CHAPITRE DEUXIÈME
LE PRINCE ROYAL
Portée politique du mariage du prince Frédéric-Guillaume. •^ Influence du prince Albert. — Correspondance du prince Albert avec sa flUe. — Visites du prince Albert et de la reine Victoria à Potsdam. — Réflexions de la reine Victoria sur le culte de l'alliance avec la Russie. — Avènement du prince de Prusse à la régence* — Naissance du prince Guillaume. — Joie à Berlin. — Conseils du prince Albert à sa fllle. — A propos du secret de la francmaçonnerie. — Le prince Albert sur la politique de la Prusse. — La princesse Victoria sur les concordats avec le Pape. —Mémoire de la princesse sur la responsabilité ministérielle. — Les œuvres d'art de la princesse. — Mort du prince Albert. -« Le prince Frédéric-Guillaume et l'armée, — Ses avancements en grade.—
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Si nous avons raconté avec quelque détail les fiançailles et le mariage du prince Frédéric-Guillaume, c'est que cet événement, en dehors de ses côtés familiers bien faits pour inspirer la sympathie, marque une phase importante dans Thistoire politique de la Prusse. II coïncide en effet avec la maladie du roi et précède un changement de règne, c'est-à-dire un changement de politique. Frédéric-Guillaume IV avait été fermement attaché à la Russie : son frère avait choisi pour son fils une alliance qui devait rapprocher, pour un temps du moins, la Prusse de PArigleterre.
Le prince Albert, époux de la reine Victoria, avait été, depuis 1848, le confident du prince de Prusse et bien souvent son conseiller. Ces rapports se sont maintenus jusqu'à la mort du prince, qui entretenait avec sa fille une correspondance suivie, dans laquelle étaient traités tous les sujets. C'est sur cette correspondance que l'historien ne peut se dispenser de jeter un coup d'œil ; car elle met en relief les personnages et leurs actes, en même temps qu'elle
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fait reconnaître l'importance de la perte que la nouvelle cour de Prusse fit, à la fin de 1861, par la mort prématurée du père de la princesse Victoria.
Les premières lettres du prince Albert à sa fille contiennent surtout des conseils tels que le père a l'habitude d'en donner à son enfant. A Londres on avait été informé des moindres détails du premier début. Le jeune prince avait télégraphié à la reine, sa belle-mère : « Toute « la famille royale a été enchantée de ma « femme. » Le prince Albert en félicita sa fille et l'exhorta à aider son mari à conserver l'affection de ses compatriotes. Puis les sujets politiques commencent à prendre une place importante dans les lettres échangées entre le père et la fille. Le prince Albert avait d'ailleurs la plus haute idée de sa fille. « C'est un esprit » d'homme et un cœur d'enfant », avait-il dit un jour. A Berlin, des observateurs compétents ne tardèrent pas à confirmer ce jugement. <( Elle voit plus loin et plus juste », écrivait-on au prince Albert, « que beaucoup d'hommes, » parce que son intelligence pénétrante, jointe à
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» un cœur excellent, ne connaît pas le mot :
» préjugé. »
Le 2 avril, le prince Albert écrit à son ami Stockmar : » Elle deviendra certainement un » jour une personne éminente, que la Prusse » aura lieu de bénir. Je lui écris tous les mer- » credis, et je reçois ses lettres tous les lundis. » Nous causons de toute sorte de sujets d'or- » dre général, puisqu'elle écrit à sa mère tous » les détails de sa vie. » Le 10 mars il écrivait à sa fille : k II paraît que tu t'es, avec » beaucoup de tact, familiarisée avec ta nouvelle «situation. » Quelques jours après, il lui faisait déjà part de son projet d'aller les voir, dans l'intimité, à Potsdam. On parlait aussi du budget déménage. La princesse en avait communiqué les détails à son père, qui lui donna plaisamment le conseil d'inscrire dans son budget c( uni chiffre respectable pour l'imprévu: ce » monsieur est l'hôte le plus coûteux de notre » vie, et nous ferions des mines longues, si )) nous n'avions rien à lui offrir. »
Le 4 juin, le prince Albert arriva à Babelsberg. « Les rapports entre les jeunes gens »,
écrit-il à la reine, « sont les meilleurs qu'on » puisse désirer. J'ai de longs entretiens avec » tous les deux, isolément et ensemble, et j'en » suis extrêmement satisfait. » Le 6, ayant son départ, il écrit au baron Stockmar : « Je suis » très content démon séjour ici. Le jeune cou- » pie vit dans la meilleure harmonie. » Cette courte excursion avait encore pour but de préparer la visite de la reine Victoria, qui brûlait du désir de voir sa flUe dans son nouveau milieu.
C'est au mois d'août que ce voyage eut lieu.
La reine Victoria en a noté les détails dans son Journal. Elle avait débarqué à Anvers, pour prendre ensuite la route de Cologne. A Aix-la- Chapelle, la reine et le prince Albert furent reçus par le prince de Prusse, qui les accompagna jusqu'à Potsdam. A Dusseldorf le prince Antoine de HohenzoUem reçut le couple royal ; à Hanovre ils furent salués par le roi et toute sa cour. Aucun détail n'échappe à la royale voyageuse. Elle note toutes les ovations, tous les personnages qui lui ont plu. Elle n'oublie pas, à son passage à Hamm, en Westphalie,
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le prêtre « à la grosse tête », qui Ta haranguée pour la 'remercier « du beau cadeau » qu'elle avait fait à la Prusse en lui donnant Vicky.
A Btickebourg, elle aperçoit en passant, sur le quai, sa vieille institutrice, la baronne Lehzen, qui la salue en agitant son mouchoir. Vers le soir, elle arriva à Magdebourg, où l'attendait c< Fritz, rayonnant, qui est monté avec nous, en » nous disant que Vicky et beaucoup de per- » sonnages officiels nous attendaient à la » gare du palais de Potsdam. Le cœur bat » de plus en plus fort à la mère. Peu à peu la » nuit tombait, et le temps nous paraissait de » plus en plus long, à mesure que nous appro- » chions du but de notre voyage. A la gare du » parc setenait notre chère enfant, un bouquet » à la main ; elle est montée avec nous, et Té- » treinte a été forte et longue, nous avions » tant de choses à nous dire, à nous raconter, » à nous demander ; cependant elle n'avait pas » changé, elle avait bon air, tout à fait la » Vicky d'autrefois. C'a été un moment heu- » reux et j'en remercie Dieu ! En quelques » minutes nous sommes arrivés à la gare de
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» Pots dam, où la musique et une compagnie de » soldats de la garde nous ont reçus ; sur le pas y> de la porte se trouvaient la chère princesse » de Prusse et sa sœur la princesse Charles. » On alla à Babelsberg, resplendissant des lumières d'une brillante illumination. « Beaucoup » de visages connus, je me sentais presque )) comme chez moi. » Le lendemain, la reine, dépeignant les charmes du paysage étalé à ses pieds, ajoute : « Vicky est venue s'as- » seoir auprès de moi. Il me semblait qu'elle » m'appartenait de nouveau. » Le 14 août, la reine parle de différents personnages qui lui avaient été présentés. Entre autres, le maréchal Wrangel, « plein de Vicky et du mariage. »
« C'est un ange », disait-il. » Il m'appelle : ma » chère reine, et me dit: vous avez l'air comme » si vous alliez au bal. » Le ministre Mantçuffel n'eut pas le don de lui plaire ; le prince Albert n'aimait pas cet homme d'Etat, qui pourtant, pendant la guerre de Crimée, avait énergiquement combattu l'influence russe.
La reine Victoria visita aussi Berlin et son vieux château royal, où elle remarqua, avec
quelque dépit, « dans les appartements de la » reine, de nombreux souvenirs dénotant un » véritable culte de l'empereur Nicolas. » La môme impression, évidemment désagréable, s'impose à la reine pendant sa visite au palais de Charlottenbourg. « Le culte», dit-elle dans son Journal, « qui est pratiqué pour toute la » famille de Russie, est singulier et tout artifî- » ciel, puisque le pays déteste tout ce qui est » russe. » Le 28 août, la reine prit congé de ses enfants. « L'adieu », dit son Journal, » a été bien douloureux. Nos larmes, comme » celles de Vicky, ont coulé abondamment ; )) mais nos dernières paroles ont été : au re- )) voir ! à bientôt ! » Cependant cette visite à la cour de Prusse ne fut pas renouvelée par la reine. Elle n'en avait pas été complètement satisfaite. L'étiquette rigoureuse de la cour de Berlin n'avait su tenir compte de la position privilégiée du prince Albert comme mari de la reine, et celle-ci en avait été vivevement froissée.
