SCHÉMA DES PRINCIPALES ŒUVRES RELIGIEUSES
Avant de rechercher si los thèmes mystiques ou spécifiquement chrétiens ont retenu sur la pensée leibnizienne, il est indispensable de dresser une liste très approximative des travaux théologiques que Leibniz fut amené à composer.
1° 11 s'attacha spontanément, semble t-il, au problème de la Prédestination, qu'il perçut d'abord à travers le De Servo Arbitrio de Luther, les Dialogues de Laurent Valla (1), le CoHoquiuni monpelgardense de Jacob Andréas, et les écrits d'yEgidius Hunnus (2). Une lettre non datée au duc Jean-Frédéric (probablement de l'année KiTl) nous apprend que Leibniz a « récemment » (3) composé quelques méditations sur la libre volonté de l'homme et la providence divine. 11 a voulu faire quelque chose de simple, qui fût extrait de la vie commune et conçu en des termes qu'eût pu adopter « un
(1) GuiinAUKii, H. Ajip., p. 58.
(2) Gkiihahiit, VI, 3, note.
(3) « UalflnjjHt ». (JiiiiiiAuuT, I, 55.
paysan latin, s'il en est un par le monde (4) ». Ce souci de simplicité populaire le hante ; et un fragment écrit à Paris et daté de novembre 1073 est intitulé : Dialogus de religione ruslici (2). Le problème de la prédestination ne cesse de le préoccuper. «... J'ai fort médité sur cette... matière... depuis bien des années », écrit-il en 1694, « jusqu'à avoir composé là-dessus un dialogue latin à Paris, que je fis voir à M. Arnauld, qui ne le méprisa point, et depuis j'ai plus approfondi les choses (3). »
Un dialogue inédit fort intéressant, daté du 25 janvier 1095, et intitulé : Dialogue effectif sur la liberté de l'homme et sur iorigine du mal, nous montre Leibniz curieux à la fois du problème de la prédestination et des rapports d'analogie entre l'idée de Dieu et l'idée de néant (4). De plus, Leibniz a approfondi le problème, grâce aux études concrètes que ses travaux iréniques l'ont amené à poursuivre. On trouve dans les Irenica (vol. Vil, 5, V* 8 et 9) des essais de conciliation du point de vue calvinien et du point de vue luthérien. Un texte compris au vol. IX, fo 133, marque un effort pour transformer
(1) GiRHARDT, I, 56.
(2) Public par GuiinAigR, Kur-Mains in der Epoche, 1672, Hamburg, 18?9, 2« partie, pp 138 139. Le ms. original est in
Théologie, III, 8, E.
(3j GEunAKDT, I, 353. Lettre à Malebrancbe, 27 décembre 1694.
(4) Correspondance inédite avec F. Von Dobrjensky, f 3 : « A. — Le Néayil ? Mais le Nèanl est-il infini ? B. — Il l'est sans doute. Il est infini; il est éternel ; il a bien des attributs com)nuns avec Dieu ; il comprend une infinité de choses ; car toutes celles qui ne sont point sont comprises dans le néant, et celles qui ne sont plus sont rentrées dans le Néant » (Non souligné par Leibniz).
la vohmtas reprobandi en une voluntas permittendi (1) reprohationem ob majores sapicntiœ bonique rationes. La Théodicée étant, j'ai tâché de le prouver ailleurs (2), une œuvre « pratique » autant que théorique, on peut dire que le problème de la prédestination a retenu Leibniz à- la fois en tant que métaphysicien et en tant qu'homme d'action ; et nulle autre question théologique ne peut être dite aussi fondamentale en son œuvre.
