‹ Le̕mpereur FrédéricChapitre 5 sur 21 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

LE PRINCE IMPÉRIAL D'ALLEMAGNE

Retour du prince impérial à Berlin. — Il est l'objet de nombreuses ovations. — Inspections militaires dans le sud.

— Le prince et la princesse se consacrent aux choses intellectuelles. — Les deux époux se complètent par la différence d'éducation. — Les milieux où ils ont été élevés.

— La princesse avait apporté un élément étranger dans la famille de HohenzoUern. — On loi prête des idées d'oppo« sition libérale. — La princesse ne se familiarise que lentement avec les idées qui dominent à la cour de Prusse.

— Le roi tient son fils éloigné de la direction des affaires.

— Vie de famille du coaple princier. — Education moderne de lèars enfants. — Les jeunes princes au lycée de Gassel. — Sollicitude pour le développement des beaux-arts et des arts industriels. — Devoirs représentatifs du prince impérial. — Fêtes d'inauguration et voyages. — Visites à Stockholm et à Copenhague. — A Saint-Pétersbourg. — Inauguration des monuments commémoratifs. — Liaisons avec le prince royal et la princesse d'Italie et avec le prince Alphonse d'Espagne.— Le prince impérial présente le prince Guillaume à l'armée. ~ Il fait entrer le prince Henri dans la marine.

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Le 7 mars 1871 le prince impérial quitta Versailles. Le 14, il prit congé de son armée par un ordre du jour daté de Nancy et rentra le 17 à Berlin, où de nombreuses ovations lui étaient réservées. L'Allemagne ne s'était pas attendue à des succès aussi rapides et aussi éclatants, ni au prompt achèvement de son unité nationale. Le prince, dans ses discours, exprime ce sentiment de surprise, en même temps qu'il formule avec chaleur des vœux pour la conservation des biens de la paix.

Le 21 il assista à l'ouverture du premier parlement impérial. Quelques mois plus tard, après la signature du traité de paix de Francfort, il commença ses tournées dans les différentes parties de Tempire. Comme inspecteur général de l'armée, il lui incombait d'inspecter les contingents des Etats du Sud : nul choix ne pouvait mieux servir la politique du nouvel empire, en fortifiant la position du. roi de Prusse, devenu empereur, vis-à-vis des souverains et des populations de l'Allemagne méridionale.

Après une visite qu'il fit, avec la princesse,

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à la reine Victoria, le prince se rendit à Munich, où il fut fêté avec éclat par la population, prévenue en sa faveur par les récits des soldats bavarois qui avaient servi sous ses ordres.

Avec la fin de la guerre, le foyer domestique et les arts de la paix reprirent leur place dans la vie du prince et de sa femme. L'éducation des deux époux présente ce point de ressemblance que tous les deux avaient été élevés simplement et avec une entière indifférence pour des pompes extérieures. D'autre part, il est facile d'y apercevoir des différences, qui tiennent aux deux milieux où ils ont grandi. Un des précepteurs, qui ont dirigé les études des enfants du prince et guidé en partie leur jeunesse, a pu caractériser ces points de départ et leur influence sur le ménage princier. L'éducation du prince s'était faite au milieu de cette Prusse militaire, « toujours en vedette », comme disait déjà Frédéric le Grand, se sentant entourée d'ennemis et s'apprêtant à les combattre. Frédéric-Guillaume IV, le moins guerrier de ses rois, avait refusé de

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doter son pays d'une constitution dans le sens moderne du mot, par la raison, entre autres, que la Prusse était comme un camp militaire où il fallait le commandement d'un seul. C'est dans ces idées que fut élevée la génération contemporaine du prince impérial, et qu'il fut élevé lui-même. Du moment que le métier de soldat ^tait considéré comme le plus nécessaire, n'était-il pas naturel que celui qui l'exerçait fût privilégié, entouré de plus d'honneurs, de plus d'estime, de plus de prestige que tout autre citoyen; et que, l'éducation, militaire étant regardée comme primant tout le reste, les intérêts militaires passassent avant tous les autres?

Que l'on compare à ce milieu celui dans lequel la princesse Victoria avait passé sa vie d'enfant et de jeune fille. L'Angleterre, protégée par sa « ceinture d'argent », coname elle appelle l'Océan qui la baigne, regarde avec une assurance mêlée de dédain les Etats continentaux, toujours dans l'inquiétude pour leur sécurité, toujours en querelle au sujet de leurs frontières. A l'abri de ces soucis, elle

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peut se consacrer au développement de son industrie et de son commerce, et n'a besoin que de les protéger par des institutions libres assurant le libre mouvement de Tindividu.

« Aux yeux de la jeune princesse anglaise », a dit l'écrivain qui a pu observer de près la vie intérieure, du palais princier de Berlin, « la » mission d'une nation civilisée n'est autre » que de cultiver le produit intellectuel des » peuples et des générations antérieures et » de l'accroître par le travail de chacun ; son » opinion était aussi que son propre dévelop- » pement était le premier devoir de tout indi- » vidu envers lui-même et envers la société » entière. »

Ces deux systèmes renfermaient tous les éléments propres à compléter l'union de deux êtres également épris d'un idéal. C'est là en effet ce qui constituait la vie commune des deux personnages. Le prince, tout en étant pénétré de la nécessité, pour la Prusse, de son organisation d'Etat militaire, finit par reconnaître cette autre nécessité de mitiger par des institutions humanitaires ce qu'un tel éta-

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blissement avait de dur et d'irritant. Il peut être nécessaire de livrer des combats; mais après la bataille ne iaut-il pas panser les blessures ? Dès le début, les avis au sujet du mariage du prince royal avaient été très partagés en Prusse. Jamais, depuis l'avènement de la maison de HohenzoUem, les souverains n'avaient fait asseoir à côté d'eux des princesses non allemandes. De prime abord l'aristocratie prussienne n'envisageât pas cette union d'un œil favorable : c'était un élément étranger qui s'introduisait dans la famille royale, et, ce qui était plus, l'élément anglais, qui, par ses principes et ses allures, contrastait si profondément avec le système de la féodalité prussienne. Cet élément était l'opposé de l'élément russe, et le parti féodal de Berlin était entièrement dévoué à la Russie. Il alla jusqu'à considérer le mariage du prince Frédéric- Guillaume comme une manifestation contre cette puissance, et ce ne fut pas là le moindre mobile de son opposition à la régence du prince de Prusse, qui avait favorisé et fait réussir ce mariage. Par contre et en raison

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même de ce mobile, le parti libéral §'enthousiasmait pour le mariage anglais : ses organes le proclamaient sur tous les tons et ses représentants le témoignaient par leurs manifestations. Cette dernière impression fut aussi celle des masses, et c'est pourquoi le premier accueil fait à la princesse avait été des plus chaleureux.

Le ménage princier était heureux sous tous les rapports. Les deux époux avaient quelque chose à prendre l'un à l'autre: c'était une excellente condition pour établir l'harmonie entre eux. Une situation contraire produit l'indifférence, sinon la discorde. La légende, qui exerce son influence en Prusse comme en tant d'autres endroits, a pendant de longues ' années prêté à la cour princière des sentiments d'opposition politique. C'est là le sort de tous les héritiers d'un trône. Tous ceux qi^i sont mécontents du régime existant mettent les héritiers en avant pour les identifier avec la réalisation de leurs désirs. Le prince royal et sa femme, jeunes qu'ils étaient, pensaient et sentaient certainement avec les

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jeunes du pays ; mais l'habitude de la discipline militaire, dans laquelle le prince avait été élevé, ne tarda pas à prendre le dessus pour imposer à tous les deux une réserve dont ils ne se sont plus départis. Cette réserve, qui devint pour eux une règle de conduite inéluctable, leur constitue un titre d'honneur : elle était parfois difRçile à pratiquer, et c'est là ce qui en fait le mérite.