Le prince Frédéric-Guillaume, après son mariage, avait repris ses occupations mili-
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taires. II avait reçu la première promotion en grade par son père, qui l'avait nommé général de brigade. De graves événements vinrent changer sa position. Le roi Frédéric-Guillaume, absolument incapable de régner, avait transmis la régence au prince de Prusse. Le 20 octobre, celui-ci prêta serment devant les Chambres, et le prince Frédéric-Guillaume assista à cet acte solennel. Quelques jours plus tard, le régent présenta à son fils les nouveaux ministres qui avaient succédé au ministère Manteuffel. C'étaient des libéraux modérés, dont plusieurs avaient vécu dans l'intimité du régent pendant sa retraite à Coblentz ; le régent partageait généralement leurs idées, par raison politique bien plus que par conviction. Par contre, le prince Frédéric-Guillaume sympathisait avec eux de tout son cœur, et prenait une part active aux délibérations du conseil des ministres.
La dynastie était sur le point de s'augmenter d'un nouveau membre, peut-être un héritier de la troisième génération. En effet, le 27 janvier 1859, la princesse Victoria mit au
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monde, un fils qui reçut le nom de Guillaume, d'après son grand-père, le Prince Régent. La naissance ne s'était pas effectuée sans danger pour la mère. A la cour de Londres, la joie fut immense, « Le danger », écrit le prince Albert au roi Léopold, « a été grand pour la » mère et l'enfant. Le pauvre Fritz et ses pa- » rents doivent avoir bien souffert; ils ne » comptaient pas sur la naissance d'un enfant » vivant, et leur joie n'en est que plus vive » en présence d'un gros garçon bien portant.
» La joie causée par la naissance d'un héritier » éventuel du trône est immense à Berlin, et ici » même la sympathie est générale. » La reine déplorait de ne pouvoir assister au baptême.
« Mon cher oncle )) , écrit-elle au roi des Belges, (c cela me déchire presque le cœur de ne » pouvoir assister au baptême de notre pre- » mier petit-fils. Jamais, je crois, je n'ai » éprouvé une déception si amère. Et c^st » un événement tellement heureux pour » les deux nations, il les rapproche telle- » ment que c'est vraiment fâcheux. » Lord Raglan et lord de Ros furent envoyés à
Berlin pour représenter la reine. « Je suis )) certain », écrit le prince Albert le 9 mars à. sa fille, « que la présence de ces deux mes- » sieurs te fera plaisir. Notre plaisir à nous ne » se réalisera que lorsqu'ils seront de retour et » que nous pourrons les interroger. Ce que tu » me dis de l'amabilité du prince et de son » intérêt aimant pour toi me rend très heu- » reux. Moi-même, je l'aime beaucoup, l'es- » time et l'apprécie, et je me réjouis aussi » pour lui de ce qu'il ait trouvé en toi et dans » son enfant des liens de bonheur domestique » qui devront l'attacher à son intérieur, où l'on » trouve uniquement, à la longue, de la satis- » faction pour la vie. »
Grande avait été la joie à Berlin, lorsque dans la soirée du 29 janvier les 101 coups de canon réglementaires avaient annoncé la naissance d'un fils. Le prince-régent . était au ministère des affaires étrangères en conférence avec le ministre, M. de Schleinitz, lorsque le comte de Perponcher, maréchal de la cour, entra tout à coup pour lui annoncer Theureux événement. Sa voiture n'étant pas là, le prince
sauta dans un fiacre pour se rendre au palais de son flls. Le père etleflls durent paraître sur le balcon pour se montrer à la foule. Le lendemain matin, le prince Frédéric-Guillaume réunit tous ses domestiques pour leur présenter son fils, qu'il portait lui-même sur ses bras. Puis vinrent les députations officielles. Aux présidents des deux Chambres, le prince dit : « Si Dieu conserve la vie à mon fils, ma plus » belle tâche sera de l'élever dans les senti- » meipits et les idées qui m'attachent à la » patrie. »
A cette période de la vie de sa fille se rattachent de nombreuses lettres du prince Al* bert, qui offrent un mélange de conseils domestiques et de réflexions politiques et même philosophiques; car ce père causait de tout avec sa fille, dont la haute instruction embrassait les matières les plus délicates. Qu'on en juge d'après cette lettre que le prince Albert lui écrit le 16 mars, après le retour de ses représentants au baptême : « ...Tu n'as que dix- » huit ans et tu auras à soutenir encore bien des * chocs ; tu en recevras aussi sur lesquels tu
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^y ne comptais pas. Il faut t'y préparer, comme » r Autriche se prépare à la guerre, qui pour- » rait éclater; sinon, tu succomberas et tu mè- » neras une existence maladive, qui sera pour » toi un malheur et pour le pauvre Fritz » une effroyable charge pour la vie, en môme » temps que tu manqueras toute ta vocation » et ne pourras vaquer à aucun de tes de- » voirs. y>
Puis, passant à un autre sujet, il continue : 31 Le motif qui te porte à critiquer la franc- » maçonnerie (le prince Frédéric-Guillaume, » comme on Ta vu, en faisait partie), parce » que les maris ne doivent pas communi- » quer leur secret à leurs femmes, est pré- » cisément chose précieuse. Si la vertu de pou- » voir se taire est yne des plus élevées de 7) l'homme, l'épreuve à laquelle il est mis, jus- T> tement vis-à-vis de l'être pour lequel il montre » toujours la plus grande faiblesse/est aussi la » plus rude et partant la plus conforme à la vertu; » et la femme ne devrait pas seulement se ré- » jouir de le voir subir une pareille épreuve, » mais encore rivaliser de vertu avec lui, en
» surmontant la curiosité innée qu'elle a hé- » ritée de sa première mère Eve. »
Une autre fois le prince écrit à sa flUe :
« Des personnages princiers à qui il est toun jours rendu des services oublient que cela » impose souvent à ceux qui les rendent des » sacrifices qui pourraient leur être épargnés, » si ceux-ci voulaient faire attention à ce point » délicat ; car précisément les serviteurs les » plus fidèles et les amis les plus précieux se » taisent le plus souvent sur leurs propres af- » faires, et il faut les questionner afin de con- » naître la vérité. »
Le 26 août 1859, anniversaire de sa naissance, le prince, répondant aux félicitations de sa fille, lui écrit : « Le plus beau cadeau » que tu puisses me faire et que tu m'aies fait, » c'est l'assurance que tu es heureuse. »
La haute politique ne fut pas oubliée dans cette correspondance, et bien des avis à* l'adresse du prince-régent passaient par l'intermédiaire de la princesse Victoria. L'année 1859 avait vu éclater la guerre d'Italie, et les aspirations nationales de ce pays avaient ré-
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veillé celles de T Allemagne, auxquelles le parti libéral conviait le prince-régent de Prusse de prêter son appui. Le prince Albert favorisait ces efforts, et il s'en entretbit souvent avec sa flUe. « Je suis pour rhégémonie de la Prusse », lui écrit-il le 13 septembre; « mais l'Allemagne » vient pour moi en première ligne, la Prusse, » comme telle, ne vient qu'après. La Prusse » passera, pour moi, en première ligne, lors- » qu'elle se placera à la tête de TAllemagne : » si elle ne veut que faire descendre l'AUe- » magne jusqu'à elle, elle ne s'élèvera pas » elle-même. Elle devra donc montrer du » courage, agir pour l'Allemagne, se sacrifier, » et non montrer de la convoitise ; alors elle » recevra et obtiendra ce qu'elle désire. »
La princesse témoignait de l'intérêt pour les questions les plus épineuses du droit public, lesquelles occupent rarement l'esprit de la femme. Au commencement de 1860, on apprend par une lettre du prince Albert que la question des concordats avec le Pape ne laissait pas la princesse indifférente. En Angleterre elle n'avait pas puisé des opinions bien favorables
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à l'Eglise catholique, et le prince Albert nourrissait à ce sujet des idées ultra^protestantes, en ce sens que, d'après lui, l'Etat devait en tout point primer l'Eglise. « Tu me demandes », écrit-il à sa fille, « s'il est bon et utile pour un » Etat de conclure des concordats avec le Pape ; » j'y réponds par un non des plus énergiques. » Le prince Albert, en écrivant cela, n'avait pas prévu les événements ultérieurs, qui devaient fléchir les partisans les plus résolus de l'omnipotence de l'Etat en matière ecclésiastique.
