‹ LeibnizChapitre 4 sur 42 · M., II · texte numérisé non relu

M., II

(4) GUUKAUER, II, 116-117.

les besognes imposées les écrits qu'il était obligé de préparer pour Spinola ou Pellisson. il le dit formelleiTient : « En même temps, j'ai souvent à traiter de controverses religieuses avec les Evêques de Neustadt et de Meaiix, avec Pellisson et d'autres encore ; et mes méditations n'ont pas été méprisées par de distingués théologiens. L'on peut à peine dire quelle masse de lettres et de petits écrits (qui du reste n'ont jamais été publiés et ne doivent pas l'être) cette affaire m'a imposée (1). »

Ainsi sont désignés les dix ou douze mille folios que l'on a rangés à Hanovre sous le nom iïlrenica. Comment interpréter ce texte? Et prouve-t-il l'insincérité? Leibniz, la chose est certaine, considérait comme son œuvre voulue spontanément les méditations métaphysiques, mystiques et mathématiques. Il aimait avec la même passion les recherches de logique pure ou de mécanique appliquée. Qu'il n'ait pas été charmé de rédiger des projets de réunion dont souvent le thème lui était fourni, ou d'écrire des lettres dont on lui commandait parfois la teneur, il y aurait quelque naïveté à nous en étonner. En quoi ceci supprime-t-il l'intérêt qui se dégage de la correspondance avec Hossuet, avec M"" de IJrinon ei avec Pellisson? En quoi ceci empêche-t-il que Leibniz ait voulu et construit une Eglise idéale? Ne serait-ce pas conclure que tout travail de commande est par là même indilîérent et impersonnel? Ici une pareille thèse ne serait pas soulenable : Car cette chaleur et cette sincérité dont on voudrait que Leibniz

(1) /ci., II, 117.

se fût départi, il la fait transparaître sans cesse, et l'on voit très bien, à la lecture attentive des textes, les passages qui sont d'un personnage officiel et ceux où l'homme entier exprime son ame.

On ne peut résumer en quelques pages des négociations très complexes et liées à des problèmes historiques très subtils (1). Des correspondances, tantôt parallèles, tantôt contradictoires, s'enchevêtrent, ou ne s'accordent que grâce à des souplesses incessantes. Des tentatives officielles, dont on espère des effets prochains, se mêlent à de» dicussions théoriques, dont personne n'attend une fin pratique. A Pellisson par exemple, l'historiographe du roi, le politique conciliant et assez pâle, Leibniz écrit des lettres fort intéressantes et toutes chargées d'une doctrine très haute, dont il escompte avant tout des résultats précis et tangibles. « La mort de M. Pellisson », dira t-il plus tard, « a interrompu un commerce dont cet excellent homme était charmé, à cause d'une ouverture que je lui avais donnée en passant, dessentiments de quelques principaux théologiens de la Confession d'Augsbourg quisont mesamisparticuliers. Comme il croyait avec raison que cela pourrait servir d'acheminement à la paix de l'Eglise, il le jugea si important qu'il en parla au roi son maître d'une ma-

(1) Voir Luib. cl l'Org. rel. de la Terre, 2» partie, cliap. ii, et IV, pp. 2G7-424.

nière efficace ; et à sa mort, je crois que la négociation aurait eu quelque suite (1). »

La correspondance avec Bossuet s'oiïre à nous différente. Les lettres furent vibrantes et souvent passionnées. Leibniz parle quelque part, non sans un dédain voulu, des projets qu'il exposait à Bossuet, « à C occasion de » son « commerce avec feu M. Pellisson (2) ». Etait-ce rancœur ou dépit? Il exprimait ainsi une vérité historique. La correspondance de Leibniz et de Bossuet est plus théorique que pratique, et, en dépit des apparences, moins officielle que privée. Dès l'origine tous deux semblent pressentir, encore qu'ils ne le laissent point voir, que ce sera entre eux un pur débat intellectuel. Et leurs lettres sont ainsi pour nous d'autant plus précieuses. Elles sont libérées le plus souvent des intrigues politiques ou des desseins trop limiiés ; elles abordent les problèmes et aggravent d'ailleurs les désaccords; de la sorte elles signifient une infinie distance entre deux méthodes et entre deux hommes. Parfois elles se meuvent dans l'absolu ; et, à mesure qu'elles s'écartent des eflets tangibles, elles deviennent moins artificielles et plus religieuses.