Les commencements furent pénibles pour la princesse. Elle eut de la peine à s'accommoder à la manière de penser et d'être de la société prussienne; celle-ci se montrait peu enchne à des concessions en faveur de la princesse étrangère. Des deux côtés on ne se comprenait pas ; des froissements en furent la conséquence. « Les deux côtés », dit un écrivain familier de la maison, « ont porté l'un sur » l'autre des jugements peu bienveillants, et » les mésintelligences réciproques ont mal- » heureusement pénétré tellement en avant » qu'aujourd'hui même, au bout de vingt-cinq » ans de rapports, il leur est difficile d'être » justes l'un pour l'autre. »

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Si Ton ajoute à cela le fait que nous avons relaté plus haut, que le roi Guillaume avait érigé en système Téloignement de son fils de la direction des affaires, on s'explique que le couple princier se trouvait amené à transporter dans le domaine de la science, des arts et de l'économie sociale son besoin d'agir et de se rendre utile, en môme temps qu'il concentrait sa sollicitude sur l'éducation de ses enfants. La princesse se vouait à cette tâche avec toute la persévérance de sa nature et toute l'intelligence de son grand esprit. Les nombreuses gravures qui la représentent, dans la chambre de ses enfants, en tenue de la môre de famille, ne sont pas l'œuvre de la courtisanerie : elles reproduisent la vérité. Elle comprenait la gravité de sa mission d'élever ses enfants de manière à les rendre dignes de la haute position •qu'ils devaient un jour occuper à la tête de leur pays. Elle tenait à les habituer à fréquenter les classes non privilégiées, afin de former leur jugement et de les préserver d'idées préconçues et exclusives. Dans leur terre de Bornstedt, près de Potsdam, les enfants prin-

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ciers jouaient avec les enfants du village ; il y avait, pour les jeux et les exercices d'adresse, (les prix, dont le prince royal était le distributeur. Plus tard, lorsque les jeunes princes furent assez âgés, on les envoya au collège : c'était une grande innovation à la cour de Prusse, où les princes avaient toujours été instruits au palais, tout au plus en compagnie de quelques enfants de grandes familles nobles. Les princes Guillaume et Henri fréquentèrent le lycée de Cassel et y passèrent les examens réglementaires. Mais, en consentant à se séparer de leurs enfants lorsque leur éducation l'exigeait, les deux époux tenaient, comme le bon père de famille bourgeois, à les avoir le plus possible auprès d'eux. A part les jours où des étrangers étaient conviés, les parents prenaient leurs repas en commun avec leurs enfants. Et ces repas étaient plus modestes que ceux de la plupart de bourgeois riches. On habituait les jeunes princes à une vie frugale. A ce propos, on prête au prince royal un mot caractéristique. Un matin, pendant la leçon, on apporta au gouverneur d'un des princes un déjeuner chaud.

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tandis qu'on servit à l'élève un goûter composé de pommes et de pain. Le jeune prince ayant jeté des regards de convoitise sur le plat de son précepteur, celui-ci s'empressa de partager la portion avec lui. Le prince royal, qui était entré à ce moment, s'aperçoit de ce qui se passe, sans faire d'observation. Quelques jours après, se trouvant seul avec Je précepteur, il lui dit en souriant : « Mon cher profes- » seur, si je voulais donner à mes enfants un » déjeuner chaud, je pourrais le faire, car mes » moyens me le permettent. Mais, comme » vous le savez, je désire ménager à mes gar- » çoiis, en toute chose, des gradations d'exis- » tence, et c'est précisément pour la nourri - » ture qu'on ne saurait faire prendre aux » jeunes gens des habitudes assez simples. »

En dehors de ces occupations du foyer, le prince impérial et sa femme vouaient leur temps et leur sollicitude aux choses de l'art et aux oeuvres d'utilité publique. Ils s'y étaient consacrés dès le lendemain de leur mariage, pour y revenir avec une grande ardeur après la guerre de 1870. La princesse, s'inspirant de

l'exemple de son père, 4e prince Albert, s'intéressait activement au développement des arts industriels. Grâce à son patronage, le musée des arts décoratifs de Berlin devint un des plus riches du monde, et, ce qui plus est, des plus utiles à l'essor industriel de l'Allemagne. Les beaux-arts aussr, quelque peu négligés en Prusse, sous un régime essentiellement préoccupé des choses militaires, trouvaient un asile au palais princier, où les artistes et les savants étaient traités en hôtes bienvenus. Dans ces réunions intimes, les hommes de toutes les opinions se rencontraient et toutes les questions, à part celles de la politique du jour, y étaient discutées en pleine liberté. Le prince et la princesse visitaient tous les établissements d'utilité publique, écoles, hôpitaux, institutions de bienfaisance, ateliers, encourageant partout par la parole et aussi par Taide matérielle, entraînant par leur exemple les esprits récalcitrants ou paresseux.

Depuis la guerre de 1870, l'empereur Guillaume, qui n'aimait pas partager son pouvoir,

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chargea volontiers son fils de la partie représentative, qui, depuis la création de T empire, avait pris une très grande extension dans la tâche journahère du souverain. Il assiste, le 9 juillet 1872, à Tinauguration de la statue de Stein, le grand réformateur de la Prusse au lendemain d'Iéna; puis, à Augsbourg, il rassure les populations bavaroises sur le maintien de leurs institutions locales et autonomes au sein du nouvel empire. Le 8 septembre, il accourt à Berlin pour assister à l'entrevue des trois empereurs, et il leur offre des fêtes splendides au palais de Potsdam. Quelques jours après, il est au vieux château de l'Ordre teutonique à Marienbourg, chef-lieu de cette partie de la Prusse proprement dite que Frédéric le Grand, un siècle auparavant, avait reçue comme sa part dans le partage de la Pologne. *

L'année 1873 est encore remplie par les voyages. Le l*"* mai, le prince impérial et sa femme assistaient à l'inauguration de l'Exposition universelle de Vienne. De là ils vont visiter l'Italie et reçoivent à Venise la visite

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du prince royal Humbert et du duc d'Aoste.

De retour à Berlin ils reçoivent le Shah de Perse, et partent ensuite pour les bains de mer de Foer, sur la Mer du Nord, où ils s'embarquent plus tard pour la Suède. A Venise, on posa les jalons d'une future alliance avec l'Italie ; à Stockholm et à Christiania, on prépara le rapprochement des deux dynasties. Puis, au moment de s'embarquer à Malmoe pour TAllemagne, une invitation du roi de Danemarck amène le prince à Copenhague. Depuis de longues années aucune visite n'avait été échangée entre les familles royales de Danemarck et de Prusse. Ce voyage du prince impérial avait donc sa signification au point de vue politique. En septembre le prince retourne à Berlin, où le roi Victor-Emmanuel vient rendre visite àl'empereur Guillaume. Quelques jours après le prince et la princesse sont à. Stettin, où cette dernière préside le baptême d'une frégate cuirassée.