2° Le problème de la transsubstantiation occupa également Leibniz dès les premières années de sa vie intellectuelle. Pourtant, nous ne pouvons parler ici, sans doute, d'une origine spontanée. Leibniz fut amené par Boineburg à étudier la notion de présence réelle. Dans une lettre à Arnauld écrite probablement en 1671, il dit avoir abordé le problème eucharistique déjà quatre années auparavant (3). Cette même lettre, ainsi qu'on le verra plus loin (4), contient l'essence de son interprétation de l'Eucharistie. On trouve à Hanovre une étude, non datée, toute scolastique et abstraite, mais intéressante néanmoins, sur la possibilité de l'Eucharistie ; une autre, non datée également, sur la transsubstantiation (5). Un fragment autographe (les deux autres traités sont des copies dont l'original manque), daté d'octobre 1077, est destiné à prouver, selon une méthode encore toute logique, que l'hostie ne doit pas être
(i) Non souligné par Leibniz.
(2) Cf. Leibniz et VOrrj. rel., pp l'Jl-l'.>7.
(3) (iKHIlAllDT, I, 74.
(4) l'ruginenl» cit<''9 plus loin, p. 205.
(5) Inédits, Théolofjic, II, .Va et 3b.
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adorée (1). Une lettre inédite (2) de première importance explique que, bien que Leibniz n'ait été nullement amené à sa théorie de la force par des motifs théologiques, cette théorie se trouve la seule capable de justifier la présence réelle luthérienne ou la transsubstantiation catholique, deux notions qui, on le verra, sont identiques pour une « analyse ultime (3) » . Le Cartésianisme au contraire, si l'on en réfléchit les principes véritables, rend absolument inintelligible toute transsubstaniialion ou toute présence réelle.
Les textes où Leibniz a traité le problème de la transsubstantiation sont très nombreux. Outre les fragments des lettres au duc Jean-Frédéric et à Arnauld (4), il faut surtout étudier les lettres à Pellisson (5), qui sont sur ce point les sources les plus riches, et un passage fort important et peu connu de la Théodicée (6), où sont critiquées les interprétations populaires du Calvinisme et du Luthéranisme relativement au mystère de la Cène. Les Irenica contiennent d'abondants renseignements (7). Leibniz considérait, d'ailleurs, que la controverse de la trans-
(1) Inédits, ThéoL, II, 4. Le titre qui figure dans Bodemann, page 5, Demonstratio hostiatn non esse adorandam, a été ajouté.
(2) Lettre inédite au R. P. Isenselie, 27 décembre 1003, f» 1. — Elle est publiée en partie plus loin, p. 254.
(3) Geruauut, I, 75.
(4) Gekuahdt, I.
(5) F. de Carbil, I.
(6) Geuuaudt, VI, 60-61.
(7) Inédits, ThéoL, VII, 5, f» 65 ; IX, f» 356. Cf. Lettres inédites h Spanheim, etc.
substantiation était, au point de vue du schisme, plus grave que toutes les autres (i).
3° Si l'on étudie avec soin la masse énorme des manuscrits « iréniques » de Hanovre, on est frappé de l'impersonnalité d'un très grand nombre d'entre eux. Ce sont souvent des notes, des documents, des références, des analyses. De plus, beaucoup de ces pièces ne sont pas de Leibniz ; et celles mêmes qui sont de sa main sont souvent de simples transcriptions. Toutes les questions, ou presque toutes, alors en discussion, sont traitées ou abordées. On y voit de timides mais parfois curieux essais d'exégèse [Cf. p. ex. T/iéoloffie,\o\. 111^8 «,1a discussion sur les texiitales ou critiques qui se réfèrent à la littéralité des textes et les rationales qui jugent d'après les règles générales et théoriques]. Un fragment très intéressant, intitulé : Varix dclînilioiics Ecc/estœ, résume les différentes définitions possibles de l'iî^glise invisible et de l'église visible {Théologie, vol. Ill, 7 a). Ailleurs, des controverses spéciales, telles que celle du Purgatoire, fondée sur une analyse minutieuse du sentiment des Pères grecs et du sentiment des Pères latins (2), ou des discussions métaphysiques sur la personne du Christ et sur la Trinité (3). Un fragment, parmi plusieurs autres, offre un intérêt tout spécial : c'est VAppcndix : De resurrectione corporiim^ que l'on peut dater facilement, puisque Leibniz y fait allusion dans une lettre du 21 mai 1(171 (i).