En d'autres occasions, ce furent les articles du Times contre la Prusse qui fournirent l'aliment des lettres du prince Albert à sa fille. Aux préventions politiques de la feuille de la Cité, s'était joint un incident concernant le traitement brutal d'un Anglaispar un employé de chemin de fer en Allemagne. Le prince Albert insistait pour que le gouvernement prussien mît fin à cet incident. <c Les senti- » ments forment la base des actions et non les » arguments. C'est la ce que nous voyons » dans l'affaire d'Italie; quel que soit le tort
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» du roi en théorie, on ne Tapplaudit pas » moins. Exaspérer les sentiments entre l'An- » gleterre et la Prusse serait un grand mal- » heur. )> .
La princesse Victoria ne se bornait pas à demander des conseils et des éclaircissements à son père; élèvereconnaissante, elle lui en voyait ses travaux. Le fonctionnement constitutionnel à Berlin était de bien fraîche date et nullement réglé. Sous Frédéric-Guillaume IV, le gouvernement s'était efforcé de réduire les pouvoirs des Chambres au minimum et de ramener tout au régime féodal. Avec l'avènement du Prince Régent, le parti libéral avait espéré que le régime constitutionnel deviendrait une réalité. La responsabilité ministérielle, un des principes essentiels du système parlementaire, était inscrit dans la constitution, sans avoir reçu une sanction par une loi organique. La question était donc de toute actualité, et il est à présumer que c'est sous le coup de cette préoccupation que la princesse Victoria, profitant des leçons de droit constitutionnel qu'elle avait reçues de son père, conçut l'idée d'élaborer un
mémoire sur un des problèmes les plus complexes du droit public.
Ce mémoire n'a jamais été livré à la publicité; ce n'est que par une lettre du prince Albert à sa fille qu'on peut se former une idée de ses raisonnements et de ses conclusions, tout en faveur de la responsabilité des ministres. Dans cette lettre, du 18 novembre 1860, le prince dit : « Ce mémoire m'a causé » une grande joie; il est très clair et complet; » il te fait le plus grand honneur... L'idée que » la responsabilité des conseillers de la cou- )) ronne blesse la dignité du souverain est » absolument erronée. Ici nous n'avons pas » de loi sur la responsabilité, parce que nous )) n'avons même pas de constitution écrite ; )) mais la responsabilité découle comme néces- » site logique de la dignité de la couronne et )) du monarque (qui ne peut faire mal). N'im- » porte qui peut donner des conseils à la cou- » ronne ; mais quiconque lui donne des conseils » en est responsable envers le pays. » Le prince part de là pour exposer à sa fille toute une doctrine sur la matière, en y rattachant
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une leçon complète sur les devoirs et la mission du monarque dans l'Etat.
Sur ce grave sujet le prince Albert et, grâce à son enseignement, la princesse Victoria se trouvaient en opposition absolue avec le parti féodal en Prusse. Sa fille lui ayant communiqué un article de la Gazette de la Croix^ le prince lui répond le 26 décembre : « Cet article » exprime clairement l'idée que la monar-- » chie n'a de valeur pour ce parti qu'autant » qu'elle repose sur l'arbitraire ; et c'est ainsi » que ces gens tombent d'accord avec les dé- » mocrates rouges, dont la république n'est » également que le règne de l'arbitraire. »
Ces entretiens ne roulaient pas toujours sur des sujets aussi sérieux. Le talent artistique la de princesse, dont elle envoya souvent des spécimens à ses parents, revient bien des fois sous la plume du prince Albert. « Tes œuvres » d'art », écrit-il le 23 mai 1860, sont bien ar- » rivées, et cela, ô miracle ! sans être cassées. » Je les admire beaucoup. » Il lui écrit encore le 26 juin: « Reçois mes meilleurs remercie- » ments pour ta chère lettre et pour les pho-
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» tographies de tes travaux plastiques. Ils sont » vraiment bien réussis, et je puis me figurer » que la création t'en a causé joie et satisfac- » tion. Au bout de quelque temps tu sentiras » le besoin de te consacrer à l'architecture, )) comme troisième art complémentaire, sinon » le plus élevé. Mais j'espère qu'il faudra en- » core du temps pour que tu en arrives là, la )) réalisation de ce désir n'étant pas possible » sans les plus grands frais ; si tu en possédais )) les moyens, tu pourrais rendre à ton pays » bien des services très utiles. »
Nous avons accordé une large place à cette correspondance entre le prince Albert et sa fille, parce qu'elle a exercé une influence considérable sur la conduite et les idées du prince Frédéric-Guillaume et de sa femme ; la mort du prince Albert y mit fin plus tôt que sa santé apparente ne l'aurait pu faire croire à sa famille.
Le prince Frédéric-Guillaume, depuis la création de son foyer domestique, était absorbé par ses occupations militaires, sans cesser de suivre le mouvement politique, auquel il ne
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pouvait prendre part que très indirectement.
Armée et politique, d'ailleurs, étaient étroitement liées en Prusse à cette époque. Au plus fort de la guerre d'Italie, le Prince Régent avait ordonné la mobilisation de l'armée prussienne pour jeter son poids dans la balance, peut-être même en faveur de l'Autriche, lorsque cette puissance mit subitement un terme à la guerre par la paix de Villafranca. La mobilisation, comme celle de 1850, avait fait ressortir des défauts, auxquels le régent comptait remédier par une réorganisation prompte et radicale, qu'il avait du reste annoncée déjà dans son programme du 8 novembre 1858. Le prince Frédéric-Guillaume fut adjoint à la commission de généraux, instituée en vue d'élaborer le nouveau plan. Il était évident que le Régent désirait rattacher son fils le plus étroitement possible à l'armée, dans la prévision que les problèmes politiques delà dynastie de Hohenzollern seraient résolus par l'armée. Le 4 juin 1860, dans une revue à Kœnigsberg, il lui conféra devant les troupes le commandement du !•' régiment d'infanterie,
le plus ancien de Tarmée prussienne. Quelques semaines après, le prince fut nommé général de division. De graves événements devaient bientôt tourner son attention sur les choses de la politique.
Mort du roi, Frédéric-Guillaame IV. — La princesse Victoria sur cette mort* — Le prince Frédéric-Guillaume devient prince royal, -r Le prince à l'audience de la haute cour de justice. — Lettre à la Société des gymnastes. — Couronnement de Kœnigsberg. — La princesse royale et la cérémonie du sacre. — Ses entretiens aveclord Clarendon. — Rapport do lord Clarendôn à la reine Victoria. — Dernières lettres du prince A.lbert à sa (Ule. — Vers de la princesse royale en souvenir de son père. — Le prince royal recteur de Tuniversité de Kœnigsberg. -~Son discours aux professeurs et aux étudiants. — Conflit naissant entre le roi et les Chambres. — Situation difficile du prince royal. -^ Le roi fait appeler M. de Bismarck. — Le roi, contraire aux concessions, préfère abdiquer. — Le prince royal refuse le pouvoir. — Le prince et la princesse s'éloignent de Berlin. -^ Voyage en Angleterre et en Italie. — Le prince préside l'ouverture de l'Exposition de Londres. — Le conflit s'aggrave à Berlin. ^ Ordonnance sur la presse, blâmée par le prince royal. -^ Son discours à Dantzig. — Il offre de se démettre de ses fonctions. -~ L'ordonnance est rapportée. — Conflit naissant avec l'Autriche. — Avis conciliant du prince royal.
— La guerre de Danemarck. — Le prince royal adjoint au quartier-général. — Le conflit avec TAutriche renaît.
— Le prince royal se tient à Técart. ^ Il se prononce en faveur d*une solution pacifique. — Fôtes de Stralsund. —
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Inquiétudes du prince royal et de sa femme au sujet da conflit autrichien. —Guerre avec l'Autriche. — Le prince royal, commandant d'armée. — Ses succès militaires. — Kœniggraetz. — Rencontre du roi et du prince sur le champ de bataille. — Récompense exceptionnelle du prince. — Le roi lui adresse une lettre de remerciement.