Nous n'aurions encore ainsi qu'une image très infidèle des rapports de Leibniz avec l'Eglise de France. Une religieuse, M'"" de Brinon, pendant les années de silence de Bossuet, entre 1()93 et 1G96, anime tout à elle seule. Sans doute elle demande un peu naïvement à Leibniz de donner un mois de sa vie à la

(1) l'\ i.K Cahkii., Il, 7'.t HO.

(2) Lettre inédite h Spnnliolm, 24 août 1ÔD7 (non souligné par Leibniz). ()(. encore (Ikuhaudt, \\\/M)^^ 304.

INTRODUCTIOW

discussion religieuse, à quoi Leibniz ne peut manquer de répondre : « Mais, qu'est-ce qu'un mois, Madame, au prix de tant d'années que j'y ai employées depuis l'âge de vingt deux ans (1) ? » 11 n'importe. GrAce à sa sincérité religieuse, elle parvient plus que personne à atteindre Leihniz. A Bossuetouà Pellisson il exprimait des pensées abstraites ; il discutait froidement avec eux des problèmes dogmatiques. A M'"" de Brinon il révèle sa nature profonde, et ses violences mômes prouvent qu'il se donne tout entier. Certes, M"" de Hrinon ne le gagne pas au caîhoiicisme, et môme il ne lui cache aucun de ses griefs ; mais elle, de son côté, ne dissinmle pas les inquiétudes qu'elle ressent pour le salut des l'rotestanls. Ils s'exhortent l'un l'autre; et dans la passion qui transparaît à travers des lettres officielles, il y a pins de fusion mystique que dans les concessions et les conciliations dont Leibniz prodigue ailleurs les formules décolorées.

Les sources inédites doivent maintenant s'ajouter aux documents imprimés. Ces mêmes lettres, tantôt (liplomati({ue!>, tantôt théoriques et philosophiques, tantôt enfin vibrantes et passionnées, nous les retrouvons indéfiniment nmltipliées dans les Inédits de Hanovre. Si les Ivenica nous oflVent plus de dix mille folios chargés de notes officielles, dans lesquelles pourtant il est réservé à une critique minutieuse de rechercher les fragments d'une pensée personnelle, la Correspondance inédite est animée parfois de discussions véhémentes. Par

(i) F. DB Cakkii,, h, 24 et 85.

exemple, au milieu des lettres banales et grandiloquentes adressées aux Princes allemands, nous trouvons la correspondance avec le Landgrave de Hessen-Rheinfels, correspondance infiniment précieuse dont seule une partie a été publiée (1). Et ce sont là de véritables descriptions que Leibniz fait de son attitude religieuse. Certes, s'il était né dans l'Eglise romaine, il n'en sortirait que s'il s'en voyait chassé. Mais puisqu'il vit en dehors de l'Eglise, comment se déclarerait-il catholique, alors qu'il ne serait peut-être pas reçu dans l'Eglise s'il « découvrait son cœur (2)/ » Dès lors, autour de lui, Arnauld et le Landgrave de Hesse déclarent qu'ils ne perçoivent nulles raisons philosophiques qui puissent interdire à Leibniz de s'affirmer catholique. Mais, à mesure même qu'ils s'efforcent de prouver la vanité de telles hésitations, ils accentuent le désaccord. Ailleurs, c'est avec Reuschenberg (3), un Chanoine de Hildesheim, que Leibniz discute les preuves traditionnelles de l'Eglise. Saint Augustin ne dit-il pas, objecte Reuschenberg, qu'il faut être insolent jusqu'à la fureur pour s'opposer à toute l'Eglise? « Cependant », réplique Leibniz, « quand toute l'Kglise se serait soulevée ou se soulèverait contre Copernic ou Galih'e, elle aurait turt. » Un homme « exact » sera plus grand qu'elle. « Et si quelqu'un répond que la question du système de Copernic n'est pas du ressort de l'Eglise, je répliquerai qu'une infi-

ni) On verra plu» loin d'important? fragments in<!dits do colto Corr««pondanc«.