(1) HoMMKi., II. 53-^4 (2; Inédits Thcol., III, 4.
(3j Inédits 'J'/idol., ni, 4. — De Persona (Jhristi,I)c Dco Trino; fraKinonlH nnlogrriphos.
(.4> (;.,..,u,i.r, 1, yj. Cf, Inédits Thiol., IIÎ, 4. F» 6.
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Cet Appendice fait suite à un fragment sans titre, sorte d'hymne à l'idée d'immortalité et à la possibilité de prouver, grâce à une pliilosopliie démonstrative, les vérités essentielles. Certains fragments ont une allure de polémique ; tels l'écrit : De cultu sa?ictori(m, dont l'importance est d'ailleurs toute particulière [Théologie, 111,7,/.}. Beaucoup d'autres, comme le Rationale fidei Catholicœ de Deo nno [Théologie^ III, 7, c), exposent simplement la doctrine catholique sur un point donné. Le « Système théologique », on le voit, rentre dans une catégorie générale. Dans un fragment de ce genre, on lit une note marginale significative : Xulor pulat omni studio id sihi agendum esse ut sitin communione Bomanœ Ecclesiœ. {Théologie, III 7 (/, f° 1.) Certains textes, qui ne sont pas les moins précieux, sont constitués par des réflexions faites à l'occasion d'une lecture. Telles, les réponses aux questions de Jean deReck {Id., III, 8 b). Les notes inédites relatives à Sténon, dont j'ai donné ailleurs une analyse ;l), sont parmi les plus curieuses.
Or, dans tous ces écrits, il faut, selon une critique minutieuse, discerner tantôt la pensée personnelle de Leibniz, tantôt la simple expression de doctrines courantes. Travail qui ne pourra être décisif dans le détail que lors de l'apparition du catalogue définitif (2).
On n'épuiserait pas ainsi les sources inédites des manuscrits <( iréniques ». Les volumes Vlll, IX, X,
(1) Cf. Leibniz et VOrg. rel, pp. 253-257. (2; Voir plus haut, p. 7, note.
XI et XII notamment, contiennent plus de deux mille folios relatifs à des négociations officielles. On y voit les formulaires de conciliation proposés par des théologiens de Helmstiidt {Théologie, VIII, fol. 263) ou par la cour de Brandebourg (/{/., IX, f. 1-105) ou par l'évèque Spinola et son successeur le comte de Buchaim (/t/.,,XII). A ces actes officiels Leibniz répond soit dans des lettres, soit dans des analyses attentives {Id.yWy i° 106-lG7).Les correspondances avec Bossuet, Pellisson et M""^ de Brinon (insuffisamment publiées par Foucher de Gareil) se trouvent de la sorte replongées dans une vraie ambiance. Déjà pourtant, Foucher de Careil avait essayé, par ses extraits de lettres aux théologiens de Helmstiidt et de Berlin ou aux princes de Wolfenbûttel, de ressaisir toute la complexité de cette négociation à la fois hanovrienne, c'est-à-dire locale, prusso-hanovrienne, austro-allemande, italo-germanique, franco-germanique. Mais comme le choix de Foucher de Gareil était arbitraire et empirique, nulle reconstitution fidèle de l'immense entreprise irénique n'était possible. D'autre part, le classement actuel des manuscrits ihéologiques, tel que M. Bodemann l'a fixé dans son catalogue et dans les liasses de Hanovre (1), est si dépourvu de méthode critique, que l'on ne pourra analyser historiquement tous les détails des Ircnica qu'après les travaux des rédacteurs du cata-
(Ij Lo classement du nitaloRuo correspond oxm-leiiUMil iiu cliiàsoinenl r6el dos liiissoB. C'osl co qui rond iudispousiililo, îi quiconque veut t'-ludior Loibni/ du dedans, l'unulyso allonlivo des catalogues de M. Hodomnnn.
logue définitif et notamment après ceux de M. Kabitz, chargé de la partie tliéologique.
