‹ Le̕mpereur FrédéricChapitre 3 sur 21 · LE PRINCE · texte numérisé non relu

LE PRINCE

La jeunesse du prince entre deux révolutions françaises. — L*esprit légitimiste à Berlin. — Le duc d'Orléans et le roi Frédéric-Guillaume III. — Les parents du prince Frédéric- Guillaume. — Direction féminine. <— Éducation militaire.

— Système d'éducation de la princesse de Prusse. -~ Les professeurs. •— Lettre de la princesse de Prusse à un camarade de son fils. -~ La révolution de Berlin de 1848. -^ Vie de retraite de la famille princière. — Majorité du prince. — Son père le présente comme officier aux troupes.

— Allocution du roi Frédéric-Guillaume IV. — Premiers discours du prince. — Le prince est envoyé à l'université de Bonn.

La jeunesse de celui dont ce livre se propose de retracer les traits caractéristiques se

trouve en quelque sorte limitée entre les deux révolutions françaises de 1830 et de 1848.

Toutes les deux ont eu leur contre-coup en Allemagne : Tune en réveillant le libéralisme étoufle et endormi depuis 1815 ; l'autre en ébranlant les trônes et en donnant corps aux aspirations vers Tunité nationale.

La révolution de Juillet avait inquiété à la fois les souverains légitimes de la Confédération et le patriotisme germanique : la monarchie de juillet atteignait le principe sur lequel reposaient les droits des uns, en même temps qu'elle semblait devoir, dans l'intérêt de sa consolidation et en vue de faire diversion au dehors, tenter de reconquérir à la France les frontières du Rhin, perdues par suite de la chute de l'empire napoléonien. A Berlin existait un parti belliqueux, ultra-légitimiste, fortement patronné par le prince royal, plus tard devenu roi sous le nom de Frédéric-Guillaume IV. Ce parti aurait volontiers tij^é l'épée contre la révolution française, et son impatience ne connut plus de bornes lorsque la Belgique, quelques mois après, suivit l'exemple de la France. Il

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avait fallu tout le sang-froid et toute la modération du roi Frédéric-Guillaume III pour contenir ces ardeurs et éviter ainsi une conflagration générale. Six ans plus tard, le duc d'Orléans ne fit pas un vain compliment au vieux roi, en lui disant que son père, le roi Louis-Philippe, l'avait chargé d'embrasser la main de celui qui avait su conserver la paix de TEurope.

C'est au lendemain de ces deux révolutions que naquit le futur héritier du trône de Prusse. Son père était le prince Guillaume, second fils de Frédéric-Guillaume III, et qui, le mariage de son frère aîné, le prince royal, semblant devoir rester sans enfants, était considéré déjà à cette époque comme l'héritier présomptif de la couronne. Le prince Guillaume avait épousé, le 11 juin 1829, la princesse Augusta, fille du grand-duc Charles-Frédéric de Saxe- Weimar et, par sa mère, petite-fille de Paul I*% empereur de Russie. Le 18 octobre 1831, anniversaire de la bataille de Leipzig, le canon annonça aux habitants de Berlin la naissance, au Nouveau Palais de Potsdam, d'un

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prince, qui, le 13 novembre, reçut au baptême les noms de Frédéric-Guillaume-Nicolas-Charles.

Ce fut un événement heureux pour la dynastie, dont la succession était ainsi assurée pour deux générations ; aussi les fêtes du baptême furent brillantes.

Parmi les témoins on remarquait le roi et tous les princes et les princesses de la famille royale ; au nombre des parrains absents et représentés par des ambassadeurs, le czar Nicolas de Russie, l'empereur François d'Autriche, la reine des Pays-Bas, le grand duc et la grandeduchesse de Saxe-Weimar, le grand-duc de Mecklembourg.

Comme toujours, l'enfance du jeune prince s'écoula sous la direction féminine et sous les yeux de la princesse éminente dont l'esprit littéraire et artistique savait arrondir les angles du rigorisme militaire qui prédominait à la cour de Prusse. La gouvernante du jeune prince fut madame de Clausewitz, veuve du célèbre général et écrivain militaire; sous sa direction fonctionnait madame Godet, institutrice, originaire de la Suisse française. Avec

Tannée 1840, l'entourage féminin disparaît; la direction des hommes vient le remplacer.

Les chroniques du temps nous apprennent que le prince Frédéric-Guillaume, à cette époque, avait appris la calligraphie et le calcul, l'allemand, le latin et le dessin. Dès lors il reçut un gouverneur dans la personne du colonel d'Unruh. Comme tous les princes de la famille de HohenzoUern, il dut se préparer au métier de soldat. Trois sous-officiers de la garde, à Berlin, deux sous-officiers, à Potsdam, furent chargés de lui enseigner les premières notions de l'exercice. A ce moment, le 7 juin 1840, survint la mort de son grandpère, le roi Frédéric-Guillaume III; son oncle, Frédéric-Guillaume IV, monta sur le trône et son père prit, d'après la tradition de la dynastie, le titre de prince de Prusse, qui lui appartenait comme héritier présomptif de la couronne. Le jeune prince Frédéric-Guillaume se trouvait rapproché d'un échelon du trône de Prusse.

En l'année 1841 , à son dixième anniversaire, il bénéficia des privilèges de tous les princes

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prussiens de son âge. Son oncle lui conféra la décoration de l'Aigle noir avec le brevet de sous-lieutenant de la garde. Comme tel, il figura à la grande revue du printemps, à la tête de sa compagnie, défilant devant le roi. Dans d'autres pays cette coutume ne laisse pas de choquer ; il n'en est pas de même en Prusse, monarchie militaire, formée par les guerres et par des souverains guerriers. Le souverain cherche son appui le plus solide dans l'armée; les futurs rois de Prusse sont habitués de bonne heure à la considérer comme leur famille et les officiers comme leurs camarades. Le prince Frédéric-Guillaume fut donc soumis à la même règle. Mais le correctif fut appliqué par la mère. La princesse Augusta n'avait pas vu se dérouler les événements de Paris et de Bruxelles, les révoltes de l'Italie, l'insurrection de Pologne, sans se préoccuper de l'avenir qui pouvait être réservé au règne futur de son fils. D'autres temps avaient surgi, les peuples avaient d'autres aspirations que celles des entreprises militaires ; pour le souverain il se présentait des problèmes de gouvernement

dont la caserne et le champ de bataille n'apportaient pas la solution. Les temps du règne patriarcal étaient passés ; les peuples demandaient à être associés à la direction de leurs affaires; le souverain, pour les gouverner, devait connaître de plus près leurs besoins et leurs intérêts. Tout le monde entrevoyait les orages de l'avenir, et l'œil de la mère était plus perspicace que tout le monde pour mesurer la carrière que le fils aurait un jour à fournir.

Si le prince de Prusse songeait à faire de son fils un bon officier, la princesse s'attachait à en faire un homme capable de prendre la direction intellectuelle de son peuple. C'est elle qui choisit les précepteurs et les professeurs. Au pasteur Godet de Neuchàtel, fils de l'institutrice du prince, succéda le philologue Curtius, de Lubeck, en qualité de précepteur. Les sommités de la science furent appelées pour enseigner au jeune prince, avec la religion, l'histoire, la géographie, les mathématiques, le français, l'anglais, la musique, le

chant. On n'oublia pas les exercices du corps,

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l'escrime, la gymnastique, la danse, l'équitation. On satisfit même à une vieille tradition des familles royales, qui voulait que chacun de leurs membres apprît un métier, en rendant ainsi hommage au travail manuel. Le prince Frédéric-Guillaume lut menuisier et relieur.

Les principes qui guidaient la princesse de Prusse dans l'éducation de ses enfants, en même temps que son grand cœur, ont été révélés par une lettre qu'elle écrivit le 30 août 1848 à un camarade de son fils, Rodolphe de Zastrow, qui était sur le point de passer ses examens. « Mon cher Rodolphe », disait-elle, » je t'écris ces lignes à la veille du jour où tu » vas passer ton dernier examen, et dans le » pressentiment anxieux de la séparation, » sentiment qui a sa racine dans mon affection )> maternelle pour toi. Tes parents t'avaient » confié à nos soins et, dès le premier mo- )) ment, j'avais reconnu l'étendue de la res- » ponsabilité que nous avions assumée, ainsi )> que la reconnaissance que nous devions à » tes parents pour leur confiance en nous. Je » t'ai toujours regardé et traité comme mon

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» propre enfant. Dieu, qui scrute mon cœur, » connaît mon affection et ma sollicitude. Il a » départi sa bénédiction à cette éducation, et » je me réjouis de pouvoir te dire que jus- M qu'ici tu ne nous as donné que satisfaction » entière. Je t'en remercie et je compte fer- » mement sur l'avenir. Maintenant un con- » seil et une prière. La vie, qui est déjà chose » si sérieuse, n'est cependant que le passage » et la préparation à une autre vie plus su- » blime. Il nous faut donc bien employer » le temps qui nous est accordé. La vie M apporte des difficultés et des séductions » de tout genre ; il nous faut donc journel- » lement demander à Dieu la force de les » combattre, afin de rester fidèles à nos » principes. Les choses superficielles delà vie » diminuent souvent notre goût pour l'occu- » pation sérieuse ; il nous faut nous souvenir » que nous avons tous les jours à apprendre, » et que nous perdrions ce que nous avons » appris, si nous manquions à compléter notre » savoir. Ce qu'il faut désirer le plus, c'est » l'union du caractère et du cœur. Bien heu-

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» reux ceux à qui Dieu a accordé ces dons. Je » crois que tu les possèdes. Ma prière est que » tu restes toujours pour moi un fils, sans t'en » laisser éloigner même dans les changements » de situation. Tu trouveras toujours en moi » une amie, une mère. Ensuite je te prie de w rester toujours un ami et un frère pour mon » fils. Les princes ont rarement de vrais amis. )) Son cœur a besoin d'une semblable amitié, » et tu pourras lui être utile sous bien des » rapports. Tu me l'as promis, et je compte » sur ta reconnaissance comme sur ta parole » d'honneur. Adieu donc, mon cher Rodolphe, )) sers-toi des trois livres que je t'envoie sui- » vant leurs buts différents, et souviens-toi » toujours de ta seconde mère, Augusta, prin- » cesse de Prusse, duchesse de Saxe. »

C'est au milieu de ces études et de cette vie d'intérieur que le prince put entendre un jour l'insurrection gronder aux portes du palais paternel. Ce n'est pas ici la place de raconter les péripéties d'un mouvement qui se dirigeait contre l'excès du régime militaire et se concentrait sur la personne de celui qui

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était rincarnation de ce régime sans être directement associé aux fautes et aux erreurs des gouvernants (1). Pendant que le prince de Prusse allait chercher un asile provisoire en Angleterre, sa famille resta à Potsdam, où le roi Frédéric-Guillaume IV était allé résider en quittant sa capitale en disgrâce. Le palais princier de Berlin n'avait échappé au sac que grâce à l'intervention résolue des corps armés des bourgeois et des étudiants. Potsdam, bien gardé par les troupes retirées de Berlin, demeurait à l'abri des tourmentes populaires.

