‹ LeibnizChapitre 5 sur 42 · M., II · texte numérisé non relu

M., II

qualités ? Ne voyons-nous pas le plus souvent des lettres sèches et superficielles, où l'Electrice, avec une mondanité d'ailleurs lourde, donne des ordres, se permet des reproches ou des conseils, tous aussi éloignés qu'il est possible de la vie ample et vraie? Pourtant, la duchesse Sophie ou la Reine de Prusse furent les protectrices de Leibniz. Eprises d'une pensée sans cesse jaillissante, elles parvinrent à étoulFer l'opinion latente des courtisans et de Tb^lecteur, que Leibniz songeait à son œuvre personnelle et non aux travaux historiques qu'on lui imposait. Le voyage à Vienne confirma des pressentiments. Et voilà comment on somma Lebniz de demeurer k Hanovre, abandonné de tous ceux qu'il avait servis, afin d'y achever l'œuvre ingrate de V Histoire de la Maison de Brunswick.

11 songea un instant à Tantique rêve d'un séjour à Paris. « 11 a porté la confiance », écrira plus tard le P. Tournemine, « jusqu'à s'ouvrir à moi sur le dessein qu'il avait de venir vivre en France ; ce fut en 1715 qu'il me l'écrivit. Le feu roi Louis le Grand. . . lut cette lettre et me chargea d'y répondre qu'il connaissait tout le mérite de M. Leibniz, qu'il le verrait avec plaisir à sa Cour, et qu'il lui rendrait le séjour aussi agréable qu'il serait avantageux à la France (1). »

(1) KcKirART, 218. Cf. Lcliro do nourguct au Président Uouhior, du 2 aoiH1737, oilf^e pur (îulirauer, II, Appendice, p. !H : « PermeUoz-mol, monsieur, de rLMmir(juer... quo lo P. Tournoniine cuclio les lollros do M. liCibiii/.. parce (|u'olloa conlieunetil los raiwoMH (jul i'cmp(Vrhaienl do 80 rannor îi rKj^lisc romaine, (|uoi(|u'il oi'il des idées h quelciuos égards plus douces que lo reste dos Prolcslants J'ai une anccdolo Ih-dossus (jnevons verres, s'il plull ù Dieu, dans le recueil de Iclli'Ce que je préparo, »

H demeura abandonné à Hanovre. A Londres, le combat, vieux de quarante ans, sur la priorité de l'invention du calcul infinitt'*siinal, reconnnencait plus fort que jamais. l£t Leibniz nç trouvait autour de lui nul appui. 11 travaillait à son ouvrage hislorique (1). 11 tâchait de reprendre ses es^.ais de dynamique, de philosophie ou de mathématique. U écrivait son Traité de Philosophie chinoise qu'il destinait à Remond. Malgré la maladie grandissante, il écrivait, le 27 mars 1710 : « Mes petits maux sont fort tolérables, et même sans douleur quand je me tiens en repos... Et ces maux, s'ils ne deviennent point plus grands, ne m'empocheront point dans la suite de faire de plus grands voyages... Après cela, si Dieu me laisse quelque temps de reste, ce sera pour pousser quelques méditations, et pour les pousser jusqu'à la démonstration ^2). »

Il écrivait ces lignes, alors qu'aucune chance ne demeurait d'une vie nouvelle. Sept mois après il mourait.

Le miracle de celte vie fut de galvaniser l'expérience. Tandis que des réalités mesquines se succédaient autour de lui, Leibniz fut sans cesse fasciné par des prodiges. Louis XIV, Pierre le Grand, Charles XII furent les vrais excitateurs de son rêve. Par un effort métaphysique, il nia les choses immé-

(i) Un instant, il espëre ùtre nommé historiographe du roi d'Angleterre. Mais l'entreprise échoua.

(2) Geriiariit, III, 673. Lettre à llemoud.

diatement accessibles, pour affirmer une sorte de vérité lointaine et indécise à laquelle il s'attacha avec foi. C'est ainsi qu'il crut en une Chine merveilleuse, riche de connaissances non encore appauvries et réduites. Avec le même enthousiasme mystique, il attendit la « communication de lumières » qui substituerait à la dispersion incohérente une humanité consciente d'elle même, de sa continuité historique et de ses pensées les plus profondes. Bref, il conçut une action planétaire. Son rêve fut d'organiser et de classer les idées, les choses et les êtres.

Par malheur, son amour des symbolismes logiques lui ravit souvent le sens de la complexité des problèmes (1). 11 crut que l'on pouvait trouver les éléments simples des pensées. Or nos pensées sontelles une fusion d'éléments simples? La simplicité artificielle qu'y découvrirait une analyse ultime estelle en rien réductible à une simplicité réelle?

Une schématisation aussi volontaire eût risqué de contredire les intuitions fécondes, si par des « fulgurations » jaillissantes Leibniz n'eût sans cesse perçu la réalité vivante. Ki son amour des expériences, ses recherches dans le Harz ou l'Illyrie, ses travaux parmi les appareils, bien loin d'avoir été accessoires en l'évolution de son esprit, sauvèrent sa métaphysique des appauvrissements conceptuels.

(1) Voir plus loin li!s oxcmplos iriiliusdo di^finilloiis, \h où les j»rol)li''mes ho rcfusoiil h loiilo limiliition scoliisliqiio. l'ar oxcmplo, Leibniz ('Aiùl Irrs fior do «ii dc^finilion do rAiiioiir, cl lu ivpélait inccsHainment. (Jii'iHuit elle pourlaul, (lu'uno foriiiulo liourouso, qu'il eût fiillu approfondir et non laisser louto staliquo '

Sa foi en la continuité infinie, si elle surgit de déductions métaphysiques ou mathématiques indépendantes de l'expérience, fut du moins accentuée en lui et magnifiée }>ar la directe observation de la nature. Gomment même assurer qu'il n'y eût pas ici action et réaction de l'abstrait au concret et du concret à l'abstrait ?

Que savons-nous si Leibniz ne fortifiait pas son monadisme et la toule-puissance de son principe de Raison déterminante, lorsqu'il se penchait sur les humbles et grossières expériences de sciences naissantes? 11 disait : « J'aime mieux un Leuwenhœk qui me dit ce qu'il voit qu'un Cartésien qui me dit ce qu'il pense (1) ».

(I) Gbiihardt, Math. Sohr., H, 85 (1691)-

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