Dans la nuit du 31 décembre 1860 au premier janvier 1861^16 roi Frédéric-Guillaume IV mourut. Le Prince Régent, son frère, lui succéda sur le trône sous le nom de Guillaume P% et le prince Frédéric-Guillaume, comme héritier de la couronne, prit le titre de prince royal.
L'impression de cet événement sur la jeune princesse royale est dépeinte dans une lettre qu'elle adressa à ses parents et dont parle le biographe du prince Albert. « Ce fut la pre- » mière fois qu'elle vit la mort de près, et )) l'impression en fut profonde. Elle avait as- » sisté aux dernières luttes, si navrantes, de » ce corps sans conscience. Mais elle avait vu )) aussi le sommeil pacifique de la mort et )) reconnu que ce qu'elle n'avait regardé jus- » que là qu'avec effroi et terreur n'avait rien » de si terrible, » « La princesse, aujourd'hui
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» princesse royale », écrit le prince Albert le 24 janvier au baron de Stockmar, « s'est de » nouveau très bien conduite dans les graves «journées de Berlin, et elle obtient les suf- » frages de tout le monde. »
Il était de tradition dans la maison royale de Prusse que l'héritier du trône fût investi des fonctions de lieutenant du roi en Poméranie. Le roi Guillaume s'y conforma, le 27 janvier, en nommant son iBls à cette dignité. Le prince sentit, dans sa nouvelle position, le besoin de se mettre en rapports plus intimes avec les administrations civiles. C'est à cette pensée qu'il obéissait apparemment en rendant visite, le 27 mai, à la haute cour de juslice réunie en audience solennelle. Après la géance, il prononça un discours pour exprimer le plaisir qu'il avait éprouvé de pouvoir assister aux délibérations de la cour suprême et s'assurer que les lois étaient appliquées avec impartialité. Il ajoutait, pour sa part, que la loi était sa règle suprême et que seul le respect le plus absolu de la loi pouvait former la base d'un Etat solide. De cette époque
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date encore une manifestation de son patriotisme germanique. A l'occasion de la première fête nationale des gymnastes, il écrit d'Osborne, le il 'août, au comité, qu'il regardait cette fête « comme une nouvelle et oppor- » tune occasion de réunir des camarades de » tous les points de la patrie allemande et de » développer un art dont l'effet utile a été ap- » précié par moi dès ma première jeunesse et » qui, repris aujourd'hui avec une ardeur » nouvelle et bien pratiqué, fera des fils de la » patrie des appuis énergiques de ses desti- » nées. »
Le roi Guillaume avait décidé de renouveler la cérémonie du couronnement à Kœnigsberg, qui n'avait pas eu lieu depuis 1701, date de la transformation de l'électorat de Brandebourg en royaume de Prusse. A vrai dire, cette cérémonie n'était pas très populaire.
Déjà des nuages s'étaient élevés entre le roi et les chambres sur l'application du régime parlementaire. L'opinion libérale considérait le couronnement comme une manifestation de la royauté de droit divin contre
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le pouvoir parlementaire. Sur ce point elle ne se trompait pas ; ce fut là, en effet, l'idée dont le roi Guillaume s'était inspiré dans sa détermination émanée de sa propre initiative en dehors dçs conseils de ses ministres.
Le couronnement fut fixé au 18 octobre 1861, à Kœnigsberg, capitale de la province qui a donné son nom au royaume et où le premier roi, Frédéric P^ avait ceint la couronne. Des invitations furent adressées à toutes les cours, qui s'y firent représenter par des ambassadeurs. Les deux Chambres législatives avaient été également convoquées à Kœnigsberg, pour recevoir le serment du roi et assister au couronnement.
Le 14 octobre, le roi et la reine firent leur entrée solennelle dans la ville du sacre ; aux portes, ils furent reçus par le prince royal à la tête de tous les autres princes de la famille royale. Pendant la cérémonie, le prince aida à revêtir son père de la pourpre royale. La cour d'Angleterre s'y était fait représenter par lord Clarendon, dont les rapports, confirmés encore par une lettre de lord
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Granville, remplissaient de joie la reine et le prince Albert. « Le plus beau moment de la ce- I » rémonie », écrit l'ambassadeur le 19 octobre, (( a été lorscpie la princesse royale a rendu hom- » mage au roi. Lord Clarendonne saurait trou- » ver de paroles assez précises pour dépeindre » à Votre Majesté la grâce parfaite et la pro- » fonde émotion par lesquelles Son Altesse » Royale donna, en cette circonstance, expres- » sion à ses sentiments. Bien des hommes plus » âgés et plus jeunes que lord Clarendon, qui » ne portaient pas le même intérêt que lui à la » princesse royale, ne pouvaient pas plus que » lui réprimer leur émotion à la vue de ce qui » était toyuchant, parce que c'était non affecté, » mais sincère. »Mais les éloges du ministre anglais ne se bornaient pas là ; ils portaient sut les qualités plus sérieuses de la princesse.
» Lord Clarendon », continue le ministre, la reine Victoria, « a eu Thonneur d^ » long entretien avec Son Altesse Roj » a été plus que jamais étonné des lai » dignes d'un véritable homme d*"^' » a sur la politique intérieure et •
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» la Prusse et sur les devoirs d'un roi constitu- » tionnel. Lord Clarendon n'a pas été seule- » mentsarpris, mais très agréablement touché )• de voir combien toutes les classes de la popu- » lation apprécient et aiment son Altesse » Royale. Tous les membres de la famille » royale ont parlé d'elle à lord Clarendon » dans des termes d'admiration, et il a eu occaii sion d'apprendre par différentes voies com- M bien la partie instruite et éclairée de la po- » pulatioD est attachée à Son Altesse Royale. » Tous fontremarquertrèsjustementquecelui >' qui l'a vue hier ne l'oubliera jamais. »
Ce fut là une des dernières satisfactions départies au prince Albert. Sa santé s'ébranlait; il semblait pressentir sa fin prochaine, lorst^u^^ écrivait ^i su fille — ce fut Tavant-derpière reçut de lui — Ir 19 novembre kcoinpiimeiitiint à l'occasion de 'V : « Puisse ta ■ développer daàdaiitrui et pour la sa- } 1 .1' vrai bonheur ne iiL^^.-ieiice que l'on a
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» de s'efforcer d'être utile. Le succès, il est vrai, » dépend de la bénédiction que Dieu juge bon » d'accorder à nos actions. Puisse ce succès ne » pas te faire défaut, et ta vie extérieure te » laisser à Tabri des orages que le cœur )) anxieux prévoit toujours en tremblant! Mais » la santé est la première condition ; sans elle )) il est impossible d'élever quelque chose de )) stable. La terrible catastrophe de Portugal » (la mort du roi et de la reine) se pose en » traits brutaux devant nous. Ménage-toi » donc avec soin afin de pouvoir travailler de » nouveau. »
Lui aussi disparut subitement, comme son cousin du Portugal. Il mourut le 14 décembre, à Tâge de 42 ans, après une courte maladie.
La princesse royale a dédié à son souvenir quelques vers, d'un sentiment simple, mais profond, dont voici la traduction en prose :
(( Dieu au cœur, regardant en avant ; toujours » se sacrifiant, s'appuyant sur Lui ; tendant » au but élevé, élevant avec lui-même Tes- » prit et le savoir de son époque, il a servi » l'Eternité. »
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Le prince royal, après son père, avait eu ses journées à Kœnigsberg. Le rectorat de l'université, dont le roi défunt avait été le titulaire, échut, après sa mort, au prince royal, qui en revêtit le manteau de pourpre le lendemain du sacre. En réponse au compliment du vicerectems le prince, dans un discours improvisé, protesta de son amour et de sa vénération pour les sciences. Quelques mois plus tard, en juillet 1862, il revint à Kœnigsberg pour inaugurer le nouveau palais universitaire et reprendre ses fonctions de recteur. Après avoir rappelé ce que ses ancêtres avaient fait pour cette université, il ajouta : « Je considère » l'héritage reçu comme une invitation renou- » velée de développer et de protéger les arts » et les sciences. Ce que mes aïeux ont fondé » et tenu en honneur sera sacré aussi pour » moi, leur successeur, et je promets, à mon » tour, de le soutenir par tous les moyens. Je )) rappelle encore les grands noms qui ont » illustré cette université, et avant tous » celui de l'homme (Kant) dont les doctrines » ont pénétré bien au delà des frontières de
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» la patrie allemande et ont éclairé tout Tu- » nivers... Je m'adresse enfin à ceux qui fré- » quentent cette haute école comme étudiants » pour se former pour le service de l'Etat ou » pour l'enseignement. Moi aussi, j'ai été » membre d'une université et je connais l'es- » prit qui l'anime. Ce qui s'enseigne et s'ap- » prend ici est grand ; c'est une noble tâche que )> celle des universités, chargées de développer » l'esprit et la fermeté du caractère, deremplir » cette mission, non seulement pour la science, )) mais aussi pour l'Etat. Grâce à l'esprit qui » enflamme notre jeunesse allemande, je puis » compter que les étudiants reconnaîtront et » apprécieront la hauteur de cette mission.