Le pouvoir royal, ébranlé un moment, reprit peu à peu son ascendant sur les masses, en faisant toutefois de grandes concessions aux idées libérales. Le 6 juin, le prince de Prusse revint à Berlin, pour faire acte d'adhésion au régime constitutionnel, mais en se tenant à l'écart de la direction des affaires.

La seconde moitié de l'année 1848 se passa pour le jeune prince dans le recueillement. Vers Noël, il rendit visite à ses grands parents à

(1) Voir 8ur la révolution de mars 1848, l'Empereur GuiU laume et ton règne, Paris, 1887.

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Weimar, où il rencontra pour la première fois la duchesse d'Orléans, qui y résidait avec ses deux fils, le comte de Paris et le duc de Chartres. De loin il pouvait observer le conflit croissant entre la couronne et l'Assemblée nationale, la rupture entre les deux pouvoirs, la défaite du mouvement révolutionnaire. Il se trouvait, avec son père, à côté du roi, lorsque celui-ci, en audience solennelle, le 3 avril 1849, refusa la couronne impériale d'Allemagne votée par le parlement de Francfort. Peut-être appritil aussitôt que la députation du parlement, en sortant de Taudience royale, avait cherché et trouvé consolation auprès de la princesse de Prusse. Les études militaires du prince avaient marché de pair avec son instruction scientifique. Des officiers d'état-major Pavaient initié aux diverses branches de l'art de la guerre. Son gouverneur, le général d'Unruh, tombé malade, avait été remplacé par le colonel Fischer, officier très estimé dans l'armée, et qui revenait de Francfort, où il avait suivi de près les évolutions du mouvement unitaire. Le prince allait accomplir sa dix-huitième année,

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époque de la majorité des princes prussiens.

Le grade d'officier, jusqu'à ce moment honorifique, devient alors pour eux une réalité, et en même temps ils sont solennellement reçus par le chapitre de l'ordre de l'Aigle noir.

Le 2 mai, le prince de Prusse présenta son fils comme officier à la compagnie d'élite du premier régiment de la garde royale. « Mon » fils », dit-il aux officiers réunis, « entre main- » tenant dans vos rangs pour le service régu- » lier. J'espère qu'il fera honneur à son nom et à ses ancêtres. Ce qui m'en répond, c'est l'esprit que Dieu, et pas nous, lui a départi. Quant à toi, mon fils, je te souhaite de trouver un jour ce que ton père a trouvé autre lois au milieu de ses camarades. Messieurs, c'a été la plus vive joie de ma vie de voir que la fidélité et les sympathies de mes subordonnés ne se sont pas démenties dans les jours douloureux, de près comme de loin . Voilà ce que je te souhaite aussi. Et maintenant va faire ton devoir. »

Bientôt après, le prince de Prusse partit pour le sud de l'Allemagne, où il eut pour mis-

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sion de réprimer l'insurrection du grand-duché de Bade. Son fils ne raccompagna pas : en haut heu on n'avait pas voulu associer le jeune prince à l'œuvre sanglante de la guerre civile. Il resta à Potsdam, où fut célébrée, le 18 octobre, la fête de sa majorité. Son investiture comme chevalier de l'Aigle noir eut lieu au Nouveau Palais de Potsdam. Le roi Frédéric- Guillaume IV présidait cette cérémonie. En même temps que le prince furent reçus le général comte de Brandebourg et le général de Wrangel : l'un avait dissous l'Assemblée nationale révolutionnaire ; l'autre avait occupé, à cette occasion, la ville de Berlin. Les princes Adalbert et Frédéric-Charles, ses cousins, furent les parrains du prince, que le roi revêtit du manteau et du collier de l'ordre, en lui adressant une allocution, qui porte bien le cachet de cet esprit mystique et pénétré de foi royaliste. « Agé de dix-huit ans », dit le roi, « tu vas » être attaché à Tassociation d'honneur la plus )) élevée de Prusse. Songe ce que cela veut » dire. Nous sentons tous, et j'espère que tu » le sens toi-même, qu'il en résulterait un dan-

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» ger pour un esprit jeune qui, non épris pour w les choses d'ordre élevé, ambitionnerait de » vains honneurs. Nos ancêtres ne Pont pas en- » tendu ainsi. Regarde cette salle. Tu es placé » à l'endroit où tu as reçu pour rien le sacre- :» ment du saint baptême, gage de salut su- » prême. Oui, pour rien : ce mot rend humble :» tout noble cœur. C'est maintenant pour rien » encore que tu reçois les honneurs de cet » ordre. Cette pensée t'indique la façon con- :» venable et digne dont tu devras accepter » ces honneurs. Mais qu'elle t'encourage aussi, » surtout à une époque qui, comme à peine » une autre antérieure, s*adonne au culte des » choses vaines et viles et à celui delà félonie, » à devenir un vrai modèle d'humilité chré- » tienne, de vigueur chevaleresque, d'esprit » élevé, de toute fidélité. A cette condition » seulement, tu seras un ornement de notre » chevalerie, de notre magnifique, fidèle et w glorieuse armée et de notre nom. Alors cette » cérémonie deviendra pour toi la consolation » dans la vie épineuse que des souverains » consciencieux ont à parcourir, en tout

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» temps, mais surtout aujourd'hui. Que Dieu » te donne pour cela la force ! »

Moins cérémonieuse et plus intime fut la réception au château de Babelsberg, résidence d'été du prince de Prusse aux environs de Potsdam. C'est là que les parents participèrent les premiers aux honneurs de la journée. Ce fut un jour d'honneur pour la princesse Augusta, qui avait dirigé l'éducation de son fils, devenu un jeune homme accompli sous tous les rapports. Félicitée par un des assistants, la princesse répliqua : « J'ai élevé » mon fils dans l'amour de la patrie, et j'es- » père qu'il en fera preuve. » Pour la première fois le jeune prince recevait publiquement.

Des députations vinrent de tous côtés présenter leurs vœux. Dans le nombre se trouvait la municipalité de Potsdam, sa ville natale.

Le prince lui répondit, avec beaucoup de modestie : « Je suis encore bien jeune ; » mais je vais me préparer avec ardeur à ma » haute mission, et je m'efforcerai de remplir » les devoirs qui me seront imposés par » Dieu. » De même, au corps municipal de la

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ville de Brandebourg, le prince dit que « l'exemple de ses ancêtres l'engagera, le jour » où il tiendra le sceptre, à être . pour son » peuple un roi fidèle. »

Ses années d'étude n'étaient pas terminées.

Le prince, ainsi le voulaient ses parents, devait vivre, pendant un certain temps, delà vie intellectuelle de la jeunesse allemande, connaître la manière de penser des populations, s'instruire aux mêmes sources et par les mêmes moyens que ses compatriotes, ses futurs sujets. C'était une déviation des vieux usages : pour la première fois un héritier du trône des HohenzoUern fut envoyé faire ses études à un établissement d'enseignement publie.

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Séjour à TuDiversité de Bonn. — Le programme d'étades. — Les professeurs. — Visites au palais de Coblentz. — La cour du prince et de la princesse de Prusse. — Voyage à Londres. — Retour à Berlin. — Voyage à Saint-Pétersbourg. — Son service militaire. — Réception comme francmaçon.— Discours prononcé à cette occasion par le prince de Prusse. — Voyage en Italie. — Chez le pape Pie IX. — Officier de cavalerie. — La princesse de Prusse et le colonel. — M. de Moltke, aide de camp du prince.

L'université de Bonn, sur le Rhin, fut choisie à cet effet : le prince devait y faire son droit. Arrivé à Bonn le 7 novembre, il assista aux cours le lendemain. Pendant les premiers temps, ses études furent encore dirigées par son précepteur, Curtius, qui ensuite retourna à Berlin reprendre ses fonctions universitaires. Mais le goût pour l'antiquité classique, implanté par ce savant dans l'esprit du prince, se fortifia et s'accrut avec le cours des

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années et ne cessa de former un lien intellectuel entre l'élève et le maître.

Le programme d'études fut établi pour le prince comme pour un étudiant ordinaire. Il resta à Bonn jusqu'au printemps de 1852, n'intefrompant qu'une fois, pendant six mois, ses études pour achever son instruction militaire. Il suivait les cours de droit romain, d'histoire du droit romain, de droit ecclésiastique, de droit des gens, de droit allemand, de droit criminel. Les premières sommités de la science allemande enseignaient alors à Bonn. Plusieurs des professeurs du prince, tels que Dahlmann et Arndt, appartenaient au parti libéral : c'est à leurs cours qu'il fit ses études d'histoire et de droit politique. Les littératures française et anglaise complétaient ce programme.

Cependant il ne devint pas étranger au foyer paternel. Le prince de Prusse, comme gouverneur général des provinces rhénanes, avait établi son quartier-général au château de Coblentz, et le prince Frédéric-Guillaume put ainsi visiter facilement ses parents. La direc-

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tion de la politique prussienne, qui, en raison de son caractère flottant, cherchait toujours à revenir sur les promesses faites, sur les engagements contractés envers la nation, était peu du goût du prince et de la princesse de Prusse : éclairés par les événements de 1848, ils reconnaissaient la nécessité d'une politique progressive à l'intérieur, vigoureuse et nationale au dehors. Ils évitèrent le plus possible le séjour dans la capitale et formèrent à Coblentz une cour, où les amis personnels du prince de Prusse et les chefs du parti hbéral modéré se donnaient rendez-vous et où la critique n'était pas ménagée aux gouvernants de Berlin.

Le jeune prince puisa ainsi dans son milieu universitaire, comme à la petite cour de ses parents, son premier enseignement de politique pratique. Les événements du jour étaient pour lui les meilleurs commentaires de la théorie. 11 avait pour les voyages une vive passion, qui ne s'est jamais affaiblie depuis. Son premier grand voyage, en septembre 1850, le conduisit en Suisse, dans la haute Italie, dans le midi de la France, à Toulon, à Mar-

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seille et à Lyon. L'année suivante il visita, avec ses parents, Londres, où allait s'ouvrir la première exposition universelle, organisée par le prince Albert, époux de la reine d'Angleterre. Cette visite parut, un moment, compromise.