(îi) Voir, plus loin, le Irxlc do ccllo lollro, p. 200.

(Ji) I/>tlroH inJdite* h Uout»cUcnborg. Voir plus loin pp. 183 8(i(].

IRTRODUCTION

nité d'autres questions qu'on veut faire décider à l'Eglise ne sont guère moins philosophiques... ou historiques, et par conséquent non sujettes à de telles décisions (1). »

Telle fut en effet l'essentielle recherche de Leibniz : Grâce à de minutieuses analyses parvenir à dégager la substance du « salut ». J'ai essayé de montrer ailleurs comment Leibniz était arrivé, de la sorte, à édifier une « vraie Eglise (2) ».

Cette Eglise serait d'abord purifiée de toute la « philosophie » qui se surajoute en général au dogmatisme. H importe de déterminer et de limiter exactement les pouvoirs et l'infaillibilité de l'Eglise. Quels sont les problèmes où les données de la Révélation se traduisent normalement? quels sont ceux au contraire qui se rapportent à des doctrines philosophiques que l'Eglise n'a pas à juger? D'autre part, examinons la réalité concrète : iNous voyons, à l'intérieur même de l'Eglise catholique, des divergences dogmatiques aussi graves que celles qui séparent les Luthériens et les Catholiques. Et pourtant l'union pratique demeure entre Jansénistes, Quiétistes, Gallicans, Probabilistes. Dira-t-on que l'analogie est mal fondée, puisque les Protestants non seulement divergent mais se séparent? C'est cela même qu'il s'agirait de démentir. Les Protestants aiment l'Eglise ; ils la veulent et ne s'obstinent que sur des répugnances de fait moralement invin-

(i) Lettre inédite à Rousclienberg. Voir plus loin p. 186. (2) Cf. Leihn. et VOrg. rel., 2^ part., ch. m : La Recherche de la vraie Eglise.

cibles. Ils sont dans t Eglise. De là, toute une nouvelle théorie du schisme : Le schisme véritable atteindra l'Kglise qui condamne et non pas celle qu'on exclut. Il atteindra de même toute Eglise qui se sépare volontairement et ne cherche pas l'union. Union ne veut pas dire unité. Leibniz a cherché moins l'unité dogmatique que Y luiification pratique des Chrétiens dogmatiquement séparés (l). D'ailleurs chaque secte, en dépit d'elle-même, travaille à l'union. On peut dire qu'elle a raison moins en ce qu'elle nie qu'en ce qu'elle affirme. Par exemple, le Jansénisme, par la doctrine de la « conversion du cœur » et de l'amour intérieur, prépare la réconciliation des Catholiques et des Protestants. Les Jésuites, de leur côté, par leur croyance en le salut des Païens aimant Dieu, élargissent les limites de l'Eglise. Par l'analyse attentive de tous les abus, le schisme sera anéanti, car le schisme lui-même est un abus. « Puisqu'il y a un schisme depuis tant d'années, il faut le faire servir d lever les causes qui l'ont fait naître (2). »

On comprend dès lors que Leibniz ait voulu d'abord unir les Prolestants entre eux (3). Il s'agit là d'un elTort complexe, incessamment aggravé de politique. La lente préparation de l'unité allemande réclamait une pacification religieuse. D'autre part l'action personnelle de Guillaume d'Orange inten-

(1) J'ai Bpéciuleroent étudié cette quesUoii dans un arliclo sur I.eifmi* et Vidée tic schisme [Iterne catholique des lù/lises, ocloliro iy07).

(2) F i)K Carkii. I. B17..

