe (|ui touche notre àme
et qui excite immédiatement notre perception
On peut donc dire que Dieu seul est notre objet immédiat hors de nous, et <pie nous voyons toutes choses par lui ;... Dieu est le soleil et la lumière des âmes, lumen illuminans omncni Iioniinrni iwnicntem in hune niund uni...
§ XXXII. — Au reste, il semble que les pensées que nous venons d'expli([uer, et particidièrement le grand principe de la perfection des opérations de Dieu et celui de la notion de la substance cpii enferme tous ses événements avec toutes levu's circonstances, bien loin de nuire, servent à conliitner la rebgion, à dissiper des dillicultés très grandes, à enilanuner les unies d'un amour divin et à élever les esprits à la connaissance des subs-
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tances incorporelles bien plus que les hypothèses qu'on a vues jusqu'ici. Car on voit fort clairement que toutes les autres substances dépendent de Dieu comme les pensées émanent de notre substance, que Dieu est tout en tous, et qu'il est uni intimement à toutes les créatures, à mesure néanmoins de leur perfection, (jue c'est lui qui seul les détermine au dehors par son influence, et, si aj^ir est déterminer immédiatement, on peut dire en ce sens, dans le langage de métaphysique, que Dieu seul opère sur moi, et seul me peut faire du bien ou du mal... On voit aussi que toute substance a une parfaite spontanéité (qui devient liberté dans les substances intelligentes), que tout ce qui lui arrive est une suite de son idée ou de son être, et ([ue rien ne la détermine excepté Dieu seul. Et c'est pour cela (ju'une pers(înne dont l'esprit était fort relevé et dont la sainteté est fort révérée (1), avait coutume de dire, que l'àme doit souvent penser comme s'il n'y avait que Dieu et elle au monde. Or, rien ne fait comprendre plus fortement l'immortalité (pie cette indépendance et cette étendue de l'àme. (jui hi met absolument à couvert de toutes les choses extérieures, puisqu'elle seule fait tout son monde et se suffît avec Dieu : et il est aussi impossible (pi'elle périsse sans annihilation, qu'il est impossible que le monde (dont elle est une expression vivante, perpétuelle) se détruise lui-même ; aussi n'est-il pas possible que les changements de cette masse
(i) L'écrivain m)slif[ne dont il est ici question est sainte Tliérèse, ainsi que l't'tal'lit le fragment iiu'dit publié ci-après. Voir plus haut, Iulrodiictidii, Analyse irun exemple.
étendue qui est appelée iloti'e cdrps fassent rien sur l'âme, ni que la dissipation de ce corps détruise ce qui est indivisible...
Un passage sur sainte Thérèse.
Ejctrâit (fiine lettre inédite à MorelL
10 décembre iG(j6. F" 17.
... Et quant à sainte Thérèse, vous avez raison d'en estimer les ouvrages; j'y trouvai un jour cette belle pensée que l'âme doit concevoir les choses comme s'il n'y avait (pie Dieu et elle au monde. Ce <|ui donne même une réflexion considérable en philosophie, que j'ai employée utilement dans une de mes hypothèse.
UNE PSYCHOLOGIE DU MYSTICISME
Oïl ne peut dire (jue Leibniz ail ét^, au sens moderne du mot, un psycholog'ue du myslicisme. Pourtant, sa correspondance inédile avec Morell, dont on trouvera au chapitre suivant d'importants extraits, nous oiFre une élude psycholof,''ique de ia vie mystique, en même temps qu'elle traduit une pensée religieuse personnelle. D'autre part, Leibniz a suivi les mouvements mystiques de son temps ; on verra plus loin ce qu'il pensait du « réveil » de William Penu ; il s'est intéressé à Antoinette Bouri},'non, à M""' Guyon, à M"" d'Assenburg, etc. De plus, il a cherché à c<miprendre comment psychologiquement on pouvait retrouver dans le style et la pensée des prophètes de l'Ancien Testament certaines iiillucMices émanées d'une vie pei'sonnelle très lointaine.
Nttus donnerons ici : 1" un texte sur le Quiélisme et un inédit sur 1' « Amour et la Lumière ». — 2" L'a fragment inédit sur M"" d'Asscidiurg. — ;i" Un texte sur le Prophélisme. — i" Lu inédit sur \\'illiam Penn.