Sur le continent on n'était pas sans crainte pour la sécurité des hôtes princiers, à cause de la présence à Londres de nombreux réfugiés républicains et socialistes de tous les pays. Le roi avait d'abord défendu à son frère d'accepter l'invitation de la reine, et les rapports les plus rassurants de l'ambassadeur de Prusse, M. Bunsen, n'avaient pu le fléchir. L'insistance énergique du prince de Prusse détermina le roi à céder.

Le jeune prince plut beaucoup à la reine Victoria, qui le trouva — elle l'a noté dans son Journal — « si bon et si aimable ». Ce fut à cette occasion que le prince fit la connaissance de la Princesse Royale, sa future femme.

Après les fêtes de l'Exposition, le prince rentra à Berlin et retourna ensuite à Bonn pour terminer ses études. A Pâques 1852, en quittant l'université, il fut l'objet d'ovations nom-

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breuses de la part de ses camarades aussi bien que de la population tout entière.

II fallut retourner à Berlin et rentrer dans les rangs de Tarmée, où il avait acquis le grade de capitaine. La monotonie de ce service eut une heureuse interruption, grâce à la visite de l'empereur Nicolas et de l'impératrice, qui invitèrent le jeune prince à les accompagner à Saint-Pétersbourg. A son retour, le service militaire l'absorba de nouveau et d'une façon constante : en été les manœuvres, en hiver les conférences à Técole militaire. Au service du régiment s'ajouta l'initiation à celui du grand état-major, où le général Reyher fut son instituteur. Les avancements en grade suivaient de près chacune de ces campagnes militaires, bien que pacifiques. D'autre part, on ne perdait pas de vue que le prince Frédéric-Guillaume devait un jour non seulement commander l'armée, mais aussi gouverner l'Etat. A cette fin, il fut admis à participer aux travaux de l'administration supérieure de la province de Brandebourg, ainsi qu'à ceux de la haute Cour des comptes.

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Vers cette époque il fut reçu membre de la Orande Loge maçonnique de Berlin. La francmaçonnerie en Allemagne n'a pas le même caractère que dans la plupart des pays latins : dans ces derniers, elle ne sert trop souvent que comme manteau d'agitations politiques, tandis que dans les pays germaniques elle poursuit généralement une mission humanitaire, indépendamment de toute confession religieuse et de toute secte politique. Toutefois, en raison même de son but, elle représente toujours une association opposée à l'orthodoxie du protestantisme. Le prince de Prusse, franc-maçon lui-même, avait accepté, en 1840, la dignité de protecteur de toutes les loges de Prusse : c'est lui qui introduisit son fils, le 5 novembre 1853, par une cérémonie au palais et en présence de représentants des trois grandes loges de Berlin.

« L'avenir de mon fils », dit le prince, « s'il » continue de vivre, sera pour l'Ordre unega- » rantie de protection énergique, il est vrai, à » condition que vous persistiez à conserver

)) fidèlement la doctrine pure. » Puis, répon-

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dant à un toast, il ajouta : « J'accepte vo- » lontiers vos remerciements, car je sais qu'en » attachant mon fils à votre Ordre sacré, cet » Ordre obtient pour de longues années un sûr » appui. Puissiez-vous tous, ainsi que tous ceux » qui ignorent encore Fobjet de votre céré- » monie d'aujourd'hui, être pénétrés delà con- » viction que mon fils sera l'héritier de mes » sentiments envers votre association, à la- » quelle ne manqueront jamais les avantages » qui doivent résulter d'une pareille union ! )> Et, s'adressant à son filsicc II n'y a qu'un seul » point de départ et qu'un seul point final pour » la vie de l'homme qui a reconnu le but su- » blime. Notre Ordre t'amènera à reconnaître )) ce but, le seul indispensable, si tu t'efforces )) toujours de te pénétrer des saintes doctrines, » si tu les fais devenir réalité. Il ne manque )) pas de voix bruyantes, en dehors de TOrdre, » qui s'attachent à le dénigrer et à le mettre en » suspicion. De même que je ne reconnais pas » le droit de critiquer l'Ordre à ceux qui ne le » connaissent pas, de même je ne prêterai ja- » mais l'oreille à ces voix. Que ton avenir

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» fournisse la preuve que tu sais distinguer

:» d'un œil clair et défendre l'Ordre ! On atta-

» que rOrdre, parce qu'il s'entoure de mystères

» et qu'on ne veut pas prendre la peine de

w s'assurer que cela est encore nécessaire au-

» iourd'hui. Il est dans la nature de ceux qui

» veulent détruire de se contenter de n'envi-

» sager que la surface du sujet : aussi, dans

» le cas présent, les adversaires n'approfon-

» dissent-ils pas, pour ne pas être éclairés sur

» leur erreur. Sois donc pour l'Ordre un

)) ferme protecteur; alors non seulement ton

» avenir, à toi, sera assuré; mais tu empor-

)> taras aussi la conviction de t'être efforcé de

» répandre autour de toi ce qui est vrai et

» bon. »

A la fin de décembre 1853, le prince entreprit, accompagné de plusieurs officiers, un voyage de quatre mois en Italie. Un bâtiment de guerre autrichien le transporta de Trieste à Ancone, d'où il se rendit à Rome.

Pie IX, qui y régnait, était dans d'excellents rapports avec le roi Frédéric-Guillaume IV.

Ce souverain, dès son avènement en 1840,

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avait apaisé le conflit qui s'était élevé en 183É entre l'Etat et l'Eglise. De plus, la constitution prussienne de 1850 avait accordé à l'Eglise catholique une liberté entière, comme elle n'en jouissait même pas dans bien des pays catholiques. Ces circonstances, ainsi que l'individualité éminemment sympathique du jeune prince, lui assuraient de la part de Pie IX une réception des plus cordiales. Le Pape, maître de Rome, pouvait lui faire voir la Ville Eternelle dans toute sa splendeur de capitale de Ja catholicité, le faire assister aux pompes incomparables du pontificat. Le prince y fît la connaissance de bien des hommes marquants, qui plus tard ont joué un grand rôle dans les relations du Vatican avec la cour de Berlin : entre autres, le cardinal Antonelli, secrétaire d'État, et le cardinal Pecci, devenu aujourd'hui le pape Léon XIII, et à qui le pape décerna la pourpre dans le Consistoire du 22 décembre, auquel le prince fut convié à assister.

Les galeries du Vatican et les trésors ai chéologiques ne furent pas oubliés pour ce.

réceptions officielles. Le Pape eut soin que

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partout les portes s'ouvrissent au prince, qui étudiait tout avec l'œil d'un véritable amateur des ari;s. L'aristocratie romaine le combla d'attentions.

De Rome il alla visiter l'Italie méridionale : Gaète et Caseriie, où il fut reçu par le roi, qui l'accompagna à Naples; puis Palerme, Catane, Messine. Il retourna à Rome pour les fêtes de Pâques, et rentra vers la fin d'avril 1854 à Berlin, pour reprendre son service à Tarmée.

Afin de compléter son instruction militaire , il fut adjoint, en qualité de chef d'escadron, au régiment des dragons de la garde, dont le colonel, M. de Griesheim, a raconté depuis, dans ses Mémoires, une audience qu'il eut, en cette circonstance, chez la Princesse de Prusse. « Le prince Frédéric-Guillaume », écrit-il, ) avait alors 23 ans; c'était un jeune homme » d'allures les plus aimables. Au moment de la » nomination du prince, je reçus de la part de ^ la princesse, sa mère, une invitation de ve- > .T>ir au palais. La mère avait hâte de causer ' .^vec le commandant du régiment de son fils.

M Je dois rendre à la princesse cette justice,

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)) qu'elle ne posait pas du tout en mère sou- ^) cieuse des aises de son fils, mais, au con- » traire, qu'elle me pria de ne pas ménager » le prince et de lui faire connaître tout le sé- » rieux du service, afin qu'il fût bien à même » d'apprécier la difficulté du travail qu'exige » l'état militaire. Elle désirait aussi que, même » hors du service, on n'eût pas pour lui des » égards excessifs, attendu qu'elle avait en » moi et dans les officiers la confiance que ces » relations seraient entourées du tact néces- » saire. Je ne devais pas oublier que j'avais » à faire l'éducation militaire de mon futur » roi : c'était un devoir sacré de lui montrer )> les choses telles qu'elles sont, afin de lui » former le jugement. La princesse venait de » s'expliquer en détail sur tous ces points, lors- » que le prince de Prusse entra au salon sans » se faire annoncer. » « Ahl je comprends >), dit-il, « le nouveau commandant reçoit ses ins- » tructions de la chère maman. » Il riait, en » me tendant amicalement la main et en ajou- » tant : <^ Moi, je ne vous donnerai pas d'ins- » tructions, je sais quejemetsle prince en de

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» bonnes mains : nos longs rapports m'en sont » garants. » Puis parlant à l'oreille de la » princesse : « c'est moi d'abord qui Tai élevé » lui-même, et maintenant il élève notre fils. » Et le colonel de Griesheim prit sa tache parfaitement au sérieux. Tous ceux qui s'imaginent que les héritiers de couronne, de nos jours, mènent une vie de loisirs et portent Tépaulétte d'officier sans connaître leur métier reviendront de leur erreur en lisant de quelle manière le colonel de Griesheim occupait le jeune prince pendant le temps qu'il fut attaché à son régiment. On y apprend d'abord que le premier escadron du régiment, dans lequel le prince fera son service, lui présentera, avec la liste des hommes et des chevaux, le plan de travail pour l'année 1854-55. Le prince assistera aux leçons d'équitation des hommes, et, plus tard, aux exercices de la première classe d'équitation, ensuite aux cours de la deuxième classe. Il s'occupera du dressage et assistera aux cours de théorie. C'est ainsi, continue Tinstruction du colonel, que le prince finira par se former un jugement sur le service de

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cavalerie. Il devra assister aussi aux leçons de ferrement, à celles de Técole des soldats, au montage et au démontage des armes à feu, aux leçons d'escrime, de chant, de voltige ; il devra connaître le service de Fécurie et du quartier. Tout ceci pour la période d'hiver ; après cela on donnera d'autres instructions. Si bien qu'au 14 avril le colonel put remettre au prince la conduite de l'escadron, qu'il fit défiler quinze jours après devant le général de Waldersee et inspecter le mois suivant par le prince de Prusse. A la fin de l'été, le prince fut chargé du commandement du régiment.