» Les trois siècles que cette université a tra- » versés me sont garants que son avenir ne » sera pas moins glorieux. »
Les discours du roi avant et après le couronnement avaient désillusionné le parti libéral. Le ministère, dans son attitude, ne dissimulait pas son intention, conforme à la volonté du roi, de ne rien céder de Tautorité du monarque au profit du pouvoir parlementaire.
l'empereur FRÉDÉRIC 115
L'opposition de la Chambre des députés contre la nouvelle organisation militaire, les eflforts qu'elle faisait de marchander au roi son concours, préparaient le conflit, qui prit bientôt de vastes proportions. Dans cette situation, le prince royal dut se trouver embarrassé dans le dilemme de ses sympathies pour le régime constitutionnel et de ses devoirs d'héritier delà couronne. Le roi, peu sympathique au parlementarisme, s'y était rallié, dans l'espoir que le ministère libéral, qu'il avait nommé lors de son avènement à la régence, lui procurerait une majorité favorable à ses projets militaires. Voyant cet espoir déçu, il résolut de rompre pour prendre des hommes appartenant au parti féodal. C'est dans cette intention que M. de Bismarck, alors ministre à Paris, fut appelé à la présidence du conseil. Le roi était résolu, le prince royal était hésitant. Guillaume !•' déclarait qu'il préferait abdiquer plutôt que de détruire son œuvre de réorganisation de l'armée : s'il fallait faire des concessions, ce serait à son successeur, libre de tous côtés, de les faire. Le prince royal
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n'avait jusque là vu M. de Bismarck qu'une fois, au château de Babelsberg, dans les journées de mars 1848: le futur ministre rendait alors visite à la princesse de Prusse, dont le mari s'était retiré en Angleterre. Les idées de M. de Bismarck sur la politique intérieure et constitutionnelle n'étaient pas celles du prince royal, qui le reçut en audience le 20 septembre 1862, à la veille de sa nomination comme président du conseil. La raison d'Etat finit par vaincre ses scrupules constitutionnels. Il s'était adressé, à propos de la question militaire, à des hommes compétents. Ceux-ci lui firent remarquer qu'un roi de Prusse qui débuterait en troublant l'organisation de l'armée et en réduisant l'effectif, aurait une position des plus difficiles pendant toute la durée de son règne. Sur cet avis, le prince déclara ne pouvoir assumer le pouvoir que son père avait songé à lui transmettre.
Il n'en est pas moins certain qu'il envisageait avec chagrin et non sans crainte le conflit, qui s'accentua bientôt avec beaucoup de violence. Lui et la princesse quittèrent Berlin
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pour faire plusieurs voyages, satisfaisant ainsi à la fois ses goûts innés pour le déplacement et son désir de ne pas être témoin d'actes qu'il ne pouvait concilier avec ses tendances libérales.
Au mois de mai, le prince se rendit à Londres, pour représenter la reine en deuil, à l'ouverture de l'Exposition. Il y prononça un discours, dans lequel il rendit un hommage posthume au prince Albert, créateur de la première grande Exposition. Répondant aux éloges donnés aux produits de l'art allemand, il disait : « Je suis fier que la princesse royale » se trouve parmi les représentants éminents » de l'art anglais dans mon pays. En vous re- » merci ant encore de votre accueil, je ne puis » qu'y joindre l'espoir que ce sera là un lien » nouveau et de nature à augmenter les sym- » pathies que j'ai toujours éprouvées pour » votre grand pays ; et qui, je l'espère, se con- » serveront aussi en Prusse et dans la grande » patrie allemande. »
Au mois d'octobre, le prince et la princesse reprirent leur course vers le sud. Ils parcou-
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rurent la Suisse, gagnèrent Marseille, et y furent rejoints par le prince de Galles, avec qui ils s'embarquèrent pour Palerme. De là ils se rendirentà Tunis, échangèrent des visites avec le bey et repartirent pour Malte. Ils se dirigèrent ensuite sur Naples, restant à bord de leur yacht pour ne pas avoir à accepter l'hospitalité du roi. La question de l'unité italienne était alors trop brûlante. L'annexion de Naples au royaume de Victor-Emmanuel venait d'être reconnue par la Prusse; mais à cette époque il fallait encore ménager l'Autriche • En retournant en Allemagne, ils traversèrent Florence et Milan, où ils s'arrêtèrent peu d'instants, pour se rendre à Vérone, où le prince accepta d'assister à une revue autrichienne, commandée parle général Benedek. Par Venise et Vienne ils rentrèrent à Berlin, la veille de Noël ^ Pendant son absence, le conflit entre la couronne et la Chambre des députés, entre celle-ci et M. de Bismarck, avaitpris des proportions de plus en plus larges et dangereuses. Faute de s'entendre, le gouvernement avait clos la session. Puis, la presse libérale ne cessant
d'attaquer les procédés inconstitutionnels du ministère, le roi avait rendu le 16 juin une ordonnance copiée sur le décret français de 1852. Cette mesure, qui portait une atteinte flagrante au pouvoir législatif des Chambres, fut Tobjet d'une désapprobation, à laquelle s'associa le prince royal. Huit ans auparavant, il s'était joint à son père, blâmant la politique de Frédéric-Guillaume IV ; aujourd'hui il protestait contre celle de son père. Accompagné de la princesse, il se trouvait alors en tournée d'inspection dans la Prusse orientale. Le 5 juin, à Dantzig, complimenté par le bourgmestre, il exprima ses regrets d'être venu dans un moment où un grave dissentiment s'était produit entre le gouvernement et le peuple. « Je n'ai rien su », disait-il, « des ordonnan- » ces, que j'ai ignorées. J'étais absent et je n'ai » eu aucune part aux conseils auxquels elles » doivent leur origine. Mais, nous tous, et moi » le premier qui connais les nobles intentions » du roi, nous avons confiance que, sous » son sceptre, la Prusse s'acheminera vers la » grandeur que la Providence lui a destinée. »
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Le prince, qui cherchait à apaiser les esprits, n'avait pas voulu révéler le rôle qu'il avait joué dès le début de ce nouveau conflit. L'affaire des ordonnances avait été agitée au conseil avant son départ, et le prince n'avait pas hésité à en signaler le caractère illégal et dangereux. C'est en voyage qu'il avait reçu la nouvelle de la publication des ordonnances.
Se rappelant le conseil que le prince Albert lui avait donné, à lui et à son père, en 1855, il écrivit aussitôt à M. de Bismarck pour protester contre la mesure comme inconstitutionnelle et dangereuse et en repousser d'avance toute responsabilité. Le roi Guillaume était, sur le point de la soumission des membres de sa famille, moins endurant que son frère Frédéric-Guillaume IV. La lettre du prince royal et son discours de Dantzig irritèrent profondément le souverain, qui songea d'abord à traiter son fils d'après les règles de la discipline militaires : il était question de lui enlever son commandement. Puis, se ravisant, le roi lui infligea une admonition sévère. Le prince»
loin de céder, déclara qu'il persistait dans sa
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manière de voir, quMl était prêt à en assumer les conséquences et à se démettre de toutes ses fonctions ; il pria le roi de lui indiquer l'endroit de son exil ou de lui permettre de le choisir lui-même. L'afifaire en resta là : le roi ne jugea pas utile d'y donner suite. Bien plus, à Touverture de la session, la Chambre dés députés ayant refusé de la sanctionner, l'ordonnance sur la presse fut rapportée parle gouvernement. La politique extérieure, à ce moment, causait de vives préoccupations. L'Autriche, dans un dernier effort, essaya de ressaisir la direction, que M. de Bismarck allait lui enlever, de la Confédération Germanique. L'empereur François-Joseph convoqua pour le mois d'août un congrès des souverains allemands à Franciort, en vue de délibérer sur un projet de réforme fédérale qui assignait à l'Autriche la première place. L'empereur y avait invité de vive voix le roi Guillaume, qui se trouvait aux eçiux de Gastein. Sur les conseils pressants de M. de Bismarck, le roi (1), après avoir hésité
(1) V. V Empereur Guillaume et ton Règne^ pp. 75 88. et ïHistoire da Prince de Bismarck, pp. 54. ss.