(3) Pour l'éUiiln tlo cts projet d'union dos Protestants ontro eux, voir Leihnii et l'Ortf. rel.. pp. 353-365.

sifiait tous les rêves d'abord imprécis. Un document du Fonds Brunswick, au ministère des Affaires étrangères (1), atteste qu'en 1099 Guillaume d'Orange est décidé à « donner tous ses soins pendant le séjour qu'il va faire en Hollande » à une union des Prolestants entre eux. Eti Suisse, un ministre réformé compose un traité pour montrer la vanité de la séparation des Eglises évangéliques et réformées. Pourquoi les I<^tals protestants ne formeraient-ils pas une Europe du Nord aussi forte et aussi unifiée, malgré les divergences, que l'Europe du Midi? En 1607, un diplomate écrit à Leibniz que, si le projet d'union générale est chimérique, en revanche l'elTort vers l'unité protestante est quelque chose de tangible et de concret 2).

Faute d'avoir observé le double ellort de Leibniz, les critiques ont cru découvrir une insincérité, alors qu'il y avait uniquement attitude complexe et mouvante, l^ar exemple, en 1698, Georges-Louis succède comme duc de Hanovre à Ernest-Auguste. A ce morne moment, les négociations entre Evangtdiques et Réformés sont plus fortes que jamais. A Hanovre il y a des discussions orales entre Jablonski, prédicateur de la Gourde Berlin, et Wolanus. Mais en 1700, le Kronprinz de Berlin épouse la fille du duc de Hanovre. Celui-ci juge sans doute plus prudent de suspendre tout d'un coup les négociations. Tel est du moins le sens d'une lettre de Georges-Louis à L<^'ibniz : « Nous voulons », dit-il, « que vous vous

(1) Voir Tanalyse complète de ce document inédit, ap. Leibniz et rOrg. rel., pp. 350-352.

(2) Inédits, Théologv-, vol. VIII, 27 octobre 1697, f" 204.

absteniez de tout ce qui concerne la tentative d'union des Religions luthériennes et réformées (1). » D.'autre part, les prétentions hanovriennes au trône d'Angleterre se précisent. Comment les concilier avec l'entreprise d'une union catholico-protestante ? En revanche on voit très bien qu'il y a profit à montrer de plus en plus l'unité profonde de l'anglicanisme et du protestantisme continental, c La différence qui est entre le gouvernement de l'Eglise anglicane et celui des Eglises réformées ne doit point embarrasser (2). » Mais « tout notre droit en Grande- Bretagne est dans l'exclusion et dans la haine de la Religion romaine. Nous devons donc éviter tout ce qui pourrait nous faire paraître tièdes h l'égard des Catholiques romains (3) ».

Peut-on dire que toutes ces complications diplomatiques qui demanderaient à être analysées soigneusement prouvent l'insincérité de Leibniz? Ce serait, encore une fois, oublier toutes les règles de l'esprit diplomatique. Si Leibniz, eti tant que diplomate, cesse de négocier avec tel personnage de l'Eglise romaine, ou s'il s'occupe, avec une activité plus grande à tel moment qu'à tel autre, de l'union en fonction du Protestantisme ou de l'union en fonction du Catholicisme, cela ne modifie en rien la valeur de ses thèses essentielles, lesquelles restent toujours identiques. A l'heure où il se soucie d'une union strictement protestante, il écrit

(l)GunRAUin, II, 237.

(2) Lcllro inédite \\ Kzt^chiol Spiiiiliuiiii. 11 mai \CiW.

CA) Luilru lï Faltririn», 15 dcloint) 170S. — (îf. Kimnniu, I,

ses plus belles lettres à Bossuet (1). C'est qu'à la vérité il s'agit là de choses fort distinctes. Les souplesses et les contradictions du diplomate n'ont rien de commun avec les idées du théologien. Or, ces idées, — je me suis elTorcé de le prouver ailleurs, — sont logiques et personnelles. Les hésitations politiques sont, elles aussi, logiques et personnelles. Mais il s'agit dune logique nouvelle. Et rien n'est plus contraire à la vraie critique que d'appliquer une même logique à des modes de réalité très distincts.