Pour terminer ces souvenirs, M. de Griesheim ajoute : « Le talent tout particulier, qu'ont tous » les Hohenzollern, de se rappeler les per- » sonnes qui les ont approchées appartenait » au jeune prince à un haut degré. Au bout » de peu de temps il connaissait les noms et en » partie la situation de tous les dragons de son » escadron. »

Dans la même année, 1855, un homme qui depuis est devenu célèbre fut attaché à la personne du prince. M. de Moltke, alors co-

l'empereur FRÉDÉRIC 33

lonel et chef d'état-major du 4* corps d'armée» fut nommé aide de camp du prince. C'est avec lui que le prince fit au mois de juin une tournée de plusieurs semaines dans la Prusse orientale. Ce voyage fut suivi, en septembre, d'un autre voyage qui devint décisif pour sa vie.

34 l'empereur FRÉDÉRIC

Projet de mariage ébauché à Londres. — L'éducation de la princesse Victoria. — Le prince Frédéric-Guillaume à Balmoral. — Demande en mariage. — Promesse de mariage. — Approbation des ministres anglais. — L'opinion en Angleterre montée contre le mariage et la Prusse. — Violences du Times, — Correspondance du prince Albert avec le prince Frédéric-Guillaume sur la. situation en Prusse. — Conseil de protester. — La cour des Tuileries et le mariage anglo-prussien. — Entretien à ce sujet de Napoléon III avec lord Clarendon. — L'empereur félicite la reine Victoria. — Conflrmation de la princesse. — Le jeune prince reçu docteur à Oxford. — Le prince au couronnement d'Alexandre II. — Le prince rend visite à Paris. — Jugement de l'impératrice Eugénie sur le prince et M. de Moltke. — Promulgation officielle du mariage.

On a VU plus haut qu'en 1852, à l'occasion de l'ouverture de l'exposition universelle de Londres, le prince Frédéric-Guillaume avait rencontré la fille aînée de la reine, la princesse Victoria, alors âgée de douze ans. Des projets

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de mariage avaient peut-être déjà été ébauchés à cette époque entre les deux familles : ils prirent de la consistance en 1855. Le prince Albert et le prince de Prusse étaient en rapports suivis de correspondance, échangeant leurs idées sur les événements politiques, le premier ne ménageant pas ses critiques du régime réactionnaire qui alors prédominait à Berlin, le second tenant le mari de la reine d'Angleterre au courant des incidents de la politique des cours continentales.

L'éducation de la jeune princesse Victoria, dirigée par son père, n'avait pas été conduite avec moins de méthode que celle du prince Frédéric-Guillaume. « Une des premières » maximes », note la reine dans son Journal, « c'est que les enfants doivent être élevés, au- » tant que possible, simplement et pour la vie » d'intérieur, et que, sans que leurs leçons » en souffrent, ils demeurent le plus possible » avec leurs parents, en qui ils devront être » habitués à mettre toute leur confiance. »

C'est dans ces principes qu'avait grandi la jeune princessse. Nulle part la vie de famille

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n'était mieux pratiquée et appréciée qu'à la cour d'Angleterre.

Le voyage du prince Frédéric-Guillaume s'annonça pour les intimes comme un voyage de fiançailles. Le 29 août, le prince Albert écrit à sa belle-mère, la duchesse de Kent :

» Il est probable que nous aurons à Balmoral » pour quelques jours la visite de Fritz de » Prusse — dans l'intimité des familles on appelait ainsi le prince ; — t< après son séjour à » Ostende il viendra en Angleterre et visitera » aussi l'Ecosse. » La veille de cette visite, il fit la même communication à son ami, le baron de Stockmar, dont le rêve était de longue date d'unir les familles des deux plus grands États protestants. En effet le prince prussien arriva, autorisé par le roi Frédéric-Guillaume et par ses propres parents à demander la main de la princesse.

La correspondance du prince Albert nous permet de pénétrer dans ce drame intime de famille. « Maintenant, pour la bonne bouche », écrit-il le 20 septembre, « l'affaire à laquelle » vous vous intéressez est entrée aujour-

l'empereur FRÉDÉRIC 3

» d'hui, après le déjeuner, dans une phase dé- » cisive. Le jeune homme m'a présenté sa de- » mande avec la permission de ses parents et » de son roi ; nous l'avons acceptée pour notre » part, mais en le priant de suspendre la ré- ^) ponse pour Tautre partie jusqu'après sa » confirmation religieuse. Jusque là il ne faut » pas troubler l'esprit de la jeune personne. » Au printemps prochain, le jeune homme » désire lui présenter lui-même sa demande, » et peut-être viendra-t-il avec ses parents et » sa sœur. Il faut laisser passer le dix-sepyy tième anniversaire avant de songer à l'ac- » complissement ; cela pourrait donc avoir lieu » au printemps suivant. Le secret devra être » gardé tant bien que mal. On informera tout « de suite les parents et le roi que, nous et le » jeune homme, nous nous sommes engagés » autant que nous le pouvions, mais que la » jeune personne sera interrogée après sa con- » firmation. Le jeune prince veut nous quitter » le 28. Il m'a beaucoup plu. Une grande droi- » ture, de la franchise et de l'honnêteté sont » ses qualités marquantes. Il paraît être

» exempt de préjugés et très bienveillant; il » se dit personnellement attiré par Vicky » (nom familier de la jeune Victoria). Il me » paraît probable qu'elle n'aura rien à objec- » ter» » Le 29, le prince Albert écrit : « Le » prince est vraiment amoureux, et la petite » s'efforce de lui plaire ; aujourd'hui nous avons » reçu les réponses de Coblentz, résidence du » prince et de la princesse de Prusse. On y » est enchanté, on en a informé le roi, qui est à » Stoizenfels et qui a accueilli la nouvelle » avec grande joie. -^ Lord Clarendon nous » félicite; il n'a entendu que des éloges sur » le prince. Lord Palmerston déclare que » cette union sera utile aux intérêts des deux » pays et de l'Europe en général. »

L'affection des deux jeunes gens déjoua tous les plans des parents. La princesse se douta bien de ce qui se passait ; et, d'un mutuel accord, le dénouement eut lieu avant le départ du prince. Le 29 septembre, à Balmoral, la ' reine note dans son Journal : « Aujourd'hui » notre chère Victoria s'est fiancée au prince » Frédéric-Guillaume de Prusse, qui est chez

l'£mpi:b£ur ulébéhic 39

)) nous depuis le 14. Dès le ^ il noos ayait » présenté sa demande; maîsy en raison de sa » grande jeunesse, nous hésitions si nous de* » vions lui en parier à la jeune princesse^ » maintenant ou bien attendre le retour du » prince. Finalement nous nous somm^-s décl- » dés pour la première altemaûve. Or, octre » après-midi, en montant à cLeY^i le Craigna- » ban, le prince a cassé uiîe brai^cLe de fleurs » blanches des prés [syaùjole de Loz-ieur , la » lui a offerte en v ratta'ihai.t, à la des^r^i.te, » des allusions à ses e^^ârances et à ses déy» sirs, qui aussitôt se sont réalisées à souhait. »

Le prince Frédéric-Guillaume, longtemps après, confirma le début de ses fiançailles, en recevant à Berlin une députaiion de jeunes filles de la Prusse orientale. « i^i me suis^ à » vrai dire », leur dit-il en riaut, « tiaucé à » cheval. »

Ce fut un gros événement, daus la lamille et dans le pays. Le prince Albert écrivit le 2 octobre 1855 au baron de »Stockmar : « Le » prince Frédéric-Guillaume nous a quittés » hier. Vick y s'est excellemnient conduite,

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» aussi bien lors de sa déclaration, le sa- » medi, que dans la manière de se maîtriser » et au moment des adieux. Elle a fait preuve, » envers le prince et envers nous, de la plus » grande sincérité et des plus beaux senti- » ments. Les jeunes gens sont ardemment » amoureux l'un de l'autre ; la pureté, Pin- » nocence et le désintéressement du jeune » homme n'ont pas été moins touchants. Les » larmes ont coulé en abondance. Dans les » cœurs des deux jeunes gens et de la mère il . » s'opérait visiblement des révolutions, qui les » agitaient profondément ; mon sentiment, à » moi, était plutôt celui d'une joie sereine, et » de la gratitude envers Dieu. »

Si les ministres anglais félicitèrent la reine de ce projet de mariage, il n'en fut pas de même de l'opinion publique de l'Angleterre.

On ne connaissait pas le jeune prince, on ne pouvait juger de ses qualités personnelles et l'on ne voyait en lui que le prince prussien, le neveu de ce roi qui, dans sa politique intérieure et extérieure, s'était inféodé à la Russie de l'empereur Nicolas. Il faut se rappeler qu'à

ce moment on était en pleine guerre de Crimée, que les opérations traînaient en longueur et que la Prusse, en entravant l'action de l'Autriche, qui marchait avec les puissances occidentales, irritait au plus haut point l'opinion anglaise, qui l'accusait de prolonger la résistance de la Russie et, par conséquent, la guerre.

Le secret des fiançailles avait transpiré. Le Times publia le 3 octobre un article des plus violents et dans les termes les plus durs, enveloppant dans la même haine la reine, le prince Albert, les jeunes fiancés, la famille royale de Prusse et la Prusse elle-même. Il est à remarquer que la cour de Windsor ne fut pas, de son côté, exempte d'une certaine irritation à l'égard du roi de Prusse, qui ne cessait de contrarier la politique anglaise.