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d'abord, refusa de se rendre à Francfort. A cette occasion surgirent de nouvelles dissidences au sein delà famille royale. Mandé par le roi à Gastein, le prince royal avait émis l'avis que la Prusse n'agirait pas prudemment en faisant défaut dans une assemblée des souverains allemands ; la reine Augusta et la princesse royale partageaient cet avis, qui, après avoir ébranlé un moment le roi, fut finalement rejeté.
Le conflit allemand fut temporairement apaisé par suite de la mort du roi de Danemarck (15 novembre 1863). La guerre dans les Duchés, qui éclata bientôt après, réunit les armées de l'Autriche et de la Prusse. Pour le prince royal, les devoirs militaires durent prendre le pias sur les considérations politiques. Toutefois on n'avait pas jugé opportun à Berlin de lui donner un commandement dans l'armée d'opération. Les forces austro-prussiennes avaient été placées sous les ordres du maréchal prussien de Wrangel ; c'est au quartier-général de celui-ci que fut adjoint le prince. II y arriva le 31 janvier. Sa mission,
de nature plutôt diplomatique, consistait à adoucir et, au besoin, à aplanir les conflits et les mésintelligences qui manquent rarement de se produire dans le camp d'armées alliées. Son caractère conciliant, et son impartialité, qui lui gagnaient tous les esprits, trouvèrent occasion de se manifester dans cette campagne. Le but politique, par rapport à la question du Schleswig- Holstein, n'étant pas le même pour les cabinets de Vienne et de Berlin, les opérations militaires se trouvaient par moments primées, sinon entravées, par des considérations diplomatiques. C'est à ces difficultés que se rattachait la mission du prince royal. A mesure que les armées alliées avançaient vers la frontière danoise proprement dite, cette mission semblait acquérir' plus d'importance. Le commandement en chef du maréchal de Wrangel était réglé, à la fin, par les ordres de Berlin, dont le prinee royal devint l'agent autorisé. Si bien que, le 30 mars, un ordre du roi transforma la position officieuse du prince en position officielle. Le roi exprimait au maréchal Wrangel sa satisfaction de ce qu'il avait initié son fils
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aux affaires, et il décidait que désormais cette participation serait prépondérante. On devait communiquer au prince tous les rapports, et le maréchal ne devait rien lui cacher, ni faire partir aucun ordre ou télégramme sans s'être consulté au préalable avec lui. « L'expé- » rience », ditl' ordre royal, » que mon fils re- » cueille ainsi sous votre direction, sera fruc- » tueuse pour son instruction militaire. »
La guerre de Danemarck se termina bientôt pour faire revivre la vieille querelle entre Berlin et Vienne. Dans ces démêlés diplomatiques, le prince xoyal se tint à l'écart. Toutefois, dans les moments les plus critiques, lui aussi bien que la' princesse et les deux reines de Prusse, lorsqu'on demandait leur avis, se prononçaient dans le sens delà conciliation. D'ailleurs cette influence, qui se soustrayait à Toeil du public, s'exerçait très discrètement, le caractère du roi et le tempérament de M. de Bismarck n'admettant guère une ingérence de si haut qu'elle vînt. Dans ces années de 1865 et 1866, où se jouèrent les destinées de la Prusse, l'action politique du prince royal
semble nulle. Son attachement à la cause nationale allemande et à la grandeur de sa propre maison ne fait pas de doute : seuls les moyens, par lesquels le roi et son premier ministre résolurent de servir cette double cause, n'avaient pas toujours son approbation.
Il trouva occasion de témoigner ses sentiments allemands, le 8 juin 1865, où on le voit, à Stralsund, haranguer le roi lors des fêtes du cinquantenaire de l'incorporation de cette partie de la Poméranie à la Prusse. Dans son discours il rendait justice à la Suède, qui avait autrefois gouverné cette province avec douceur et sagesse ; mais eh même temps il affirmait que les populations avaient vu avec joie leur réunion à la Prusse et, par elle, à la grande patrie allemande.
Pendant les mois qui précédèrent Tété de 1866, le prince royal et sa femme avaient repris leur attitude de réserve et d'abstention. L'orage qui s'annonçait leur causait, comme à toute la famille royale, de graves soucis. Le roi lui-môme n'était pas sans crainte ; il savait qu'il jouait sa couronne et celle de son fils. Le
prince partageait, au sujet de la rupture avec l'Autriche, Topinion générale en Prusse, qui répugnait à une guerre avec l'autre grande puissance allemande et se montrait méfiante à l'égard de la politique de M. de Bismarck.
Mais, la guerre une fois résolue, l'héritier du trône ne pouvait hésiter à faire son devoir : c'aurait été la première fois qu'un prince prussien fût resté éloigné du théâtre d'une guerre où se décidaient les destinées de la dynastie. Il lui était réservé de jouer un rôle important dans cette guerre. Déjà, après la mobilisation de l'armée, il avait été nommé commandant de la deuxième armée concentrée en Silésie et destinée à former l'aile gauche de l'armée d'opération. En même temps il avait été nommé gouverneur militaire de la Silésie, pour la durée de l'état de mobilisation. Un officier éminent, le général de Blumenthal, lui fut adjoint comme chef d'état-major. De son quartier général de Neisse, il lança son premier ordre du jour, dans lequel il rappelait aux soldats que l'armée prussienne, pour la première fois depuis cinquante ans, se trouvait en
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présence d'un adversaire qui était son « pair » ; il rappelait en outre sa qualité de « premier soutien » de son royal père. Il ajoutait qu'il s'agissait de vaincre le même ennemi que Frédéric-le-Grand avait vaincu autrefois avec une armée bien inférieure. Le 22 juin, le roi ayant pris le commandement en chef de toute l'armée, le prince royal reçut l'ordre d'entrer en Bohême et de se réunir à la première armée commandée par le prince Frédéric-Charles. Les différents combats qui furent livrés par l'armée du prince royal eurent leur couronnement dans la bataille du 4 juillet, à Kœniggraetz ou, comme on l'a appelée aussi, à Sadowa. Après avoir reçu, dans la nuit du 2, Tordre d'attaquer les Autrichiens avec toutes les forces, le prince marcha en avant et réussit à joindre le champ de bataille à temps pour décider la victoire. Dans la soirée, le père et le fils se rencontrèrent. Le roi écrit à ce sujet à la reine : « Enfin, sur le tard, à huit heures, » j'ai rencontré Fritz avec son état-major.
» Quel moment après cette journée ! Je lui ai w remis moi-même l'ordre du Mérite ; ses
» larmes coulèrent, car il n'avait pas reçu » mon télégramme lui annonçant cette distinc- » tion. Ce fut donc une vraie surprise. » Sur le môme incident, le prince royal a noté ce qui suit dans son Journal : « Enfin, à force de » chercher et d'interroger, nous rencontrâmes » le roi.. Je lui annonçai la présence de mon » armée sur le champ de bataille, je lui baisai )>la main, et il m'embrassa. Tous les deux » pendant un moment, nous fûmes incapables » déparier. Enfin il me dit qu'il se réjouissait » de ce que j'avais eu jusqu'à présent d'heureux » succès et avais montré aussi de l'aptitude » pour le commandement. Il m'avait con- )) féré, ainsi que je l'aurais appris par son té- » légramme, l'ordre du Mérite. Je n'avais » pas reçu ce télégramme, c'est pourquoi » mon père et roi me remit notre ordre mili- » taire le plus élevé sur le champ de bataille, » où j'avais aidé à décider de la victoire. J'en » fus profondément ému, et les assistants » partageaient mon émotion. »
Une autre distinction attendait le prince royal quelques mois plus tard, à la rentrée des
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troupes à Berlin. Le 10 septembre, le roi lui adressa une lettre pour le remercier de sa conduite à la tête d'une des armées engagées dans la guerre. « Une paix honorable », disait le roi, « prépare pour la Prusse et l'Allemagne » un avenir que tu seras appelé un jour, avec » l'aide de Dieu, à développer et à achever. » Comme récompense, le roi lui envoya la plaque, avec médaillon de Frédéric le Grand, accompagnant la croix du Mérite : distinction particulière et rarement conférée.