Dès maintenant on peut conclure : à) que beaucoup d'écrits de Leibniz, relatifs à des négociations officielles, celles de Ilelmstiidt ou de Berlin par exemple, sont tout à fait analogues aux notes d'un diplomate attaché à un service déterminé ; />) que dajis ces mêmes notes impersonnelles^ il est lout à fait normal que Leibniz ait inséré çà et là des pensées personnelles. La preuve en peut être faite (Cf. Leibniz et COrganisatioiï religieuse ^ pp. 353- 354) ; et par suite, dans un essai de construction de l'Eglise universelle telle que Leibniz l'a esquissé en mille travaux d'inégale importance, il est scientifiquement permis de tirer parti d'écrits pourtant en grande partie impersonnels, si des thèses que nous pouvons prouver personnelles s'y retrouvent impliquées.
4<^ C'est dans sa correspondance que Leibniz a surtout exprimé ses idées sur les problèmes théologiques. Outre ses lettres à Pellisson, à M'"° de Drinon, à Bossuet, aux théologiens de Ilelmstiidt, de Berlin, ou aux évêques de Neustadl, il a véritablement construit sa théorie de l'Eglise dans ses lettres au Landgrave de Hessen-Rheinfels ou dans ses lettres inédites au Chanoine Reuschenberg, au R. P. Levésius, à Morell, à Philippe Naude, à PfalT, à Runckel, à SeckendorfT, à Spener,etc. De plus, son admirable correspondance inédite avec des Jésuites, tels que les P. Bouvet, Papebroch ou Verjus, nous permet de reconstituer ses thèses sur l'expansion des idées européennes vers l'Orient. Bref, c'est dans sa corres-
pondance inédite que l'on trouve les pensées religieuses les plus vivantes.
5° On aurait encore de l'aclivité religieuse de Leibniz une conception incomplète, si l'on ne songeait qu'aux écrits composés en fonction d'Eglises déterminées, telles que l'Eglise romaine, les Eglises protestantes, ou même en fonction d'une Eglise idéale, réalisable historiquement. Leibniz fut en même temps un mystique, selon les limites qui seront définies plus loin (1) ; et de sa pensée mystique les expressions sont multiples. D'abord les écrits théoriques tels que le Vofi der laahren Theologia mystica; ensuite de véritables correspondances mystiques, telles que les admirables lettres inédites à Morell, lesquelles mériteraient une publication spéciale (2), les lettres à Spener, à Philippe Naude, à Magliabecchi, au Landgrave de Hessen-Rheinfels, à Daniel Larroque, etc.
Leibniz fut également un psychologue du mysticisme ; j'ai essayé de le prouver ailleurs (3) ; et on trouve en son œuvre une critique des « mystiques » célèbres de son temps : M"" d'Assenburg, Antoinette Bourignon {Théologie, III, 8 c), Poiret {Id., XX, f"^ 420-429), etc. Il se préoccupe, d'autre part, de mettre en scène ses idées sur la vie intérieure, sur le « salut » ; et de cette volonté mystique sont issus des dialogues tels que celui du Marquis de Pianèse
(i) Voir surtout plus loin, Analyse d'un exemple et CoucJuâion.
(2) En voir d'iinporlanls fm^'ainnls plus loin.
(3) Ldilmii el l'Org. vcL, pp. 502-f)04.
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et du Père Emenjy ermite, ou de Polidore et Théophile (1 ) .
Nous verrons enfin comment ses essais d'organisation sociale, fondés sur la notion de « gloire de pieu », l'ont amené à concevoir des projets d' « ordre de charité (2) », selon des transpositions du Chrisiianisme qu'il s'agit maintenant de décrire.
(1) J'ai publié ces dialogues dans la Revue de Met. et de Morale, janvier l'.IOS.
(2) Cf. Lettres à Magliabecclii, — ot Goutur4t : Opuscules et fragments inédits de Leibniz, pp. 3-5 et 5 b.