Après les fiançailles, la reine n'écrivit pas elle-même au roi, mais chargea le prince de Prusse des communications relatives au mariage et, pour ménager le sentiment public, renonça à déclarer publiquement l'union projetée. On était, de plus, l'allié de la

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France, et à la cour impériale on n'envisageait pas ce mariage d'un trop bon œil. Le prince Albert écrit, le 7 octobre, au baron Stockmar : <c Le Times^ pour surexciter Topinion pu- » blique, a publié un article vraiment honteux » qui déshonore le pays ; mais heureusement, » par ses exagérations et sa brutalité, cet article » a soulevé le dégoût universel. Victoria a écrit » à notre allié (Napoléon), et, comme preuve » de notre confiance personnelle, lui a exprimé » nos espérances pour l'avenir de Vicky, et je > ne doute pas qu'il le comprendra ainsi. Mais » il y aune certaine décence à ne pas traiter lat- » faire publiquement avant la confirmation. » L'article du Times avait frappé dur. Il parlait de cette « exécrable dynastie prus- » sienne, qui ne survivrait pas à la chute de » l'influence russe en Europe », sans se souvenir que le prince de Prusse et son fils étaient précisément les adversaires absolus de la politique de Frédéric-Guillaume IV. La feuille de la Cité était bien loin de la vérité en parlant du jeune prince comme « destiné à assister, comme ! » oflfîcier, au lever de son impérial maître (de

l'empereur FRÉDÉRIC 43

» Russie), après avoir lui-même perdu les » prérogatives attachées à sa naissance et qui )> sont refusées à tout Allemand en Russie. » L^article invitait le peuple anglais à envisager l'éventualité que sa princesse en arriverait à nourrir des sentiments anti-anglais et « rey> viendrait à lui à bref délai, comme exilée et » fugitive. »

Le prince Albert, sur qui tombaient indirectement les flèches du Times^ n'avait nullement mérité ces attaques. Dans sa correspondance avec le prince de Prusse, il n'avait cessé de recommander pour la Prusse l'adoption d'une politique libérale en môme temps que l'abandon d'une politique extérieure qui s'inféodait à la Russie. Les conseils qu'il avait toujours donnés au roi et au prince de Prusse, il les prodiguait aussi à son futur gendre. Ce dernier s'était épanché auprès de lui de toutes les amertumes que lui causait la marche du gouvernement de son oncle. C'est en réponse à cette lettre que le prince Albert écrit le 6 novembre 1855 : « L'état de choses en Prusse, » tel que tu le dépeins, est bien grave, et des

» plans tels que les projette le parti réaction- » naîre, poursuivis à l'aide de moyens comme » ceux qui ont été employés aux dernières » élections , peuvent faire naître les plus grands » dangers pour la monarchie. Car s'il existe » un gouvernement supérieur de ce monde, » ainsi que je le crois, de mauvaises actions » ne pourront porter que de mauvais fruits, » qui n'apparaissent pas tout de suite, mais » qui atteignent les générations futures. » — « Que doit donc faire le jeune prince» ? — Le prince Albert répond à cette question : « La » morale, la conscience et le patriotisme lui » ordonnent de ne pas rester spectateur impas- » sible de l'assassinat d'une constitution jurée. » Et si je me demande ce que je lerais dans » des circonstances données, il est clair pour » moi que je formulerais une protestation » solennelle contre un pareil acte, non pas » dans le sens d'une opposition contre le gou- » vernement, mais dans le sens d'une protes- » tation au nom de ceux dont je considérerais » les droits inséparables des miens, c'est-à- » dire les droits de ma nation et de mon peuple,

l'empereur FRÉDÉRIC 45

» et dans le sens d'une sauvegarde de ma

» conscience comme n'ayant eu aucune

» part dans cette œuvre abominable. Mais,

)) pour ôter à cette démarche toute apparence

» d'être dictée par un sentiment d'opposition

» ou par la soif de la popularité, j'informerais

)) dès à présent tout confidentiellement ceux

» qui commettront ces iniquités, que, le cas

» échéant, je me verrais obligé de faire une

» pareille démarche, et je n'en ferais pas

» mystère vis-à-vis de mes amis. Je suis per-

» suadé qu'une pareille attitude inspirerait

» quelque crainte aux méchants et contribue-

» rait, auprès de la nation, à maintenir l'espoir,

» qui est la base essentielle de la patience. »

Le jeune prince avait fait part à sa fiancée de

ses occupations dans les différents ministères,

en vue d'étudier le fonctionnement des divers

rouages administratifs. Le prince Albert,

quelque peu sceptique à l'égard des choses de

la bureaucratie, écrit : « Quand tu auras tra-

M vaille pendant quelque temps, tu reconnaî-

» tras la vérité du mot d'Oxenstiern : mon

» fils, tu vas être étonné de voir avec com-

46 l'empereur FRÉDÉRIC

I — I — ^ . ■ ■ lé

» bien peu de sagesse le monde est gouverné... » Toujours cela aura-t-il l'avantage de t'ap- » prendre à bien connaître la marche des » affaires. » Lui-même, pendant que son gendre s'initie aux détails de l'administration, ne cesse de travailler à perfectionner l'instruction de sa fille. c< Vicky », dit-il dans la même lettre, « est également très occupée, )> elle a appris beaucoup et de toute sorte. Elle » vient maintenant me trouver tous les soirs de » six à sept heures, et je lui fais subir une eswpèce de catéchisation générale. Pour )) mettre de l'ordre en tout cela, je la laisse » expliquer tous ces sujets sans aide, et elle )) m'apporte ses travaux à correction. En ce )) moment elle rédige un résumé de l'histoire )) romaine. »

Le prince Albert n'avait pas exagéré en parlant des susceptibilités que le projet de mariage pourrait soulever aux Tuileries. Les deux puissances occidentales marchaient bien, à cette époque, la main dans la main; mais, au fond, elles nourrissaient toujours quelque méfiance au sujet de la solidité de leur alliance.

l'empereur FRÉDÉRIC 47

Les relations des deux cours étaient excellentes, même cordiales. Des visites avaient été échangées. En automne 1854, le prince Albert était allé rendre visite à l'empereur à Boulogne et avait, à cette occasion, exprimé le désir de la reine de recevoir l'empereur et rimpératrice à Windsor. Cette entrevue eut lieu en avril 1855. La reine, d'après les notes de son Journal, était enchantée de ses hôtes. Elle leur présenta le prince de Galles, que l'empereur embrassa, et « Vicky, qui, lamine » fort troublée, fit de très profondes révé- » rences. » Au mois d'août, à l'occasion de l'Exposition, la famille royale rendit la visite à Paris ; et, dans les deux entrevues, on échangea les protestations les plus amicales. Après la prise de Sébastopol, les rapports officiels commencèrent à présenter quelques difficultés. L'empereur avait hâte de terminer la guerre, tandis que l'Angleterre semblait disposée à ne faire la paix qu'à des conditions dures pour la Russie. Il y eut des tiraillements, et le mariage anglo^prussien ne laissa pas que d'éveiller aux Tuileries des soupçons, bien

48 l'empereur FRÉDÉRIC

injustes toutefois. Le prince Albert, le premier, s'était montré sévère à l'égard de la Prusse, au moment où cette puissance demandait à être admise au Congrès de Paris, et la reine partageait ses idées sur ce point. La veille du Congrès, le 11 mars 1856, lord Clarendon avait eu une audience de l'empereur, qui, au cours de la conversation, insinua que l'Angleterre pourrait avoir un plus grand intérêt que lui à se rendte agréable à la Prusse. Lord Clarendon ayant demandé quel pourrait être cet intérêt, l'empereur indiqua le mariage de la princesse Victoria, lequel devait engager la reine à se mettre sur un bon pied avec la Prusse. « Lord « Clarendon » — c'est lui-même qui en rend compte à la reine — « a répondu que l'empereur » se trompait fort, s'il croyait que les sentiments » privés de Votre Majesté pussent influer sur )) ce que Votre Majesté regardait comme utile » à l'honneur et aux intérêts de l'Angleterre. » Lord Clarendon savait que longtemps avant » que l'empereur eût pris une résolution sur l'af- » faire du Congrès, Votre Majesté était arrivée

» à se convaincre et n'avait fait aucun mystère » de son opinion : qu'admettre la Prusse » aux négociations de paix, après que son at- » titude pendant toute la durée de la guerre » avait été condamnée par le gouvernement » de Votre Majesté, serait indigne de l'Angle- » terre et fournirait la preuve qu'elle était indif- » férente à l'immoralité politique. L'empereur » a répondu : « Savez- vous que c'est bien beau, » cela fait plaisir à entendre. Je suis bien aise » que vous me l'ayez dit. »

Ce nuage fut ainsi dissipé. Le 12 avril, après la signature du traité de Paris, l'Empereur, dans une lettre à la Reine, disait : « C'est » avec la plus vive satisfaction que nous avons » appris que les intentions de Votre Majesté M pour le bonheur de la Princess -Royal » sont près de se réaliser. Nous apprenons » tant de bien sur le compte du jeune prince )) Frédéric-Guillaume que je suis persuadé » que votre aimable fille sera heureuse. »

Le moment de la déclaration publique du mariage approchait. Le 20 mars, la jeune princesse fut confirmée dans la chapelle

50 l'empereur FRÉDÉRIC

privée de Windsor. La veille, on lui avait fait subir un examen. Le prince Albert écrit à ce sujet le 21 mars : « La cérémonie s'est très » bien passée hier. L'examen, qui avait été » lait la veille par le doyen de Windsor en » notre présence et en celle de maman et de )) l'archevêque, a été très satisfaisant, et Vicky » a répondu fort bien et avec beaucoup de » sens ». A la cérémonie, le prince Albert conduisit la princesse, suivie de son parrain, le roi des Belges, et de la Reine. Tous les membres de la famille royale, les ministres, les hauts dignitaires, la cour et un grand nombre de membres de l'aristocratie y assistaient. L'évoque d'Oxford et l'archevêque de Canterbury officiaient.

Le 21 mai, le prince Frédéric-Guillaume arriva à Osborne, où résidait la famille royale. « Fritz de Prusse», écrit le prince Albert, a est » arrivé ici hier; il a l'air bien portant et gai ; » il est très heureux d'être de nouveau réuni » avec sa fiancée ». Dans de nombreuses lettres, le prince Albert fait part de tous les détails de la vie intime de la famille royale à son vieil

l'empereur FRÉDÉRIC 51

ami le baron Stockmar, qui, lui-même, avait la plus haute idée de la jeune princesse. Dans une de ses lettres, Stockmar dit, en parlant d'elle : « Depuis sa jeunesse, je l'ai prise en af- » faction, j'ai toujours beaucoup attendu d'elle » et j'ai toujours cherché à lui être utile. Je la » considère comme extraordinairement douée » et même, dans bien des choses, jusqu'à Tins- :» piration. »

Pendant cette visite en Angleterre, l'Université d'Oxford, à l'occasion de sa fête commémorative, nomma le prince Frédéric-Guillaume docteur. Il y eut grande solennité. Avec le prince étaient venus le prince Albert et le prince régent de Bade, à qui le même honneur avait été décerné. Le comte de Derby, chancelier de l'Université, présidait la cérémonie.

Au mois d'août suivant, le jeune prince fut, pour la première fois, chargé d'une importante mission représentative. L'empereur Nicolas était mort, et son fils, Alexandre II, qui lui succéda, avait résolu de ceindre la couronne à Moscou. Par ordre du roi, le prince se rendit dans la vieille capitale russe,

5% l'empereur FRÉDÉRIC

accompagné du général de Moltke et de nombreux officiers et dignitaires de la cour de Prusse. Il fit ce voyage en compagnie de sa tante, l'impératrice douairière, qui, bien que malade, était venue des eaux de Schlangenbad, pour assister au couronnement de son fils. Il quitta Saint-Pétersbourg le 12 septembre et arriva le 17 à Berlin. Le général de Moltke, qui a décrit ce voyage, dit à propos du retour : « Nous avons mis 2,000 chevaux » en mouvement pour parvenir à Varsovie, et » jusqu'à Berlin nous avons passé cinq jours )) et six nuits sans quitter nos vêtements. »

Après un court séjour à Berlin pour le mariage de sa sœur avec le grand-duc de Bade, le prince se rendit à Breslau pour prendre le commandement d'un régiment d'infanterie.