Résultats de la guerre de 1M6. — Le prince royal et sa femme et les annexions. — Le prince royal chargé de concilier les populations du sud avec la suprématie de la Prusse. — Ses nouveaux voyages. — Visite à l'Exposition de Paris. ^ Voyage en Orient. —Le prince royal assiste à l'inauguration du canal de Suez.*- Visite aux Tuileries.
— Sentiments pacifiques du prince. — Il combat, en 1867, ridée d'une guerre avec la France. — La guerre de 1870. — Le prince royal commandant des contingents du sud. — Sa popularité. — « Notre Fritz. » — Le prince royal nommé feld-maréchal. — Sa modération en pays ennemi. — Sa vie modeste à Versailles. — Son intercession conciliante. — Il adoucit les rigueurs de l'occupation.
— Il prévient les désordres dans le Musée de Versailles.
— Grâce à lui Je Musée reste intact. — Il quitte Versailles sans bruit. — La guerre n*absorbe pas l'esprit du prince.
— Visite à Reims. — Il est aimé par les Bavarois. — Par suite de la création de l'empire, le prince royal prend le titre de prince impérial d'Allemagne.
La guerre de 1866 eut pour résultat Tagrandissement territorial de la Prusse, au détriment de plusieurs souverains allemands ; elle
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amena aussi la dissolution de l'ancienne Confédération Germanique, la création de la Confédération du Nord sous la direction de la
Prusse, enfin le rattachement des Etats du sud au moyen de conventions militaires, qui faisaient du roi de Prusse le souverain militaire de ces pays. Les annexions, surtout celle du Hanovre, ne furent pas saluées par le prince royal avec un vif enthousiasme. La princesse royale, de son côté, ne pouvait oublier que le roi Georges était un proche parent de sa famille. De même le prince ne voyait pas sans peine le duc d' Augustenbourg, beaufirère de la princesse, dépossédé de ses titres au trône de Schleswig-Holstein, Il ne pouvait exercer aucune influence sur le règlement de ces diverses questions, dans lesquelles le roi Guillaume ne tolérait aucune intervention.
En revanche il se prêta au rôle, qui répondait si bien à son caractère, de conciliateur entre la Prusse, d'une part, et, de l'autre, les provinces conquises ainsi que l'Allemagne du sud. Il parcourait, tantôt avec le roi, tantôt seul.
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les nouvelles provinces, prodiguant partout des paroles d'apaisement, cherchant à noyer les rancunes contre la Prusse dans la pensée du relèvement national et unitaire de l'Allemagne. Puis le goût des voyages reprend encore le dessus. On voit le prince, au mois de novembre 1866, à Saint-Pétersbourg, représenter le roi au mariage du czarevitch (depuis empereur Alexandre III) avec la princesse de Danemarck. On le voit, avec la princesse, en 1867, à l'Exposition de Paris, où ils furent les hôtes des Tuileries. La popularité qu'il avait acquise même dans le sud de l'Allemagne l'appela à bien des solennités, très nombreuses à cette époque et presque toutes d'un caractère plus particulièrement national-allemand. Telles furent l'inauguration, en 1868, de la statue de Luther à Worms, et la fête organisée, dans le mois de novembre de la même année, par la ville de Berlin, en commémoration du centenaire du pasteur Schleiermacher. C'est moins l'élément religieux et protestant que le prince découvre dans ces solennités que le mérite de ces deux personnages, qui avaient vécu, à trois
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siècles de distance, pour le déyeloppement de l'esprit national.
Au mois d'octobre 1869, l'ouverture du canal de Suez l'appela en Orient : une nombreuse suite d'officiers et de savants l'accompagna dans ce voyage, dont la première grande étape fut Constantinople, où il fut l'hôte du Sultan. De là il s'embarqua pour Jaffa, d'où il alla visiter Jérusalem. La Ville Sainte, avec ses souvenirs religieux, impressionna vivement le prince, qui en fait foi dans son journal de voyage, a Relire », dit-il, « en un tel lieu, les » passages favoris de l'Evangile est un office » divin. » Revenu à Jaffa, il s'embarqua pour Beyrouth, visita les vallées du Liban et Damas, et arriva le 15 novembre à Port-Saïd, rendez- vous des invités du khédive Ismaïl. Il y rencontra l'empereur d'Autriche, l'impératrice des Français et les princes de la plupart des familles souveraines. Après les fêtes de l'inauguration, il fit encore une excursion sur le Nil jusqu'au delà de la première cataracte, s'embarqua le 9 décembre pour Naples et accourut de là à Cannes, auprès de la princesse royale
et de son jeune fils, le prince Valdemar, gravement malade. Le 26, ils se rendirent à Paris, où ils furent de nouveau accueillis amicalement par l'empereur et Fimpératrice, qu'ils ne devaient plus revoir en France. La veille du jour de Tan, ils étaient de retour à Potsdam. . L'année 1870 s'ouvrit pour toute TEurope sous le coup d'inquiétudes que la transformation du régime intérieur en France n'avait pas dissipées. Les rapports officiels entre la France et la Prusse ne laissaient rien à désirer ; mais tout le monde sentait que le moindre incident suffirait pour faire éclater la conflagration qui menaçait depuis 1866. L'Allemagne, en prévision de la guerre, s'y était préparée sur une vaste échelle. Le parti unitaire, médiocrement satisfait du traité de Prague, qui avait scindé l'Allemagne en deux, n'attendait Tunification de toute l'Allemagne que d'une guerre avec la France. Le parti national-libéral rivalisait d'ardeur belliqueuse avec les chefs de Tannée prussienne, qui se montraient impatients de se mesurer avec l'armée française.
Le prince royal, au milieu de l'atmosphère
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embrasée de Berlin, s'était toujours montré pacifique. Il se pliait aux exigences de sa position, à ses devoirs de prince ; il était militaire avec son entourage, exclusivement militaire.
Mais son esprit était avec les hommes de la science et de l'art, avec les hommes du travail, et son cœur répugnait aux rigueurs, aux ruines inséparables de la guerre. En 1867, alors que la question du Luxembourg mettait tous les nationaux-libéraux en ébullition, il parlait raison à ceux même dont la raison s'égarait dans le chemin des aventures. « Si la « France et la Hollande », lui disait le président du parlement, « ont conclu leur affaire, » c'est la guerre. » Indigné, le prince royal répliqua : « Vous n'avez pas vu la guerre ; » car si vous l'aviez vue, vous ne prononce- » riez pas ce mot si tranquillement. Moi, qui » ai vu la guerre de près, je dois vous dire D que le devoir le plus grand est de l 'éviter, si » c'est possible. En effet faire la guerre, c'est » assumer une terrible responsabilité. Un » homme d'Etat, même quand il prévoit la » nécessité d'une guerre, ne doit pas la pro-
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» voguer artificiellement, à moins d'être un » génie et d'être sûr de la fortune. Sinon, » c'est tenter Dieu. En revanche, attendre de » pied ferme la guerre et la soutenir, si elle » s'impose, c'est le devoir d'Un homme. Dans » ce cas l'opinion publique et le ciel seront » avec nous. »
D'après ce qui précède, il est facile de deviner avec quels sentiments le prince royal partit, en 1870, pour la campagne de France.