Au mois de janvier 1874, ils se rendent à Saint-Pétersbourg, pour assister au mariage de la fille d'Alexandre II avec le duc

d'Edimbourg. A cette occasion, une députation de la colonie allemande de la capitale russe lui ayant présenté une adresse, le prince impérial, dans sa réponse, constate les « chaleureuses sympathies » que le Czar avait toujours témoignées à l'Allemagne. Il passe le mois d'août en Angleterre; puis il revient à Berlin, à la fin de septembre, pour recevoir le jeune prince Alphonse d'Espagne dont le trône devait être bientôt restauré. Le cabinet de Berlin avait reconnu la république espagnole du maréchal Serrano, afin de contribuer à la création d'un ordre de choses régulier, prélude de la restauration monarchique.

Le printemps de 1875 est encore marqué par des voyages et par des réceptions d'hôtes princiers à Berlin. Après un court séjour en Italie, le prince impérial revient à Potsdam pour recevoir l'empereur Alexandre II et plus tard le roi de Suède. Le 18 juin, deuxième centenaire de la bataille de Fehrbellin, remportée sur les Suédois, amène le prince dans cette ville, où il pose la première pierre d'un

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monument commémoratif. Le 5 juillet, il remplace à Vienne l'empereur' Guillaume aux funérailles de Tempereur Ferdinand, prédécesseur de François-Joseph ; et le 16 août il assiste à côté de son père, à l'inauguration à Detmold, de la statue de Hermann, le héros de la légende germanique, tour à tour vaincu et vainqueur des Romains. Le 2 septembre, à Augsbourg, il fait Téloge du roi Louis, qui avait pris l'initiative du renouvellement de la dignité impériale. Partout le prince prononce des discours patriotiques, qui flattent en même temps le patriotisme local des populations du sud.

L'année 1877 comporte un événement important pour la famille du prince impérial et pour la dynastie : c'est la majorité de son fils aîné, le prince Guillaume. Pour ce jeune prince se renouvelle la cérémonie de l'entrée dans l'armée, par laquelle son père avait passé vingthuit ans auparavant. Le prijnce Guillaume entra comme officier dans le même régiment et dans la même compagnie dans lesquels son père avait inauguré sa carrière militaire. Et

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de même que le roi Guillaume avait présenté le prince roj^al, de même celui-ci présenta son fils aux officiers et aux soldats de sa compagnie. Quelques mois après, il se rendit à Kiel pour faire entrer son second fils, le prince Henri, dans la marine.

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Le prince impérial aux funérailles du roi Victor-Emmanael. — Démonstration dynastique. — Attentats contre Tempereur Guillaume. — Les socialistes allemands de Londres menacent le prince. -^Adresse des ouvriers loyalistes. —Le Prince impérial chargé de suppléer Tempereur. »- Difficultés du provisoire. — Le prince résiste au courant réactionnaire. — Son attitude conciliante au sujet de la loi contre les socialistes. — Il accepte les modifications votées par le parlement. ^ Le prince écrit au Pape. — Politique de conciliation à Tégard du Vatican. — Le prince impérial et le Congrès de Berlin. — Ses discours pacifiques. — Caractère correct et pratique conciliante du gouvernement provisoire du prince impérial. —Sa lettre au conseil municipal de Berlin.

L'année 1878 est marquée par des événements qui amènent le prince impérial sur la scène politique. Dans les premiers mois, à quelques semaines de distance, moururent le roi Victor-Emmanuel et le Pape Pie IX. Le cabinet de Berlin avait rompu depuis plusieurs

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années ses relations avec le Vatican, et le Kulturkampf était parvenu à son apogée- En revanche, les rapports avec le Quirinal étaient devenus de plus en plus intimes, et l'amitié personnelle des deux princes héritiers n'avait pas peu contribué à servir la politique du chancelier allemand. Le prince impérial arriva à Rome le 14 janvier, pour représenter l'empereur Guillaume aux funérailles du roi d'Italie et complimenter en même temps le roi Humbert de son avènement au trône. La population romaine acclama le Prince avec un enthousiasme qui s'adressait bien à l'ami du nouveau roi, mais en grande partie aussi au représentant d'un gouvernement en lutte avec la Papauté. « L'Allemagne », dit le prince impérial au prince de Carignan, qui le reçut à la gare, « p'artage la douleur de lltalie. La » mort du roi Victor-Emmanuel a profondé- » ment affligé mon père, ainsi que la famille » impériale, le gouvernement et toute la na- » tion. » Après les funérailles, le prince assista encore à la prestation de serment du roi Humbert, cérémonie qui donna lieu à un incident

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qui a été beaucoup commenté depuis. Après avoir quitté le palais des chambres et être rentrés au Quirinal, le roi et la reine, acclamés par la population, durent se montrer sur le balcon. Ces ovations se continuant, le couple royal se présenta de nouveau, mais cette fois avec le petit prince de Naples, que le prince impérial conduisit par la main et souleva un moment pour le montrer à la foule : double appel au loyalisme des Italiens envers leur dynastie et à leurs sympathies pour l'Allemagne. Dans ces circonstances, et eu égard à l'état de guerre morale dans lequel le cabinet de Berlin se trouvait vis-à-vis du Vatican, le prince impérial quitta Rome sans avoir vu le Pape, dont il avait été autrefois Thôte bien fêté. C'est avec son successeur que le prince était destiné, quelques mois après, à entrer en rapports directs.

En mai et en juin, l'empereur Guillaume avait été victime d'attentats contre sa vie.

Depuis quelque temps, un air ambiant de régicide traversait l'Europe. Le 11 mai, un ouvrier, affilié à la secte la plus violente du parti socialiste, avait tiré sur l'empereur

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sans l'atteindre. Encore sous le coup de de cet attentat, le prince impérial partit pour l'Angleterre afin de rejoindre la princesse, qui s'y trouvait auprès de la Reine, sa mère. Londres comptait une nombreuse colonie d'ouvriers et d'artisans allemands. Plusieurs d'entre eux se réunirent, le 25 mai, à Teffet de voter une adresse de loyalisme au prince impérial et de nommer une députation chargée de la lui remettre. Dans cette réunion s'étaient glissés d'autres ouvriers allemands appartenant aux partis socialiste et anarchiste ; ils tentèrent d'empêcher le vote de l'adresse. Il y eut des scènes violentes, des rixes, auxquelles la police mit un terme par l'expulsion des perturbateurs. La discussion ne finit que fort avant dans la nuit. La députation, composée de trente ouvriers appartenant aux divers métiers, devait se rendre dans l'après-midi du dimanche à l'ambassade d'Allemagne, où le prince avait promis de la recevoir. Les socialistes s'étaient portés aux abords de l'ambassade dans le dessein d'y tenir une réunion en plein air ; ne pouvant parvenir à se faire entendre, ils

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se mirent à crier : « A bas le prince impérial 1 » et à chanter la Marseillaise. Sur ces entrefaites, la députation était entrée et lut son adresse. Le prince répondit par un discours écrit, dans lequel il remerciait les ouvriers, en les engageant à prendre exemple sur le grand spectacle de l'Angleterre, libre et prospère grâce à sa laborieuse activité. Pendant ce temps, les socialistes, qui avaient vainement cherché à pénétrer dans l'ambassade, continuaient à hurler et à siffler sous les fenêtres de l'hôtel. Au moment où la députation sortit, le tumulte arriva à son comble ; il fallut de nouveau l'intervention de la police pour prévenir de graves désordres.