Mais déjà, peu de temps après, en novembre, il part de nouveau pour Windsor, afin — comme le bulletin officiel l'énonçait — de « complimen- » ter la Princess Royal à Toccasion del'anniver- » saire de sa naissance ». Après un mois de séjour, il se rendit à Paris, sur le désir delà Reine, voulant faire acte de courtoisie à l'égard de

l'empereur FRÉDÉRIC 53

l'Empereur. Paris était la seule grande capitale de l'Europe que le prince n'eût pas encore visitée. Il y fut comblé d'attentions par la cour. L'Empereur écrivait à la reine, le 21 décembre : « Le prince Frédéric-Guillaume » m'a remis la lettre que Votre Majesté a eu » labont^ de lui remettre pour moi. Le prince » nous a beaucoup plu, et je ne doute pas qu'il » ne rende la princesse heureuse ; car il me pa- » rait posséder toutes les qualités qui convien- » nent à son âge et à son rang. Nous nous » sommes efforcés de rendre sa visite à Paris )) aussi agréable que possible; mais j'ai trouvé » que ses pensées étaient toujours à Osborne » ou à Windsor. »

L'Impératrice, à son tour, avait été très favorableinent impressionnée par lejeune prince. Dans une lettre à une dame de ses amies, elle écrivait : « Le prince est un grand et beau » jeune homme, presque d'une tête plus haut » que l'empereur, élancé, blond, la moustache » couleur de paille, un Germain comme Ta- » cite le décrit, d'une politesse chevaleresque, » non sans quelque trait d'Hamlet. Son com-

54 l'empereur frâdérig

» pagnon, un général Moltke (ou un nom res- » semblant), est un monaieur parcimonieux de » paroles, mais rien moins qu'un rêveur; tou- » jours attentif et attrayant, il vous surprend » par les réflexions les plus frappantes. C'est » une race imposante que celle des Allemands. » Louis dit : la race de Tavenir. Bahl nous » n'en sommes pas encore là. »

De Paris le prince retourna auprès de son régiment, à Breslau, où il séjourna jusqu'en septembre 1857. Il y demeura au château royal, réunissant autour de lui l'aristocratie de la Silésie, ainsi que les sommités militaires et administratives de cette grande province. Le 16 mai le Moniteur avait publié le mariage projeté. <( Sa Majesté », disait la feuille officielle, « a daigné annoncer à la famille royale et à la » cour qu'avec son consentement et celui de » Sa Majesté la reine de Grande-Bretagne et )) l'Irlande, ont eu lieu les fiançailles de » S. A. R. le prince Frédéric-Guillaume avec » S. A. R. la princesse Victoria Adélaïde » Marie Louise, princesse royale de Grande- » Bretagne et d'Irlande, duchesse de Saxe. »

L'bICPEHBUR FRÉDÉRIC 55

Dotation de la princesse par le parlenoent anglais. — Revirement d*opinion en Angleterre. <— Le prince reçoit les lettres de bourgoisie de la Cité. *- Ovations à Manchester. — Le prince prend congé de son régiment à Breslau. •^ Les fêtes da mariage. ~ Les hôtes princiers à Londres.

— La reine Victoria agitée. — Arrivée du prince à Londres. — Les cadeaux de noces. — Réflexions de la reine Victoria. -^ La cérémonie du mariage. —Le cortège nuptial. — Après la cérémonie. — Les fêtes d'adieux. — Le jour du départ. — Douloureuse séparation. — Embarquement à Oravesend. — Arrivée à la frontière de Prusse.

— Voyage à Berlin. — Réception à Potsdam. — Entrée à Berlin. — Réception par le roi de Prusse. — Les fôtes. —Toast politique du prince de Prusse.

Le 19 mai, le gouvernement anglais notifia au parlement le mariage de la Princess Royal par un message, dans lequel il exprimait la confiance que « Sa Majesté recevrait Tappùi

)) du parlement, pour la mettre en état, en » vue du prochain mariage de sa fille aînée, » de lui faire une position conforme à la dignité » de la couronne et à l'honneur du pays. »

Le message fut bien accueilli par l'opinion.

Les sorties du Times de 1855 étaient oubliées, l'irritation contre la Prusse s'était apaisée dès le lendemain de la guerre, et l'impression sympathique, produite par le jeune fiancé lors de ses visites en Angleterre, n'avait pas été étrangère à ce revirement. Le parlement s'en inspira dans ses décisions.

Sur la proposition du ministère, la Chambre des Communes vota, à la majorité de 328 voix contre 14, une dotation de 40,000 livres sterling, plus une rente viagère de 8,000 livres sterling par an. D'après un usage de vieille date, ce fut le chef de l'opposition, M. Disraeli, qui se chargea de démontrer que, dans les questions touchant la dynastie, il n'existait pas de divergences dans le parlement. « Il con- » vient à la Chambre », dit-il, « de prendre » en considération la demande d'un appui qui » n'est pas seulement nécessaire, mais, que

l'empereur FRÉDÉRIC 57

» tous sont prêts à accorder avec sympathie )) et avec une affection respectueuse. »

L'opinion publique ratifia ce vote par une série de manifestations lors de la visite qui amena le jeune prince au mois de juillet à Londres. Le 13 juillet, la Cité de Londres lui décerna des lettres de bourgeoisie, dans une séance solennelle à Guildhall, sous la présidence du lordmaire, ayant à sa droite le* prince et à sa gauche le duc de Cambridge. Le trésorier de la Cité prononça le discours de bienvenue. « La Cité », disait-il, « ne saurait oublier que Thôte de Sa » Majesté appartient à l'antique maison de Bran- » debourg. » Mais d'autres motifs encore déterminaient la Cité à offrir au prince un témoignage de respect. «Son Altesse est sur le point » de contracter un lien de parenté avec notre » pays, de devenir un des nôtres ; à S. A. R. sera » confié par le peuple un de ses biens les plus » chers, la main delà fille aînée de l'Angleterre, » de la fille aînée d'une Reine dont le bonheur » et les intérêts sont identiques avec ceux » de la nation. Le loyalisme n'est pas pour les » Anglais un simple sentiment, c'est une pas-

» sion, une portion de leur nationalité, de » même que la fidélité anglaise, qui n'a jamais » abandonné un ami, et son courage, qui n'a » jamais redouté un ennemi. »

Auparavant le prince avait accompagné la reine et la famille royale à Manchester, afin de visiter l'Exposition des Beaux- Arts. A l'hôtel de ville, la municipalité présenta au prince une adresse, à laquelle il dut répondre, « Fritz », note la reine dans son Journal, « a parlé très » bien et a eu beaucoup de succès. »

Le 14 juillet, le prince, enchanté de sa réception en Angleterre, retourna à Berlin. Au sujet de cette visite, le prince Albert écrit au prince de Prusse : « Nous sommes charmés » d'apprendre que Fritz a été si content de » son séjour officiel en Angleterre. Il se sera » convaincu que le pays voit avec plaisir » l'union qu'il contracte avec notre famille, w qu'il lui rend personnellement justice et qu'il » l'accueille avec bienveillance comme homme » et comme prince de Prusse. Qu'il en serait » ainsi , c'est là ce que nous savions bien ; mais » c'a été pour nous une satisfaction de voir

l'EMPKREUR FRÉDÉRIC 59

» cela démontré devant le monde et re- » connu par le prince lui-même» Il a produit » partout, ps^ son attitude, la meilleure im- » pression. »

Le moment du mariage approchait ; il était fixé pour la fin de janvier 1858. La séparation de la princesse de ses parents et de son pays s'annonçait non sans douleur. Au mois d'octobre, la famille royale résidait à Balmoral en

Ecosse. « Vicky », écrit le prince Albert à la vieille duchesse de Cobourg, » souffre sous le » coup de ce sentiment qu'elle va saluer pour » la dernière fois tous les lieux qu'elle visitera » et qui sont son pays natal. Je pense souvent » à Jeanne d'Arc disant adieu à ses chères » campagnes, d'autant plus que moi-même » j'ai passé par là. »

La famille royale passa la première partie du mois de janvier à Windsor, puis rentra le 15 à Londres. Avant de quitter Windsor, la reine et sa fille parcourent encore une fois ensemble les chambres où celle-ci avait passé sa jeunesse. « Vicky», note la reine dans son Journal^ « est profondément affectée de cette

60 l'empereur FRÉDÉRIC

» phase si grave de sa vie, de cette vraie sé- » paration de sa jeunesse. Pour la dernière » fois elle avait dormi dans cette chambre » avec Alice. Maintenant c'est fini. »

De grandes préoccupations se préparaient pour le prince Frédéric-Guillaume. Son mariage l'obligea de quitter Breslau. Le 19 septembre 1857, il prit congé de son régiment, auquel il s'était attaché et duquel il était très aimé. Il en passa une dernière revue et harangua les troupes : « Je vous dis adieu non » sans vous remercier cordialement de la fidé- » lité et de l'obéissance dont vous avez fait » preuve sous mon commandement. Partout » j'ai rencontré du zèle et de l'attention, depuis » le premier jusqu'au dernier jour. C'a été ma » plus grande joie lorsque j'ai pu présenter le » régiment à mon père, le prince de Prusse, » et je me réjouirai toujours d'avoir eu de pa- )) reils soldats sous mes ordres. Je n'oublierai » ni ces temps ni vous, et mon plus vif désir, » dont l'accomplissement me causerait une joie » extrême, serait de pouvoir recevoir avec vous, » qui êtes, pour la plupart, de mon école, le j

l'empereur FRÉDÉRIC 61

» baptême du feu devant l'ennemi. » Le prince, qui avait vaillamment partagé avec ses soldats les fatigues des grandes manœuvres, reçut, le 3 octobre, le brevet de commandant d'une brigade d'infanterie de la garde. Ce fut la dernière récompense qu'il obtint de Frédéric- Guillaume IV, qui, quelques jours après, eut un transport cérébral et devint incapable de régner. Son frère, le prince de Prusse, fut d'abord appelé à le suppléer, puis, un an après, à prendre en main la Régence (1). Le 23 octobre, en présence des princes de Prusse et du prince Frédéric-Guillaume, le roi signa le décret de suppléance.