L'empereur Napoléon avait déclaré la guerre : il fallait l'accepter et remplir les devoirs de prince et de patriote. Le prince royal fut nommé commandant en chef de la troisième armée comprenant, avec les corps prussiens, ceux des Etats du sud. Une fois de plus on l'avait choisi pour une situation où il s'agissait de réconcilier à la Prusse des éléments plus ou moins récalcitrants ou antagonistes. Les souverains du sud, fidèles aux traités, se placèrent sous la direction du roi Guillaume ; leurs sujets et leurs troupes, tout en entrant dans le mouvement national, se montraient défiants. Il s'agissait de les gagner, de les entraîner. L'as-
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cendant du prince royal accomplit cette tâche. Il avait sous ses ordres les contingents bavarois, wurtembergeois et badois. Le prince sut s'en faire aimer, en flattant leur amour-propre local, en exprimant son contentement de commander les contingents du sud, en se montrant soucieux de leur bien-être, en mettant en avant non la cause de la Prusse, mais celle de l'Allemagne. « Je suis' fier », disait-il dans son ordre du jour du 30 juillet, « d'être placé à la tête des enfants de toutes » les provinces de la patrie, de marcher contre » l'ennemi pour la cause nationale commune. » Nous n'avons pas ici à raconter la guerre de 1870, avec les désastres qu'elle amena pour la France. L'histoire de cette guerre fait connaître le rôle qu'y a joué le prince royal de Prusse. Les télégrammes du roi Guillaume adressés à la reine relatent la part du prince dans les différentes batailles. Le prince fut témoin de la capitulation de Sedan et salua l'infortuné souverain dont il avait été, six mois auparavant, l'hôte choyé. C'est de cette campagne
que date l'usage populaire du nom de « Fritz »,
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nom dont ses parents seuls Pavaient appelé jusque là et qui passa dans la langue populaire lorsque les télégramme du roi à la reine furent rendus publics.
L'armée du prince royal arriva la première à Versailles, où le prince établit son quartier-général et demeura jusqu'à la fin de la guerre. Après la reddition de Metz, le roi nomma"* son fils et son neveu, le prince Frédéric-Charles, feld-maréchaux de Tarmée.
Jamais cette dignité n'avait été conférée à un prince prussien. Dans son ordre du 28 octo»
bre, le roi, après avoir résumé les faits de guerre, disait à son fils : (c Tout cela indique » le grand et heureux capitaine. A toi revient » donc la dignité militaire la plus élevée. »
Dans le pays qu'il avait combattu, chez les populations auxquelles il apportait la guerre avec ses misères et ses terreurs, le prince royal a laissé le souvenir de nombreux traits de bonté et d'humanité. Là où il était présent, aucun 0xcès ne restait impuni, aucun désordre n'était toléré. Aucune vie humaine ne fut inutilement ou légèrement sacrifiée, aucune op-
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pression ne fut autorisée. Il pratiquait lui-même et faisait pratiquer par ses inférieurs le respect de l'ennemi vaincu et malheureux, et il rendait hommage à sa valeur. A Versailles, il vivait en dehors du mouvement, parfois frivole, qu'y apportaient de nombreux officiers appartenant aux maisons régnantes et faisant la guerre en amateurs. Il vaquait à ses devoirs, toujours modeste, évitant de faire du bruit autour de lui. C'est à lui, en grande partie, que Versailles est redevable du bon ordre pendant l'occupation, et surtout de la conservation intacte de tous ses monuments publics .
A son arrivée à Versailles, il fut l'objet, de la part de la population française, d'une curiosité qui n'avait d'abord rien de bienveillant. Bientôt les habitants et surtout les magistrats municipaux eurent lieu de s'apercevoir de l'influence bienfaisante du prince. Dès les premiers jours on le vit visiter l'ambulance du château et ensuite renouveler souvent ces visites, pendant lesquelles il causait avec les blessés, français ou allemands, avec une cordialité non affectée. « Il
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» faisait », dit un écrivain français, « ces » visites avec la plus grande simplicité. Il » semblait d'ailleurs éviter par ^oût tout ce » qui rappelait l'étiquette ; très souvent il se » promenait seul dans la ville, sans qu'il fût » possible de le distinguer de tout autre ofïi- » cier. »
Mainte fois la municipalité de Versailles, en butte à des tracasseries, tourmentée par des réquisitions injustes, menacée d'amendes arbitraires, bref, luttant contre toutes ces misères qu'entraîne l'invasion étrangère, s'adressa au prince royal et trouva le plus souvent auprès de lui un accueil bienveillant et un appui efficace. Mais, où il fut surtout utile à Versailles et l'on peut dire à la France, c'est par la protection dont il entourait les trésors d'art du château.
Avec l'arrivée de l'armée allemande, se produisirent aussitôt dans le Musée des désordres, que le conservateur s'empressa de signaler au prince royal. Il s'agissait de quelques actes de vandalisme, même de larcins d'une certaine importance. Les gardiens
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du Musée ayant été en partie requis pour le service des ambulances, ces méfaits avaient pu être commis impunément; d'autres actes du même genre étaient à craindre. Le prince en ayant été averti, s'empressa d'y mettre bon ordre en réglant la surveillance des différentes salles. On avait enlevé, avant l'entrée des Allemands, les deux grandes toiles d'Horace Vernet. Le prince fît prier le conservateur, en ajoutant que ce n'était pas un ordre qu'il lui donnait, de les remettre à leur place habituelle. On déféra à ce désir et l'on n'eut point à le regretter : les tableaux sont restés intacts.
<c Fidèle à ses habitudes de simplicité », dit l'écrivain qui a vécu à Versailles pendant l'occupation (1), « le prince royal quitta Ver- )) sailles le 7 mars, à six heures du matin, sans )) aucun apparat. Il eût été à souhaiter que » tous nos ennemis eussent possédé les insi) tincts de modération et l'esprit élevé du » prince héritier. Disons aussi avec la même )> sincérité que, grâce au prince royal, le
(1) VertailUs pendant Voeeupationt par E. Delerot. Versailles, 1873.
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» Musée consacré à toutes les gloires de la » France était, le 7 mars 1871, à peu de » chose près tel qu'il était le 19 septembre » 1870. Il y avait pourtant dans ces gale- » ries historiques bien des toiles faites pour » froisser l'orgueil germanique ; elles avaient » été protégées et respectées à l'égal de toutes » les autres. C'est là un acte de modération et » de sagesse, qui, dans l'histoire de cette » guerre, restera un légitime titre d'honneur » pour le prince royal. »
Ce qui distinguait le prince royal entre tant de généraux, c'est qu'il ne se laissait pas absorber par ses devpirs militaires au point d'oublier ceux de la vie sociale, intellectuelle et même pratique. Les problèmes sociaux, économiques ou artistiques l'occupaient dans la guerre comme dans ses voyages. Le besoin de s'instruire ne l'abandonnait jamais. On le voit le 5 septembre, à son quartier-général de Warmérinville, visiter les grandes filatures de l'endroit, les nombreux établissements qui en font partie, et notamment les maisons ouvrières, dont il se fait expliquer l'organisa-
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tion. Le lendemain on le trouve à Reims, nullement craintif au milieu d'une population hostile, traverser les rues à pied et sans escorte, puis visiter la cathédrale, l'église de sacre des rois de France. De Reims aussi il date une invitation, qu'il adresse à la générosité de ses compatriotes, pour la fondation d'une institution des invalides, destinée à procurer un asile à ceux qui ont versé leur sang pour la patrie.
Il se fit aimer par ses soldats du sud, en se montrant juste et affectueux même pour le simple soldat. Un officier bavarois disait de lui dans une lettre : « Le simple soldat aussi » est pour lui un camarade pour la vie et ]a » mort; il ne lui parle pas avec une fierté » affable, mais avec l'expression de l'intérêt » personnel qu'il lui porte et avec une bonne » humeur qui charme les gens. Il lui est ar- )) rivé qu*en remettant à quelque brave une » distinction exceptionnelle, dans sa joie il le » prenait par la tête pour l'embrasser. C'est » un homme de grand cœur, qui, par son » calme et son assurance, a acquis une haute
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)) influence dans les conseils des anciens. » Après sa nomination comme feld-maréchal, complimenté par télégramme par le vieux maréchal Wrangel, il le remercie dans une lettre comme « collègue», et ajoute que s'il accepte la nouvelle dignité, qui reviendrait de droit à tant d'autres, c'est surtout parce que le roi Ta caractérisée comme étant une distinction accordée à la brave armée commandée par lui.
La proclamation de l'empire allemand amena à Versailles une députation du parlement du nord. Après l'audience royale, les députés se rendirent chez le prince royal, qui, à partir du 18 janvier 1871, jour où l'empire fut solennellement inauguré, prit le titre de prince impérial, ou, plus exactement, de prince de la couronne d'Allemagne et de Prusse.
LE PRINCE IMPERIAL D'ALLEMAGNE