Cet incident avait fait naître sur le continent le bruit qu'un attentat avait été commis à Londres contre le prince. Il n'en était rien. En revanche, quelques jours plus tard, l'Europe fut émue^par la nouvelle qu'un second attentat avait été commis contre l'empereur Guillaume, qui cette fois avait été grièvement blessé. Le prince impérial était en visite au château du marquis de Salisbury, lorsque son aide de

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camp vint lui communiquer cette nouvelle.

Aussitôt il se mit en route avec la princesse pour retoruner à Berlin, le 3 juin.

Les nombreuses blessures que l'empereur avait reçues firent craindre une longue maladie et une longue convalescence. Il fallait donc pourvoir à la direction des affaires. Aussi, dès le lendemain 4 juin, Tempereur rendit une ordonnance ainsi conçue : « Etant hors d'état, » par suite de mes blessures, de donner » les signatures nécessaires ; de plus, étant » obligé, suivant l'ordonnance des médecins, » pour ne pas retarder la guérison, de m'abs- » tenir de toute expédition d'affaires, je w veux charger Votre Altesse Impériale et M Royale, pour la durée de mon empêchement, » de me suppléer dans la haute direction des w affaires du gouvernement, et je prie Votre » Altesse de prendre les mesures en consé- )) quence. » L'empereur n'avait pu signer' cet ordre; les chefs de son cabinet durent certifier que le souverain en avait sanctionné le contenu et ordonné Texécution par le Chancelier de l'empire, présent à la lecture.

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La période pendant laquelle le prince impérial remplaça son père a été une des plus importantes pour la politique extérieure et intérieure de l'Allemagne et de la Prusse.

La tâche du prince était alors très difficile et d'une lourde responsabilité. On ne pouvait prévoir ni le terme du provisoire, ni même l'issue de la maladie : pendant un moment on craignit pour la vie du souverain octogénaire, dont le corps avait été labouré par plusieurs projectiles. A l'intérieur, on se trouvait en présence d'un parti révolutionnaire, peu nombreux, il est vrai, mais plein d'audace; la paix du dedans était, en outre, troublée par la lutte entre l'Etat et l'Eglise catholique. Enfin, à l'extérieur, se dressait le problème oriental. La guerre entre la Russie et la Turquie était suspendue ; un Congrès européen, en vue de rétablir la paix, était convoqué pour le 13 juin à Berlin, et la présidence en était dévolue au gouvernement allemand. Telles étaient les conditions, dans lesquelles le prince impérial prenait la direction des affaires.

Il arrive presque toujours et assez naturel-

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lement, à la suite d'attentats comme celui dont l'empereur Guillaume avait été l'objet, que les hommes dirigeants, sous l'empire de l'exaspération, se laissent entraîner à dépasser la mesure de la répression. Emportés par leur indignation, ils généralisent les culpabilités ou les complicités sans distinguer entre ce qu'il y a de lortuit ou de permanent dans les causes de l'attentat ; de là des lois de* circonstance et de répression, qui enveloppent la majorité innocente et la minorité coupable dans le même verdict. Pour le crime de quelquesuns on s'en prend à la liberté de tous. A Berlin les choses paraissaient devoir se passer ainsi : l'amour pour l'empereur ébranlait bien des esprits et fournissait aux adversaires de tout régime libéral un prétexte pour réclaftier et préconiser toute une série de mesures réactionnaires.

Le prince impérial ne se prêta pas à ces exagérations; son bon sens et son esprit pondéré lui firent repousser toute idée de réaction. Punir les coupables, refréner les agissements qui, dans leurs dernières conséquences,

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conduisent à l'assassinat, telle fut la tâche qu'il se donnait et qu'il comptait accomplir avec l'aide du Parlement. Rien de plus sensé ni de plus élevé, comme pensée politique, que la réponse qu'il fit aux représentants de la municipalité de Berlin, venus pour le complimenter. Auparavant déjà il avait établi dans un rescrit, rendu public, que l'empereur, quelque graves que fussent ses blessures, ressentait un vif chagrin, en voyant de pareils méfaits mûrir dans l'esprit de sujets allemands. D'un autre côté, disait-il encore, les manifestations générales d'affection et de loyalisme ne laissaient pas subsister de doute dans l'esprit de l'empereur sur la fidélité du peuple allemand : l'empereur était convaincu que les germes pernicieux, qui avaient enfanté les attentats, ne trouveraient pas un terrain fertile dans le patriotisme de la nation. Les paroles qu'il adressa aux magistrats de la capitale furent encore plus explicites. « Soyez con- )) vaincus, messieurs », leur dit-il, « que je sais )) parfaitement apprécier la gravité du mo- )) ment actuel et que j'ai conscience de la

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» grandeur des devoirs qui m'ont été assignés )) envers le pays. Mais soyez assurés aussi )) que ma foi dans le bon esprit de notre » peuple n'est pas ébranlée et ne saurait être » détruite par aucune puissance au monde. » Je sais que l'immense majorité de la nation » est fidèlement attachée à son roi et, au delà » des frontières de notre patrie spéciale, k » son empereur; dans ma ferme confiance » en la partie saine du peuple je puiserai )) la force et le courage pour l'accomplissement )) des devoirs qui me sont prescrits » Il faisait enfin appel aux lumières et à l'énergie des classes moyennes, pour éclairer et ramener la partie égarée de la population, que son instruction incomplète ne mettait pas en état de mesurer les terribles conséquences des doctrines de ses séducteurs.

A la suite du premier attentat contre l'empereur, le gouvernement allemand avait soumis au parlement un projet de loi contre les socialistes; mais ses dispositions par trop draconiennes n'avaient pas obtenu la majorité. Celle-ci craignait, en raison du libellé

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vague de ces projets, que les restrictions décrétées contre les réunions ou les journaux révolutionnaires ne fussent appliquées aussi aux autres partis. Le rejet de la loi eut pour conséquence la dissolution du parlement, mesure que le Chancelier exigeait et que le prince impérial, dans sa situation transitoire de régent, ne pouvait guère repousser. Par contre, le prince voulait que la loi concernant les' socialistes fût élaborée d'accord avec le parlement et, autant que possible, d'après les idées de la majorité. Les voix ne manquaient pas pour l'engager à brusquer le parlement, au risque de provoquer un conflit, comme celui qui avait désolé la Prusse de 1863 à 1866. Le prince impérial resta sourd à ces incitations. Il accepta les modifications proposées par le parlement et obtint ainsi un vote favorable, qui termina la crise.

Le règne provisoire du prince impérial devait marquer aussi un revirement dans la politique religieuse du cabinet de Berlin.