Le mariage avait été définitivement fixé au 25 janvier 1858. On avait voulu le célébrer le 18 janvier, anniversaire du couronnement du premier roi de Prusse ; mais les affaires de gouvernement empêchaient le prince de Prusse de s'absenter plus tôt de Berlin. Le fiancé princier partit le 21 pour Ostende, où le yacht à vapeur le Vivid le reçut à son bord. Le 23 il

(1) V. ['Empereur Guillaume et son règne, ^p, 49 ss.

62 l'empereur FRÉDÉRIC

arriva à Londres, où, depuis le 15, les invités avaient commencé à affluer. Dans le nombre on remarquait le prince et la princesse de Prusse, les princes Frédéric-Charles, Albert et Adalbert de Prusse, l& roi des Belges, le duc de Brabant et le comte de Flandre, le duc régnant de Cobourg, le prince Guillaume de Bade, le prince de HohenzoUern et bien d'autres. <( Toute la maison est pleine », » note la reine dans son Journal; « quel bruit » et quelle agitation ! » Tous les jours de 80 à 90 personnes s'asseyaient à la table royale. Le 18 eut lieu un grand dîner, suivi d'une soirée. « Après dîner », écrit la reine, » il y a eu soirée et une jolie sauterie. On était » très animé, tous les princes dansaient; Al- » bert n'a pas valsé. Ernest (le duc de Cobourg) » disait qu'il croyait rêver en voyant Vicky » danser comme fiancée, absolument comme » moi il y a dix huit ans, et cependant, disait-il, » j'avais encore l'ah* très jeune. En 1840, le » bon cher papa (le vieux duc de Cobourg) » avait dansé avec moi, comme aujourd'hui » Ernest avec Vicky. »

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La reine tenait à ce que le public eût sa part des fêtes du mariage. Elle fit organiser quatre représentations au Majesty's Théâtre. La salle était splendidement décorée pour la circonstance. Tout un côté de loges de premier rang avait été aménagé en une seule loge pour les hôtes princiers. « Nous formâmes», dit le Journal de la reine, « une rangée superbe » de personnages royaux. J'étais assise entre » le cher oncle (le roi des Belges) et le prince » de Prusse. La représentation se termina par » le God save the Queen ! que l'assistance tout » entière, debout, chanta avec accompagne- » ment de l'orchestre. » Les bals et les dîners se succédèrent d'un jour à l'autre.

Le 23 janvier, le Journal de la Reine note :

« Beau temps; gelée. Grande agitation; mais « je me sens calme. Un énorme vacarme, des » questions s'entrecroisent, Albert est de- » mandé partout. Plus tard promenade au » jardin avec Albert et notre chère enfant.

» Belle journée. Albert est parti à une heure » pour recevoir Fritz, qui a débarqué à dix » heures et demie, est arrivé à une heure et

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» demie avec une escorte et a été reçu, en bas, » par toute la cour. Je l'ai reçu très cordiale- » ment en bas de Tescalier ; il était pâle et » nerveux. Au haut de l'escalier Vicky et » Alice Tontreçu, et nous sommes entrés dans )) la salle d'audience. »

La reine écrit encore le 24 janvier dans son Journal : « C'est la dernière journée de la pau- « vre petite Vicky avant son mariage. Journée » grave, qui me rappelle tant la mienne.

» Après le déjeuner nous avons rangé les ca- » deaux (fort beaux) pour Vicky, dans le grand » drsiwing room, sur deux tables : ceux de » maman et les nôtres sur l'une ; sur l'autre, » ceux de Fritz, du roi et de la reine de » Prusse, de l'oncle, d'Ernest et de la duchesse )) de Cobourg. Les perles de Fritz sont les » plus grosses que j'aie jamais vues, toute une » rangée. Sur une troisième table, trois beaux )) candélabres, notre cadeau. Le prince et la » princesse de Prusse, maman, tous les prin- » ces et nous, nous avons conduit Fritz et » Vicky dans le salon. Elle était tout à fait hors » d'elle. Fritz était enchanté. A midi et demi.

l'empereur FRÉDÉRIC 65

» office ; Tévêque d'Oxford prêchait. Après le

» second déjeuner, nouvelle visite du salon aux

» cadeaux, où nous avons trouvé encore d'au-

» très beaux cadeaux, en partie envoyés par

» des dames, une quantité d'ouvrages à Tai-

» guille... J'étais très occupée, dérangée

» à chaque instant. Avant l'office, la chère

» Vicky m'afaitprésentd'unetrèsjoliebroche,

» renfermant ses cheveux; elle m'a embrassée,

» en me disant : J'espère, que je me montrerai

» digne d'être ta fille... Les devoirs de l'hos-

» pitalité remplis, nous avons conduit Vicky

» dans sa chambre, l'avons embrassée et lui

» avons donné notre bénédiction ; elle était

» accablée. Je l'ai prise dans mes bras, et elle

» s'est jetée au cou de son père adoré. »

Le lundi 25 janvier fut le jour du mariage.

La reine note dans son Journal : « C'est le se-

» cond jour le plus important de ma vie. Je me

» sentais comme si je devais me marier une

» seconde fois. Mais j'étais plus nerveuse; car

» je n'avais pas, comme alors, la délicieuse

» sensation, qui élève et soutient, celle de me

» donner pour la vie à celui que j'aimais et

» adorais, aujourd'hui et pour toujours. Je me » suis levée ; et pendant que je m'habillais, la )) chère Vicky est venue ; elle avait Tair bien )) portant et tranquille, dans une disposition » d'esprit excellente et calme. Elle avait eu un » sommeil meilleur que depuis longtemps. Cela » m'a beaucoup soulagée. Je lui ai donné un » beau livre, qui avait pour titre: « Don pour » la fiancée. » Au moment de se rendre à la chapelle royale, on a fait le daguerréotype, sur la même planche, de la reine, de la princesse et du prince Frédéric-Guillaume. La reine ajoute dans son Journal: « Je tremblais y> tellement que mon portrait n'est sorti qu'em- » brouillé. » La reine décrit le cortège en détail. Elle parle de la foule des spectacteurs, des fanfares, des cloches, a Albert et mon » oncle, en uniforme de maréchal, leurs bâtons » de commandement dans les mains, les deux » fils les plus âgés de la reine ont ouvert le » cortège ; nos trois filles en robes de satin )> rose ornées de dentelles, Alice avec une ^ couronne de fleurs dans les cheveux, les » deux autres sœurs avec des bouquets de

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» bleuets, nos quatre fils les plus jeunes en » costume de montagnards écossais. Le son » des trompettes et les acclamations multi- :» pliées m'ont ôté tout courage. Vicky, dans » ma voiture, était assise en face de moi. A » Saint-James, je l'ai conduite dans un salon » où attendaient l'oncle, Albert et les huit » demoiselles d'honneur. Nous sommes entrés » dans le salon réservé, où se trouvait maman, » qui avait bonne mine dans sa robe de ve- » leurs violet bordée d'hermine. La plupart » des autres princes et princesses étaient » déjà réunis dans la chapelle. Ensuite le cor- » tège s'est rangé absolument comme lors de » mon mariage. Devant moi maman, puis » lord PaJmerston avec le glaive d'État, Bertie » (le prince de Galles) et Alfred ; moi, avec les » deux petits garçons à mes côtés et les trois » filles derrière moi. L'aspect était très so- » lennel, lorsque, traversant les appartements, » nous avons descendu les escaliers dans la » cour couverte. Imposant et beau spectacle, w cette petite chapelle avec l^assistance de » dames richement vêtues, d'hommes en uni-

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» formes. Devant Tautel se tenait l'archevêque, » les princes de chaque côté. Les tambours » et la musique jouaient des marches, l'orgue » s'est lait entendre à l'approche et à l'entrée » du cortège. Fritz avait Tair pâle et nerveux; )) mais, se contenant, il s'est incliné devant )) nous et agenouillé ensuite très pieusement. » Ensuite est venu le cortège de la fiancée ; » notre douce fleur avait l'air touchant et » gracieux, avec son regard innocent, assuré » et grave, et avec son voile flottant sur ses » épaules. Elle marchait entre son cher père » et le cher oncle Léopold, qui avait assisté » à son baptême et à sa confirmation. Ma der- » nière crainte de perdre contenance s'est dis- » sipée à la vue de l'attitude si calme et si re- » cueillie de Vicky... Le cher Albert l'a prise » par la main pour la donner. Mon cher Albert » avait l'air bien ému : ce qui me rappelait que » j'avais été agenouillée à côté de lui de la » même façon et à la même place. »

L'archevêque de Cantorbéry, après une courte allocution, adressa aux fiancés les questions usitées, auxquelles ils répondirent par les

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mots: «je le veux». L'archevêque poursuivit:

« Qui donne cette femme à cet homme en » mariage ? » Le prince Albert s'avança et conduisit la princesse vers l'archevêque, qui invita le fiancé à prendre de sa main droite la main droite de la fiancée. Le prince dit alors : « Moi, Frédéric-Guillaume Nicolas Charles, )) je te prends, Victoria Adélaïde Marie, pour » ma femme, afin de te posséder et de te sou- » tenir à partir de ce jour, dans le bonheur » et le malheur, dans la richesse et la pau- » vreté, dans la maladie et la santé, pour t'ai- » mer et t'estimer jusqu'à ce que la mort nous » sépare suivant l'arrêt secret de Dieu, et je )) t'engage à cet effet ma loyale parole. » La princesse pïononça le même engagement; les anneaux furent échangés, et l'archevêque prononça la bénédiction sur le prince et la princesse Frédéric-Guillaume de Prusse. Au même moment les canons tonnaient à Berlin et les cloches du château de Charlottembourg sonnaient pour annoncer le joyeux événement aux habitants.

La reine note encore dans son Journal les

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scènes touchantes qui suivirent la cérémonie : <( Nous deux, nous avons embrassé ten- « drement Vicky, qui n'a pas versé une larme et » a embrassé ensuite sagrand'maman; moi, j'ai » embrassé Fritz. Elle est allée ensuite auprès » de ses nouveaux parents, et nous sommes )) allés également auprès du cher prince et de » la chère princesse de Prusse, qui étaient » très émus. Albert leur a donné la main; moi, » je les ai embrassés et leur ai serré la main. » Mon cœur débordait... J'étais si émue, si » joyeuse et si soulagée que j'aurais voulu em- » brasser tout le monde. J'ai donné la main à » Clarendon et à Palmerston. Le jeune couple )) est retourné à Buckingham Palace, et nous » avec l'oncle et le prince de Prusse, que j'ai » prié de me tutoyer. Arrivés au palais, nous » sommes allés, avec les nouveaux époux, à )) la fameuse fenêtre (au dessus du grand por- » tail); ils sont sortis sur le balcon pour se » montrer. »

Puis on se sépara. Les jeunes mariés se retirèrent à Windsor. Pour la première fois, — la reine le note dans son Journal — au dîner de

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famille la fille aînée manquait ; le vide fut vivement ressenti par la mère et le père. Un rayon de joie rentra le soir avec le messager venant de Windsor, porteur d'une lettre de la princesse annonçant que les élèves du collège d'Eton, à la station de Windsor, avaient dételé la voiture des princes pour s'y atteler et la traîner au château.

