‹ LeibnizChapitre 9 sur 42 · ANALYSE D UN EXEMPLE · texte numérisé non relu

ANALYSE D UN EXEMPLE

Nous lisons dans le « Discours de Métaphysique » : a On voit... que toute substance a une parfaite spontanéité (qui devient liberté dans les substances intelligentes), que tout ce qui lui arrive est une suite de son idée ou de son être, et que rien ne la détermine excepté Dieu seul. Et c'est pour cela qu'une personne dont l'esprit était fort relevé et dont la sainteté est fort révérée avait coutume de dire, que l'âmo doit souvent penser comme s'il n'y avait que Dieu et elle au monde. Or rien ne fait comprendre plus fortement l'immoitalité que cette indépendance et cette étendue de r.^me, qui la met absolument à couvert de toutes les choses extérieures, puisqu'elle seule fait tout son monde et se suffit avec Dieu » (1).

La notion logique se tend ici vers l'intuition mystique. Le concept de substance, approfondi et pressé sans cesse davantage, nous conduit à l'idée d'indépendance essentielle, d'étendue extra-spatiale, et

(1) Obuuauut, IV, 458. CL éUilioQ LBaTunnii, p. H5.

iid

d'infinie résistance aux forces brutales. Une telle construction est élaborée par Leibniz lui-même ; et nulle influence déterminante ne saurait être alléguée. Pourtant, logique et mysticisme se confondent. Sans doute il est de l'essence de la substance que tous ses prédicats extrinsèques ou intrinsèques lui appartiennent personnellement. Mais la llK'îorie rationnelle se galvanise, jusqu'à s'adapter à des efl'usions mystiques. N'avons-nous pas le sentiment de la présence de Dieu en nous ? Ne devons-nous pas penser que notre moi est seul et que l'Univers est comme s'il n'était pas? Avons-nous jamais ressaisi l'idée de notre « indépendance » et de notre a étendue » ? Rien ne nous peut annihiler. Dieu seul agit sur moi, puisqu'il est^ ainsi que l'a pensé saint Paul, « tout en tous » ; il « est uni intimement à toutes les créatures, à mesure néanmoins de leur perfection ». Chez les êtres qui ont conscience de cette présence, une pensée hautaine peut surgir : Je suis ; Dieu est. ^ La notion d'individualité doit dès lors être poussée jusqu'à l'ultime : Si nous tirons toutes nos pensées de nous-mêmes ; si les excitations du dehors ne servent que d'occasion à nos spontanéités intérieures ; nous sonimes, de façon absolue, des individus. Nous devons dilater cette conscience de notre individualité, et méditer sur le Silence infini de notre être.

Le mysticisme le plus absolu s'accorde avec la nolion, pourtant extérieurement toute logique, de la substance. Sans doute, les mystiques que Leibniz a lus,un Jean de la Croix, uuïauler, un Ruysbroeck (1),

(i) ROMHEL, II, I3â.

une sainte Catherine de Gênes, une sainte Angèle de Foligno (1), n'eussent songé qu'aux âmes liumaines. Mais, si Leibniz croit à l'indestructibilité métaphysique des simples vivants ou des animaux, il n'admet rimmortaHté consciente que des esprits. Or, qu'est donc, aux yeux de Leibniz, la « vie en Dieu» des mystiques, sinon le sentiment d'une « indépendance » et d'une « étendue » de notre âme perméable à Dieu seul ? Ne dois-je pas penser quelquefois comme s'il n'y avait que Dieu et moi au monde?

Revenons au texte du « Discours de Métaphysique». Leibniz y parle « d'une personne dont l'esprit était fort relevé et dont la sainteté est fort révérée », et qui « avait coutume de dire que l'àme doit souvent penser comme s'il n'y avait que Dieu et elle au monde ». Nous pourrions nous demander à quel mystique songe ici Leibniz, si grâce à une lettre inédite nous n'étions pleinement instruits : « Quant à sainte Thérèse, vous avez raison d'en estimer les ouvrages ; j'y trouvai un jour cette belle pensée que l'âme doit concevoir les choses comme s'il n'y avait que Dieu et elle au monde (2) ». Jusqu'ici l'allusion est seulement plus précise que dans le « Discours de Métaphysique ». Nous savons que l'écrivain mystique dont Leibniz rapproche sa doctrine est sainte Thérèse. Le renseignement est déjà important. Mais voici qui est de plus grande portée. Leibniz ajoute : et ceci « donne môme une réflexion considérable en philosophie que

(1) Lellro inr<lii<: i\ Moroll, i" lO.

(2) Lollro inédite h Morell, 10 déc. 1096, f» 17 verso.

j'ai employée utilement dans une de mes hypothèses ».

Nous n'avons nullement le droit de parler ici d'une genèse. Rien ne prouve qu'une pensée de sainte Thérèse ait accentué une intuition que tout le leibnizianisme impliquait. Mais pourquoi chercher une genèse ou ime influence? Une notion aussi centrale que la notion de substance n'a pas été saisie par Leibniz au cours d'une seule intuition métaphysique ; elle a été élaborée, vécue et, comme dirait William James, « vérifiée » sans cesse. Elle s'est nourrie d'observations biologiques, de déductions logiques et, finalement, de méditations mystiques.

On pourrait dire que le monadisme, saisi dans ses prolongements mystiques, est une métaphysique du Silence. La substance, déroulant un à un ses replis, s'enfermant dans un sommeil bref ou long, puiss'exaltant de nouveau et passant à un plus grand théâtre, est toujours l'unité métaphysiquement inviolable, qui, devenue âme raisonnable, demeure moralement à jamais consciente d'elle-même. Rien ne la saurait atteindre. Elle peut affirmer son « indépendance » et son « étendue ». C'est bien là le Silence. Toutes les matérialités qui s'offrent ne peuvent détruire les essences, et l'âme va confusément au tout; seules, ses pensées distinctes vont à Dieu. Telle est son « étendue ». La notion de substance, intégralement comprise, dérive à la fois d'une construction logique, d'une intuition métaphysique, d'observations vivantes et de pensées mystiques. 11 serait vain de décider d'une priorité. On serait même assuré de méconnaître

ainsi l'essence du monadisme. Logique, métaphysique, études biologiques, méditations mystiques, ce sont autant de « points de vue », d'inégale profondeur, d'une réalité qui les dépasse tous infiniment.

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