Plusieurs circonstances y contribuaient. Depuis six ans, les rapports officiels entre le Vatican

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et la cour de Berlin avaient cessé ; la Prusse, à la suite d'un discours quelque peu véhément du Pape Pie IX, avait rappelé son représentant près le Saint Siège. Après la mort de ce pontife, Léon XIII, son successeur, avait, à l'occasion de son avènement, adressé ^ l'empereur une lettre très pacifique, à laquelle celui-ci avait répondu dans le môme esprit de conciliation. Une nouvelle lettre du Pape, indiquant les bases d'une entente, n'avait pas encore reçu de réponse, au moment où le second attentat, celui de Nobiling, fut commis. Le Pape ayant, à cette occasion, témoigné sa sympathie à l'empereur, le prince impérial joignit à ses remerciements la réponse ^\ix ouvertures faites par le Pape en vue de la terminaison du Kulturkampf. Le Souverain Pontife, sollicité par l'empereur d'ordonner au clergé d'obéir aux lois de l'Etat, avait fait observer que cette obéissance ne saurait s'étendre à des lois réglant des matières ecclésiatiques en dehors et contre le gré du Saint litige. Le prince impérial ne réfuta pas le point de vue du Pape ; il n'abandonna pas davantage

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celui de l'Etat ; mais il exposa que, puisque ce vieil' antagonisme de principes ne pouvait être supprimé, il était « tout prêt à traiter ces » difficultés avec l'esprit de l'amour de la paix » et de la conciliation, qui est le produit » de ma foi chrétienne. » Et, ajoutait-il en terminant, « puisqu'on ne peut s'entendre )) sur le principe, de sages moyens de conci- » liation, appliqués ailleurs avec succès, pour- )) raient être employés aussi en Prusse en vue » du rétablissement delà paix. »

Cette lettre, contresignée par le prince de Bismarck, fut le point de départ de pourparlers, qui s'entamèrent bientôt après, à Kissingen, entre le chancelier et le nonce du Pape. A Berlin, on avait déjà depuis quelque tenaps acquis la conviction que les promoteurs du Kulturkampf avaient fait fausse route. Les mesures contre le clergé catholique et les lois qui revêtaient presque le caractère d'une persécution religieuse avaient profondément agité les populations et exercé une influence fâcheuse sur la situation parlementaire. Avant les attentats, l'empereur Guillaume avait

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déjà reconnu l'opportunité d'un revirement. Quant aux ministres, c'est à qui repousserait la responsabilité des lois de mai (1). Au lendemain des attentats, la cessation de ce conflit se présentait comme une nécessité. L'empereur se prononça formellement dafts ce sens, et son fils était le meilleur initiateur qu'il pût trouver de cette politique de conciliation. Le nom du prince impérial reste ainsi attaché à cette phase importante de la politique allemande.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, le congrès européen chargé de rétablir la paix entre la Russie et la Turquie siégea à Berlin pendant la maladie de l'empereur. Le prince impérial eut ainsi la mission de recevoir les représentants des grandes puissances et de leur faire les honneurs officiels. Il n'eut, à vrai dire, aucune action déterminante à exercer sur la marche des délibérations. Les positions étaient prises avant l'ouverture du congrès.

(1) V. r Empereur GuUlaume, pp. 392 ss. ; Histoire du Prmcê d$ Bismarck, pp» 38i ss.

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L'Angleterre avait fait au préalable avec la Rus sie un arrangement relativement aux points qui la touchaient de plus près ; elle soutenait, en outre, les prétention s deP Autriche. L'empereur Guillaume, très bien disposé .en laveur de la Russie, avait, sur les conseils du prince de Bismarck, adopté une politique de conciliation entre la Russie et T Autriche. Le prince impérial, quelles que fussent ses sympathies pour l'Angleterre, ne pouvait rien changer à cette politique, qui lut pratiquée par le chancelier, en sa qualité de, président, jusqu'à la fin du congrès. Le prince, en dehors des réceptions du Nouveau Palais de Potsdam, réunit officiellement les plénipotentiaires aux deux banquets du château de Berlin, après l'ouverture et à la clôture du congrès. Au premier, en les remerciant des marques de sympathie qu'ils avaient données à son père malade, il for- • ma des vœux pour le couronnement de leurs efforts pacifiques. A l'autre, le 13 juillet, il constate la réalisation de ses espérances, l'œuvre de la paix ayant été scellée par le traité signé le même jour. Il exprima le con-

tentement qu'il éprouvait de cette heureuse solution, en affirmant que le concours de TAllemagne était assuré à tout effort de nature à conserver à l'Europe les bienfaits de la paix. Le gouvernement provisoire du prince- impérial se signala jusqu'au bout par une grande correction quant au maintien de la politique de l'empereur Guillaume, mais en même temps aussi par une pratique conciliante, libérale et constitutionnelle. La popularité du prince s'en augmenta : son règne de six mois confirma tout ce que l'opinion attendait de l'intelligence et de l'esprit libéral du futur souverain. Des rapports de confiance mutuelle se formèrent entre lui et les populations. <c Si » j'ai réussi », écrit-il le 18 octobre en réponse à une adresse de félicitations de la municipalité de Berlin, <c à diriger le gouverne- » ment du pays, dans une situation difficile, » suivant la volonté de mon père et dans son » esprit, je le dois surtout à la confiance que » j'ai rencontrée partout et à laquelle j'ai pu » répondre dans le même sentiment. De même » que lors des funestes événements du prin-

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)) temps je n'ai pas douté un instant de la » loyauté et du bon sens de notre peuple, je » persiste encore aujourd'hui dans la ferme » conviction que les agissements d'un parti » passionné et aveugle ne réussiront jamais à )) détruire les biens suprêmes de la civilisa- )) tion humaine et les bases mêmes de notre » existence ».

Le 5 décembre 1878, l'empereur Guillaume reprit les rênes du gouvernement, après avoir pubHquement adressé ses remerci-ements à son fils.

l'eMPKREUR FRÉDÉRIC 181

Mort da prince Valdemar. — Visite du roi de Danemark à Berlin. — La question du duc de Gumberland. — Voyage du prince en Iialie. — Mariage du prince Guillaume avec la fille du duc d'Augustenbourg. —L'assassinat d*Alexandre IL — Voyage du prince à Saint-Pétersbourg. — Les angoisses de sa famille. — Accueil cordial à la cour de Russie. — Le prince à Tentrerue de Dantzig. — Conflits inrieurs à Berlin. — Le prince fait de fréquentes absences.

— Projet de sa nomination comme gouverneur d'Alsace- Lorraine. — Conférence avec M. de Bismarck sur les lois économiques et sociales. — Attitude réservée du prince.

— Le prince impérial devient grand-père. — Fêtes du baptême.

L'année 1879 fut une année de deuil pour le prince : il perdit un de ses fils, le prince Valdemar, âgé de onze ans, qui, à deux ans de distance, suivit au tombeau son frère le prince Sigismond. Les deux époux passèrent une grande partie de l'automne à Pegli, près de Gènes, pour ne rentrer à Berlin qu'à la fin de novembre, à

182 l'empereur FRÉDÉRIC

l'occasion de la visite du roi et de la reine de Danemarck. Le prince impérial avait préparé, par sa visite à Copenhague, celle du roi Christian, qui n'était jamais venu à Berlin comme roi. Son avènement au trône, en 1863, avait donné le signal de la guerre, et, par suite, les relations entre les deux cours étaient restées froides, elles s'étaient même aigries par moments. Le roi de Danemarck avait marié une ^ de ses filles au duc de Cumberland, fils du roi Georges de Hanovre, dont la Prusse avait annexé le royaume en 1866. Le duc était l'héritier légitime du trône de Brunswick, qui n'était pas encore vacant à cette époque, mais dont le titulaire, très avancé en âge, n'avait pas d'enfant. La visite du roi de Danemarck avait pour but d'assurer à son gendre la succession éventuelle dans le Brunswick, que la cour de Berlin semblait résolue à n'admettre qu'à la con- \ dition que le duc de Cumberland renoncerait à , toutes ses prétentions au Hanovre. L'intercession du roi Christian, malgré l'appui du prince impérial, ne parvint point à vaincre les obs- } tacles soulevés des deux côtés.

l'empereur FRÉDÉRIC 183

Pour la politique de l'Allemagne Tannée 1879 avait été d'une haute importance. A la suite du congrès de Berlin, les rapports entre les cours de Saint-Pétersbourg et de Berlin avaient pris un caractère menaçant pour la paix. C'est pour parer aux dangers d'une guerre éventuelle avec la Russie que le prince de Bismarck s'était rendu, au mois de septembre, à Vienne en vue de négocier un traité d'alliance avec l' Autriche-Hongrie : ce traité fut conclu quelques semaines après et sanctionné le 15 octobre par l'empereur Guillaume. On dit aussitôt que le prince de Bismarck se proposait de compléter son système d'alliances par l'adjonction de l'Italie, et l'on rattachait à ce projet le voyage du prince impérial en Italie. Les journaux officieux déniaient au voyage un tel caractère, en faisant observer que le prince était allé simplement rejoindre sa femme et ses enfants, qui séjournaient à Pegli. Toutefois le public restait persuadé que l'intimité du prince impérial et de la princesse avec les sou* verains d'Italie influait favorablement sur le rapprochement politique des deux pays.