Lorsque Leibnitz revint d'Italie en 1090, il s'ensevelit pour toujours dans les petites villes qu'il détestait : « Tout ce qui m'incommode », disait-il un jour, « est que je ne suis pas dans une grande ville comme Paris ou Londres, qui abonde en savants hommes, dont on peut profiter et dont on peut même s'aider. Car plusieurs choses ne peuvent pas être exécutées par un seul. Mais ici à peine trouvet-on à qui parler ; ou plutôt, ce n'est pas vivre en homme de Cour dans ces pays ci que de parler des matières savantes (2). » La Cour hanovrienne lui devenait d'ailleurs odieuse depuis l'avènement de

(1) Lo projet il'iiniou des Ef^lises protestantes entre elles est, en effet, tri^s ancien dans l'œuvre de Leibniz. Les lettres à Spantieim sur cette question remontent ù 1095 ; mais dès 1688, on voit Leibniz s'occuper activement d'une union protestante (Cf. Kloit, vil, Qi passim).

(2) Gkrhardi, III, 175.

Georges-Louis (1698). Quoique sa situation officielle fût demeurée identique, toute son activité personnelle était considérée comme superflue et même suspecte. De là, en partie, ses rapports grandissants avec Berlin ou avec Vienne. De là aussi, peut-être, l'exaltation croissante de son ambition mondiale.

Il voulut en effet, avec une sorte de violence, s'échapper de son isolement. A mesure que sa vie matérielle s'enfonçait davantage dans d'étroites limites, il rêvait d'œuvres immenses. Les lettres enthousiastes qu'il écrit aux Jésuites missionnaires, la fiévreuse ambition qu'il ressent de connaître la Ginne mystérieuse, toute chargée, croit-il, d'expériences non encore systématisées (i), le conduisent à vivre constamment dans un monde en quelque sorte dynamique. Peu lui importent les petits souverains, dont quelques-uns, tels que le Landgrave de Ilessen- Rheinfels, l'admirent d'ailleurs sincèrement. Il est sans cesse hanté des vrais Puissauts, de ceux qui modi/ienl la rénlité. Vùi\ dépit des pamphlets et des haines officielles, il croit longtemps en Louis XIV, et compose pour lui ses plus beaux projets d'organisation intellectuelle (2). Mais il n'a pas en lui une vraie confiance et c'est plutôt une œuvre idéale qu'il lui décrit. N'y aurait-il pas ailleurs, sur la terre en travail, quelque héros véritable qui surgirait? Il

(1) Voir les lellre» inédites a» H. P. Houvet ol au II. P. Verjus.

(2) Sur le» rapportH do Leiliniz cl do Louis XIV, voir Leih. et VOrg. rel., 40-53.

INTBODUCTIOM

est averti des possibilités nouvelles, à l'heure des pressentiments obscurs.

Nos ignorances nous avaient fuit croire qu'il avait timidement attendu la victoire de Poltawa pour aimer et comprendre Pierre le Grand (1). Kn réalité, alors que l'Occident ignore pleinement Pierre le (irand, Leibniz déjà s'en préoccupe. En 1C97, quand Pierre commence son voyage mystérieux à travers l'Europe, il le vient voir au château de Koppenbruck. H ne lui parle pas, car le tsar ne doit pas être reconnu. Mais déjà il devine que quelque chose d'extraordinaire se prépare. Et dès lors il a le désir total de participer à l'œuvre. Pendant plus de dix ans, il cherche le moyen de collaborer. 11 se met en rapports avec Urbich, le ministre du tsar à Vienne, avec Le Fort, avec le comte Golofkin. 11 ne néglige pas d'observer d'autres forces. En 1700, l'Europe du Nord est ébranlée par la soudaine éclosion de Charles XIL Lors de la victoire de Narva (1701), Leibniz écrit qu'il voudrait voir régner Charles \ll jusqu'à Moscou et jusqu'au fleuve Amour (2). Comment comprendre de pareilles fluctuations? Leibniz n'oubliait pourtant pas Pierre le (îrand. Mais un autre rêve venait recouvrir pour un temps l'obscure admiration pour le tsar : Dès sa jeunesse, Leibniz avait conçu une vaste Europe protestante.