Le 27, toute la cour se rendit à Windsor, où la reine tint, le lendemain, un chapitre de Tordre de la Jarretière, pour recevoir le prince Frédéric-Guillaume. Un grand dîner de gala, dans la galerie de Waterloo, termina cette journée. La plupart des invités quittèrent Londres, et, le 28, la famille royale, visitant le Théâtre de la Reine, fut de nouveau l'objet d'une ovation enthousiaste. On était en famille. Le public lui fît un accueil chaleureux ; l'air national fut demandé et exécuté deux fois avant et une fois après la représentation.

Le 30, les jeunes mariés donnèrent audience aux nombreuses députations des grandes villes, présentant des adresses et offrant de magnifiques cadeaux. Le prince Albert,

dans une lettre à sa mère, la duchesse douairière de Cobourg, résume la longue série de ses occupations pendant les fêtes nuptiales : « Nous avions à héberger trente-cinq princes, » à les .fêter, à leur montrer l'Angleterre, » à présenter la fiancée au peuple, à la so- » ciété, à recevoir le fiancé, à préparer leur » séjour de lune de miel à Windsor, à rece- » voir le gendre dans Tordre de la Jarretière, » à déménager ici... Je suis maintenant un » vrai beau-père, et notre enfant est une vraie » femme. Que cela nous paraisse quelque peu » singulier, voilà ce que tu comprendras, )) de même que la séparation pour toujours de » notre chère fille du reste de la famille pro- » duise un effroyable déchirement dans notre » cœur. Je nVse songer au moment où nous » devons la perdre. Il paraît qu'en Allema- » gne on va l'accueillir avec la plus grande » affection ; ici l'enthousiasme du peuple est » impossible à décrire. »

En attendant, la reine pense avec effroi au mardi de la séparation... «Le mardi», note-telle, le dimanche, dans son Journal, « est sus-

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» pendu comme un orage au dessus de nos » têtes ; mais Dieunous le fera traverser, et nous )) aurons la satisfaction de voir le cher jeune » couple parfaitement heureux. » Le lundi la reine note : « C'est aujourd'hui le dernier » jour que notre chère enfant est auprès de » nous, je ne puis le croire, et par moments » cela me rend misérable. » Du côté de la jeune princesse, la terreur de la séparation n'était pas moins grande. « Je crois », disaitelle, « que l'adieu du cher papa sera ma » mort. »

Le mardi 2 février débuta par une matinée grise et brumeuse. « Je me suis levée le cœur » gros», note la reine, « et je suis allée à la » chambre de la chère Vicky pour me la cher- » cher une dernière fois. Je luxais de toutes » mes forces contre ces trist3s sentiments.

» A dix heures trois quarts Vicky est venue )> dans ma chambre, le visage attristé. Nous » nous sommes embrassées tendrement, et nos n larmes ont coulé abondamment ; puis nous » nous sommes remises. Albert nous a re- » jointes, et nous avons essayé de parler d'autre

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>ï chose. » La princesse mit ses yêtements de voyage. « Maintenant le moment a&eux était » venu. Nous sommes entrées toutes deux » dans le salon d'audience, où se trouvaient » maman et tous les enfants. Je luttais encore ; » mais lorsque j'ai été près de l'escalier, mon » cœur a failli se rompre et je ne pouvais plus » retenir mes larmes. Mon cher Albert m'a » dit affectueusement qu'il était bien fâché » d'avoir à me quitter en ce moment. J'ai » marché en avant, suivie de Vicky et de » Fritz. Le hall était rempli de tout notre » monde et de tous nos gens, y compris lady » Churchill et lord Sydney, qui les accom- » pagnent à Beriin. Beaucoup de domesti* » ques y étaient aussi, et aucun œil ne restait » sec. Je l'ai serrée dans mes bras, l'ai bénie » et n'ai plus su quoi lui dire* J'ai embrassé » le bon Fritz et lui ai serré la main. Il iie » pouvait parler et ses yeux étaient remplis » de larmes. Je les ai embrassés encore une fois » à la portière de la voiture. Albert est monté » avec eux et Bertie dans la voiture décou- » verte... Un moment terrible et une terrible

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» journée ! j'étais tout à fait misérable, mon )> cœur se déchirait à la pensée que ma chère » enfant s'en allait pour si longtemps et que » tout était fini... »

Le prince Albert, qui fit à ses enfants la conduite jusqu'à Gravesend, n'était pas moins remué. Il avait attendu que le bateau partît ; mais sa fille n'était pas venue sur le pont. Le lendemain 3, il lui adressa une première lettre. « J'avais le cœur gros, hier, lorsque » tu appuyais ton front sur ma poitrine, pour » laisser libre cours à tes larmes. Je ne suis » pas une nature démonstrative : voilà pour- » quoi tu te doutes à peine combien je t'ai » toujours chérie et quel vide tu as laissé dans » mon cœur, et pourtant pas dans mon cœur, » où tu demeureras toujours, mais dans la vie » journalière, qui rappellera toujours au cœur ji ton absence. »

Nous nous sommes arrêtés un peu longuement sur tous ces détails du mariage de la princesse Victoria avec le prince Frédéric- Guillaume, parce qu'ils dépeignent l'intensité et le vrai caractère de la vie de famille à laquelle

la jeune princesse fut enlevée. Le peuple anglais tout entier partageait la joie aussi bien que la douleur de la reine. Ce que la princesse allait trouver dans sa nouvelle famille compenserait-il ce qu'elle venait de quitter ?

Après les ovations du départ d'Angleterre, celles de la bienvenue en Prusse. Débarqués à Ostende et après avoir traversé Bruxelles, les jeunes mariés franchirent, le 4 février, la frontière prussienne à Herbesthal, où ils furent salués par les chefs militaires et civils de la Province Rhénane. A Aix-la-Chapelle, réception de délégués de dix-neuf grandes villes rhénanes, présentant un album. A six heures du soir, ils arrivèrent à Cologne, où la cathédrale était brillamment illuminée. Le lendemain 5, le voyage fut continué jusqu'à Mag debourg; partout, en route, les autorités et les populations accouraient aux stations pour saluer les princes. A Hanovre, ils furent fêtés par le roi George dans son palais. Le duc de Brunswick les accompagna de là jusqu'à sa capitale. A minuit seulement, ils entrèrent à Magdebourg, où ils passèrent la nuit, pour en re-

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partir le lendemain à midi. Bientôt se montrèrent les clochers de Potsdam. Au moment où le train passa le pont du Havel, les canons de la place du château firent le salut. A la gare se trouvaient le prince de Prusse et tous les princes de la famille royale. Les représentants de la municipalité souhaitèrent la bienvenue. Une voiture de gala à six chevaux, escortée de cavalerie, emporta le couple princier au château. Au pied du grand escalier, il fut reçu par la princesse de Prusse et ses dames. La présentation des chefs des autorités militaires et civiles termina cette journée. Le lendemain dimanche fut consacré, après Toffice, à la visite du château de Babelsberg, où le prince avait passé tant d'années de sa jeunesse.

Le lundi, 8 février, eut lieu, d'après les vieux usages de la famille des Hohenzollern, l'entrée solennelle des jeunes mariés dans la capitale prussieniie. Le cortège partit, le matin, de Potsdam pour franchir en voiture les vingt-six kilomètres qui séparent cette ville de Berlin. Sur toute la route, les villages

avaient dressé des arcs de triomphe ; des paysans à cheval se joignirent en différents endroits au cortège. Celui-ci, à l'entrée du grand parc qui borne la capitale à l'ouest, traversa le bois pour se rendre au château de Bellevue, résidence d'été, où le roi et la reine attendaient le couple princier. L*infortuné souverain , frappé par la maladie, retrouva à ce moment quelques lueurs de raison. « C'est char- » mant », s'écria-t-il, en embrassant la princesse Victoria, « que tu sois enfin làl » Après un court entretien, le roi se retira pour retourner à Charlottenbourg, tandis que le cortège se mit en mouvement pour prendre dès lors son caractère solennel. On avait changé de voiture. L'équipage qui avait amené le jeune couple disparut pour faire place au carrosse de gala royal, tout doré et surmonté de couronnes. A une certaine distance de la ville, quarante postillons de l'Etat, les corporations des marchands et des bouchers, usant d'un privilège traditionnel et représentées par un grand nombre de leurs membres à cheval, prirent la tête du cortège. Vers deux heures,

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on atteignit la porte de Brandebourg, où les autorités de Berlin présentèrent leurs hommages. De là, par la promenade des Tilleuls, au bruit du canon et au son des cloches, entre la haie des corps des métiers venus avec leurs drapeaux et leurs insignes, le cortège se dirigea vers le vieux château. Au pied du grand escalier d'honneur attendait le prince de Prusse, qui conduisit ses enfants auprès de la reine. Après les présentations officielles, ils sortirent sur le balcon pour saluer la population et faire défiler les corporations. Le dîner de gala eut lieu dans la salle Blanche ; la Reine le présidait. Le prince de Prusse, après le toast aux souverains, leva son verre a pour boire à l'heureuse alliance entre la » Grande-Bretagne et la Prusse et à l'auguste » couple nouvellement marié ! »

Les fêtes et les réceptions occupèrent toute la semaine. L'accueil avait été très chaleureux. La princesse de Hohenlohe-Langenburg, sœur de la reine Victoria, lui écrit le 17 février : « Tu as été mise au courant de tous »les faits, et tu sais combien la princesse est

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» admirée ici et mérite de Tôtre. L'enthou- » siasme et l'intérêt qu'on lui témoigne dépas- » sent toute imagination. Jamais une prin- )) cesse n'a été accueillie ici comme elle. Cela » montre de quel côté se trouvent les sympa- » thies ; assurément ce n'est pas du côté du » pôle nord. » Le toast du prince de Prusse et cette lettre indiquent le caractère politique de ce mariage.

LE PRINCE ROYAL

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