184 l'empereur FRÉDÉRIC

Un événement de famille, auquel la politique n'était pas tout à fait étrangère, fut le mariage du prince Guillaume, fils aîné du prince impérial, avec la princesse'Victoria, fille de feule duc Frédéric d'Augustenbourg. Ceprince était mort au commencement de 1880, après avoir vu ses prétentions au trône du Schleswig-Holstein détruites par la politique du prince de Bismarck. La cour d'Angleterre s'intéressait vivement au sort du duc, proche parent de la reine; de son côté, le prince impérial n'avait pas cessé, mais vainement, de prêter Tappui de son influence aux prétentions du duc Frédéric. C'est grâce à ce double patronage de Londres et de Berlin que fut résolue l'union des deux familles, mais non avant que l'oncle et le frère de la jeune princesse eussent préalablement renouvelé la renonciation, libellée parle duc Frédéric avant sa mort, à la revendication du trône des Duchés par la maison d'Augustenbourg. En revanche, l'empereur Guillaume compensa cette sorte d'abdication par des libéralités et des restitutions matérielles en faveur du jeune duc Gonthier, frère de la fiancée du prince Guil-

l'empereur FRÉDÉRIC 185

laume. Ce mariage avait été négocié par la cour d'Angleterre et le prince impérial en dehors du prince de Bismarck, naguère adversaire résolu du duc d'Augustenbourg. Toutefois le chancelier, en Tabsence d'obstacles politiques, prêta son concours aux arrangements nécessaires; et, chose rare chez lui, qui fuyait les cérémonies, il assista aux fiançailles et aussi, le 26 février 1881, au mariage du jeune couple princier destiné un jour à monter sur le trône.

A Tannée si paisible de 1880, remplie de fêtes jubilaires et artistiques présidées par le prince impérial, succéda une année de terreurs et d'inquiétudes politiques. Le bruit joyeux du mariage du prince Guillaume était à peine éteint, lorsque de Saint-Pétersbourg arriva la nouvelle de l'assassinat, par les nihilistes, du czar Alexandre II, le meilleur ami de l'empereur Guillaume.

Il fut décidé que le prince impérial se rendrait à Saint-Pétersbourg pour assister aux funérailles du czar. Les objections contre ce voyage n'avaient pas manqué. Des nouvelles très alarmantes avaient été reçues à Berlin :

186 i/eMPEREUR FRÉDÉRIC

on craignait pour la sécurité du prince. Le bruit courait qu'un nouvel attentat nihiliste avait été découvert. Cette secte criminelle, disait- on, avait des affidés jusque dans Tentourage de la cour ; on désignait l'église de la forteresse Saint-Pierre et Saint-Paul, où les cérémonies des obsèques devaient avoir lieu, comme devant être le théâtre de quelque nouvelle entreprise de la bande des assassins. Au préfet de police de Berlin, qui avait manifesté ses craintes, l'empereur Guillaume avait répondu que le devoir de famille passait avant toute autre considération. Il n'en est pas moins vrai qu'on se sentit soulagé à Berlin, quand on reçut un télégramme annonçant que tout s'était bien passé et que le prince impérial allait revenir. La veille encore, anniversaire de la mort de son fils Valdemar, la princesse impériale avait reçu une lettre anonyme, portant que son mari était condamné par les nihilistes, et que le jugement serait exécuté le jour des funérailles du czar.

Le nouvel empereur de Russie avait manifesté une vive satisfaction au sujet de la pré-

l'empereur FRÉDÉRIC 187

sence du prince impérial : il tenait visiblement à dissiper les inquiétudes avec lesquelles on envisageait depuis longtemps en Europe l'éventualité de son avènement. On le considérait comme un ennemi de l'Allemagne et de la politique du prince de Bismarck, et Ton était persuadé que, devenu empereur, il romprait immédiatement avec la politique de son père. Pour le moment Alexandre III ne confirmait pas ces appréciations anticipées. Il combla le prince impérial d'attentions; la réception du prince, à son arrivée en gare, eut quelque chose de démonstratif. Le czar insista pour prolonger d'un jour la visite du prince, avec qui il eut de longs entretiens; il exprima le désir de se rencontrer l'été, avec l'empereur Guillaume.

En effet cette entrevue, qui fit grande sensation en Europe, eut lieu au mois de septembre, à Dantzig ; les souverains y furent accompagnés de leurs premiers ministres, et le prince impérial, ainsi que les deux frères du czar, y assistèrent.

Sur ces entrefaites une crise intérieure s'était déclarée dans le monde officiel do Ber-

188 l'empereur FRÉDÉRIC

lin. Le prince de Bismarck préparait une série de lois concernant le système commercial, financier et social, opérant toute une évolution dans le domaine économique de la Prusse et de l'Allemagne entière. Il rencontrait des obstacles auprès de quelques-uns de ses collègues, ainsi qu'auprès des différents partis du parlement. Dans ces circonstances, on remarqua que le Chancelier recherchait davantage un rapprochement avec le prince impérial, qui avait été tenu, plus que sa position et son âge ne semblaient le conseiller, à l'écart de la haute direction des affaires. Des divergences sur des points importants de la politique intérieure existaient sans doute entre le prince et le Chancelier ; la légende populaire les exagérait. Ce qui était certain, c'est que l'héritier du trône ne se sentait pas à son aise dans sa position politiquement effacée. Il ne restait jamais longtemps à Berlin, et, un moment, le bruit courut qu'il serait créé pour lui la dignité de lieutenant de l'empereur en Alsace-Lorraine, avec résidence à Strasbourg, où le prince et sa femme formeraient une sorte de cour. Ce

l'empereur FRÉDÉRIC 189

plan fut bientôt abandonné : de grandes difficultés se produisirent pour trouver pour cette lieutenance la forme convenable et en rapport avec la haute position du prince. Peut-être celui-ci n'eut-il qu'à se féliciter de l'avortement de ce projet. Avant lui, le grand-duc Constantin à Varsovie, l'archiduc Maximilien à Venise avaient occupé des situations analogues, sans pouvoir faire le bien qu'ils voulaient, c'est-à-dire remplir avec succès la mission de conciliation pour laquelle ils avaient été envoyés dans ces postes délicats et hérissés de difficultés, conséquence naturelle de l'antagonisme entre les vaincus et les vainqueurs.

Pour ses réformes financières et économiques, à la veille des crises parlementaires qu'elles devaient provoquer, le chancelier tenait à s'assurer de l'assentiment de l'héritier du trône. Les élections de 1881 n'avaient pas procuré au gouvernement une majorité certaine. Les projets du chancelier étaient violemment attaqués par les libéraux et les catholiques : par les uns, parce qu'ils substituaient trop l'action de l'Etat à la liberté de

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l'individu; par les autres, parce que, la paix avec l'Eglise se faisant toujours attendre, ils avaient intérêt à vendre chèrement leur concours au Chancelier.