(1) Jo rao suis efforcé do prouver par les textes combien cette tlicse était insoutenable. Cf. Leib. et l'Ory. rel., pp. 116-122, et (l'une façon générale tout le chapitre consacré à Pierre le Grand.

(2) GuERRiKK, Leibnis in seinen Beziehungen »« liusxland and Peter dem Grossen. Pélersbourg, 1873, p. 49 (lettre à Storron, 23 sept. 1701).

Charles XII ne serait-il pas le héros attendu (1)?... En 1711 à Torgau.en 1712 à Karlsbad, en 4716 à Ilerrenhausen et à Pyrmont, Leibniz vit Pierre le Grand, s'entretint avec lui, lui communiqua des plans d'organisation. 11 travailla pour lui, et fut fasciné par son ambition hautaine et créatrice. Bref, de 1697 à 1716 ; bien plus, depuis l'époque du Projet d'Egypte, et sans doute depuis le jour où il décida de quitter sa ville natale pour atteindre « à une plus haute gloire », il fut ambitieux d'organiser non seulement l'Europe mais la terre. Il insérait son rêve en des forces qu'il aimait pleinement ou qu'il acceptait comme des réalités données. De là le secret de ses rapports avec Louis XIV, avec les Jésuites, avec Pierre le Grand. En 1712, lassé de Hanovre, il essaye de vivre à Vienne. Il y va recueillir, prétend-il, des documents pour son grand ouvrage historique. En réalité, il trouve et gagne d'instinct le « héros » : le Prince Eugène, et c'est pour lui qu'il écrit la « Monadologie ». Mais le 30 mars 1714, on le prie de rentrera Hanovre. Le 25 août, son ami Ker de Kersland lui écrit que, Georges de Hanovre devenant roi d'Angleterre, il est très important « pour le service du roi et le bonheur de la Grande-Bretagne » que Leibniz quitte Vienne et se hùte d'arriver à Hanovre (4).

Ce fut une fin tragique. 11 revint à Hanovre en

(\) Sur lo8 rapports do Leibniz ot do Charles .\II, généralement rcldlrs (le fii(;on loul h fait inoxacto, voir Leibniz et VOry. rel., pp. 112-11(5.

(2) GuuiuuM, II, 307.

INTRODUCTION Vu)

septembre 1714. Déjà Georges et ses ministres avaient quitté l'Allemagne (1). Le 8 octobre, Leibniz écrit à Kersland qu'il compte partir pour Londres. Mais le l^"" novembre, il reçoit du ministre Bernstorf un avertissement décisif : « J'ai ajourné ma réponse à votre lettre », écrivait Bernstorf, « parce qu'on nous avait annoncé que vous vouliez vous rendre ici Vous ferez bien, Monsieur, de rester à Hanovre et d'y reprendre vos travaux ; vous ne sauriez trouver un meilleur moyen de faire votre cour ou de mieux réparer les dommages de vos absences antérieures qu'en présentant à S. M,, quand elle reviendra vers Hanovre, une bonne partie des travaux qu'elle attend depuis longtemps. J'espère, Monsieur, que vous n'oublierez pas le chapitre De migratioiie gentiiim. M. Eccard nous a promis de préparer pour vos desseins des matériaux utiles, et ainsi, j'espère, Monsieur, qu'à la satisfaction de mon maître et selon votre propre gloire, vous pourrez d'autant mieux accomplir votre œuvre (2). »

Ces lignes plates et cinglantes nous révèlent quelque chose de la vie cachée de Leibniz. Sans doute il ne nous a confié que rarement sa tristesse et nous la devons deviner. On peut dire aussi que naguère, lors des entretiens de Herrenhausen avec l'Klectrice Sophie, il poursuivait en même temps pour lui-même ses méditations métaphysiques. Mais n'était-il parfois un amuseur ? Et n'a- t-il pas atténué ainsi quelques-unes de ses plus intenses

(1) GUHRAUER, II. 310.

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