L'opinion générale était que Tempereur Guillaume n'avait sanctionné qu'avec un sentiment de scepticisme les projets de socialisme d'Etat ébauchés par le prince de Bismarck, et qu'il n'y attachait point une importance majeure. Le chancelier fut ainsi amené à faire intervenir la personne du souverain dans le débat qui allait s'ouvrir et à y associer aussi le prince impérial. C'est pourquoi on remarquait à cette époque que M. de Bismarck voyait plus fréquemment le prince impérial. Il avait conféré avec lui, la veille de l'envoi du message impérial du 17 novembre, dans lequel le monarque déclarait s'identifier avec les projets de loi du Chancelier. Abandonné par les libéraux, désespérant de former une majorité avec eux et les conservateurs modérés, il se retourna du côté des catholiques, qu'il voulait gagner par des concessions sérieuses sur le terrain religieux. Il eut à ce sujet, le 28 no-

l'empereur FRÉDÉRIC 191

vembre, une longue conférence avec le prince impérial, à qui il développa son plan et dont il obtint, paraît-il, Tacquiescement. Le prince (lut regretter cette évolution à droite, qui reléguait de nouveau dans l'opposition ses amis du parti libéral. D'un autre côté, il reconnaissait l'opportunité d'un rapprochement avec le parti catholique, le plus compact des différents groupes parlementaires. Le ChanceUer exposa au prince la nécessité de faire cesser le Kulturkampf ; il désavoua, comme il l'avait déjà fait au parlement, la paternité de cette lutte, dont il rejetait la responsabilité sur le ministre des cultes, M. Falk. Il repoussait la séparation de l'Eglise d'avec l'E^^at, de l'école d'avec l'Eglise, comme la demandaient les libéraux avancés : il entendait seulement défendre l'Etat contre les empiétements de l'Eglise. Le 17 décembre, nouvel entretien entre le prince et le chancelier. Celui-ci prépare le prince au message impérial du 4 janvier suivant, qui revendique le droit pour le gouvernement d'influencer ou du moins d'éclairer les élections, en même temps qu'il pro-

192 l'empereur FRÉDÉRIC

clame le principe que les fonctionnaires sont tenus d'appuyer le gouvernement dans le mouvement électoral.

Sur la façon dont le prince a accueilli ces différents exposés du chancelier, Thistorien en est encore réduit aux conjectures. Il se peut que la raison d'Etat livrait, en lui, combat à ses sentiments libéraux et peu sympathiques au régime autoritaire. Mais depuis longtemps il avait adopté le système de ne pas contrarier, par son opposition, les vues de l'empereur, ni de « déranger les cercles » du prince de Bismarck.

Un événement heureux pour la dynastie vint marquer le printemps de l'année 1882. Le 5 mai naquit au prince Guillaume un fils, au prince impérial un petit-fils. Le vieil empereur exultait de joie. Les journaux illustrés allaient reproduire prochainement quatre portraits représentant autant de générations d'empereurs.

Le jour de la naissance de son arrière-petit-fils, l'empereur se rendit, en carrosse de gala, à l'église du Dôme, et, quelques semaines

l'empereur FRÉDÉRIC 193

après, il tint ce futur empereur et roi sur les fonts baptismaux. Ce baptême eut lieu à Potsdam avec une pompe inusitée. Le prince Guillaume avait voulu que tous les princes qui avaient été témoins de son mariage assistassent aussi au baptême de son premier né. On y voyait le roi de Saxe, le duc d'Aoste, le duc Chrétien de Schleswig-Holstein, le grand duc de Saxe-Weimar, Tarchiduc Rodolphe d'Autriche, le grand-duc Serge de Russie ; plusieurs souverains s'y firent représenter par des ambassadeurs spéciaux. Les ambassadeurs et les chefs de mission accrédités, ainsi que les ministres et les hauts dignitaires de l'Etat, complétaient l'assistance, réunie dans la galerie dite de jaspe du Nouveau Palais, transformée en chapelle. Au dessus de l'autel, suivant l'usage traditionnel, se dressait un riche baldaquin, dont le fond était orné d'une tapisserie en soie représentant le Christ du Corrège. Les vases du culte, en or massif de Silésie, étaient les mêmes qui avaient déjà servi au baptême du prince impérial. A la porte de la chapelle, la grande maîtresse remit Tenlant à la jeune

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princesse Victoria, qui le porta à Tempereur. Celui-ci le tint pendant la durée de la cérémonie pour le remettre ensuite à sa petite-fille, qui cette fois le porta à la mère : ainsi le veut le vieux cérémonial établi par le premier roi de Prusse.

Les amis du prince impérial adversaires de M. de Bismarck.

— Le prince fait Téloge de l'administration municipale de Berlin. -« Discours libéral du Prince dans la loge maçonnique. — Sa tolérance religieuse. — Adversaire de l'orthodoxie protestante. — 11 condamne l'agitation antisémite. — - Adresse des Israélites de Londres. — Mission en Es pagne. — Opinion du prince impérial sur lejeune prince Alphonse. — Première visite de ce prince à Berlin. — Le roi Alphonse aux manœuvres de Hombourg. — Qualités de ce souverain. » Le roi Alphonse nommé colonel d'un régiment de uhlaus. — Origine de cette nomination. — • Manifestation à Paris. — Le prince impérial se rend à Madrid. — Bonne opinion du prince impérial sur la France et le peuple français. — Il est obligé de prendre sa route par mer. — Son séjour à Madrid. — Membre correspondant de l'Académie de droit. — Il reçoit l'ordre de rendre visite au roi d'Italie et au Pape. —Conditions de sa visite au Vatican. — Son entretien avec Léon XIII. — Portée politique de ce voyage. — Effacement politique du prince impérial. — Sage abstention du prince et de sa femme. — Le prince impérial président du Conseil d'Etat.

— Il préside les solennités littéraires et artistiques. — Ses tendances pacifiques y paraissent toujours. — Ses discours dans ces occasions. — Centenaire de Heidelberg. — Le prince donne de sages conseils au peuple allemand. — Courtoisie à l'égard des souverains de l'Allemagne du sud.

196 l'empereur FRÉDÉRIC

L'année 1883 s'ouvrit sous des auspices assez pacifiques, du moins quant à la situation extétérieure. Il est vrai qu'à l'intérieur, à Berlin, l'harmonie ne semblait pas près de se rétablir entre le chancelier et le parlement. Les questions économiques divisaient toujours la majorité et le gouvernement. Sur les bancs de l'opposition libérale siégeaient plusieurs amis du prince impérial, et quelquefois les flèches que le chancelier dirigeait contre ses adversaires frappaient indirectement celui qui, sur divers points, était censé partager leurs idées. La municipalité de Berlin, dont le premier magistrat et plusieurs membres faisaient partie du parlement, était particulièrement en défaveur auprès du chancelier.

Dans l'année 1881, le chancelier avait saisi Toccasion d'un débat sur les impôts, pour se prononcer avec vivacité contre l'administration municipale de Berlin. « C'est chose connue », disait-il, « qu'à Berlin le parti progressiste » domine et qu'un ring progressiste gouverne » la ville. Comment un autre parti pourrait-il )) lutter contre cet état de choses? Cela ferait-il

l'empereur FRÉDÉRIC 197

)) les affaires de la ville si, comme je l'ai bien » souvent pensé, le parlement et les autorités » supérieures siégeaient dans une autre ville » moins populeuse? »

Le prince impérial n'épousa pas cette querelle, et il en témoigna à l'occasion du jour de l'an de 1882. En réponse à une adresse de la municipalité, il prit le contrepied des paroles du chancelier : « Je ne puis m'empêcher », ditil, « d'exprimer, à cette occasion, que je rends » pleinement justice à Tadministration muni- » cipale pour la sollicitude intelligente et mé- » thodique qu'elle consacre au bien-être maté- » riel ainsi qu'au développement intellectuel et » moral de la population. Toutes les fois que » j'ai pu visiter des établissements munici- » paux, j'ai constaté des résultats qui m'ont » rempli de satisfaction. »

Le prince fit encore une profession de foi libérale, dans une solennité maçonnique, le 20 janvier 1883. Dans son discours il s'éleva avec énergie contre les tendances réactionnaires do certaines loges. « Vous savez », disait-il, « que » j'ai consacré volontiers mes forces au noble

198 i/eMPEREUR FRÉDÉRIC

)) but de la franc-maçonnerie, et que je ne m en » lasserai pas, tant que l'association restera » fidèle à ses lois fondamentales. Au cours des » vingt-cinq années qui se sont écoulées depuis » que je suis entré dans vos rangs comme )) ignorant, je suis arrivé à la conviction que, » alors que le temps où nous vivons demande » de la lumière, la franc-maçonnerie ne doit » pas se fermer à ces tendances. Nous autres, » maçons, nous ne devons pas cesser de cher- » cher et d'examiner. Nous ne devons pas )) nous cramponner aux traditions, quand même )) elles nous seraient devenues chères, unique- » ment parce qu'elles nous ont été transmises » et que nous nous y sommes habitués. Chez » nous aussi la devise doit être : ne pas s'ar- » rêter, mais progresser ! »

Ce progrès consiste pour le prince impérial, sur le terrain religieux, dans une tolérance largement pratiquée. Il n'est pas protestant orthodoxe : non pas qu'il soit libre penseur ou indifférent, mais parce que le parti orthodoxe est en même temps rétrograde en politique et persécuteur à l'égard de ceux qui ne

l'empereur FRÉDÉRIC 199

sont pas de son bord. C'est contre ce parti qu'il s'élève encore dans les paroles qu'il prononça le 12 septembre 1883, à l'occasion des fêtes de Luther à Wittemberg. Nous avons dit plus haut que Luther est aux yeut d'une grande partie de l'Allemagne autant un régénérateur national qu'un réformateur religieux. Le parti orthodoxe l'a transformé en une sorte de Pape ; et, après avoir rejeté le dogme de l'infaillibilité papale, il adopte presque l'infaillibilité des théologiens luthériens. Le prince impérial, dans son discours, insiste plus spécialement sur les mérites de Luther dans le domaine de la vie nationale. Il exhorte les assistants à défendre en tout temps, avec la foi évangélique, la liberté de conscience et la tolérance. « Sou- » venons-nous toujours », dit-il en terminant, ce que la force et la nature du protestantisme » ne reposent ni dans la lettre ni dans une » formule rigide, mais dans l'aspiration de » connaître la vérité chrétienne. »

C'est encore contre les tendances persécutrices de l'orthodoxie qu'il s'élève à Toccasion do l'agitation antisémite, qui se produisit à Ber-

200 l'empereur FRÉDÉRIC

lin et dans quelques villes allemandes, sous la direction d'un pasteur de la cour et de quelques membres de la noblesse protestante. Ce mouvement est dirigé contre les Israélites, dont le nombre, il était vrai, est bien plus considérable dans les contrées avoisinant la Pologne et la Russie que dans les autres pays de l'Europe.

Ils y occupent par conséquent une place plus importante dans la vie sociale et éclipsent souvent par leur fortune les citoyens d'origine germanique. Le mouvement anti-sémite prétendait viser non la religion de Moïse, mais l'expansion et l'influence de ses adeptes ; il se manifestait par excitation des classes populaires contre les Juifs et projetait même une révision des articles de la constitution, établissant l'égalité politique et civile de toutes les confessions. Se déployant avec bruit, ce mouvement donnait lieu à de nombreux excès et menaçait de prendre des proportions alarmantes pour la paix publique. Les autorités n'y attachèrent pas d'abord une grande importance :

elles hésitèrent aussi à sévir contre les meneursqui se prévalaient de hautes protections.

I/eMPEREUR FRÉDÉRIC 201

Le prince impérial et sa femme repoussaient hautement toute solidarité avec les promoteurs de cette agitation. Dans une circonstance solennelle, le prince, s'entretenant avec un notable israélite, conseiller municipal de Berlin, ne craignit pas de déclarer que le mouvement anti-sémite, qui s'intitulait aussi chrétien-social, « est une honte pour l'Allemagne ». L'attitude du prince ne contribua pas peu à discréditer le mouvement dans l'opinion publique et justifia bien l'adresse que quelques années plus tard les délégués de plusieurs corporations Israélites de Londres présentèrent au prince et à la princesse. « Nous saisissons » cette occasion — disait l'adresse — pour » exprimer notre appréciation de la noble ma- » nière dont Vos Altesses ont appuyé la cause » de la tolérance religieuse à une époque où » des préjugés injustes et violents ont été sus- » cités contre nos coreligionnaires. »

A la fin de l'automne de 1883, le prince impérial dut se charger d'une mission d'une haute portée politique.

Le roi Alphonse d'Espagne, pendant un

202 l'empkrkur Frédéric

voyage entrepris hors de son royaume, après avoir visité Vienne et avant de retourner dans ses Etats, était allé saluer l'empereur Guillaume, qui résidait, à la fin de septembre, à Hombourg, son quartier général, d'où il dirigeait les grandes manœuvres de son armée.

Le roi Alphonse n'était pas un étranger à la cour de Berlin ; du moins il connaissait d'ancienne date le prince impérial. L'opinion que ce dernier portait sur le jeune roi, mort si prématurément, résulte d'un entretien du prince avec un publiciste qui l'accompagnait en 1883 dans le voyage d'Espagne, (c C'est » peut-être », disait le prince impérial, ce le (( plus remarquable des princes dont j'aie fait » la connaissance depuis vingt ans. Dès la » première rencontre que j'ai eue avec le » jeune prince Alphonse, il m'a frappé ; ce » fut à Vienne, où il faisait ses études au Thé- » résianum. Le prince parlait couramment » cinq langues. Même en notre présence, il ne )) voulait pas s'affranchir de la discipline du » Thérésianum, et, pour cette raison, il refusa » les cigares que nous lui offrions. » La seconde

l'empereur FRÉDÉRIC 203

rencontre avec le prince impérial avait eu lieu en 1874. Lejeune prince des Asturies, dans un voyage de vacances, était venu à Berlin sous le nom de marquis de Covadonga. C'était le 14 septembre. A ce moment même le maréchal Serrano, régent d'Espagne, venait de recevoir en audience les ambassadeurs d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie. Le cabinet de Berlin avait reconnu la république espagnole, soit pour lui donner son appui contre les Carlistes, soit parce qu'il considérait lé gouvernement de Serrano comme une transition certaine à la restauration monarchique. Le prince des Asturies n'était pas sans ignorer cet état de choses, en même temps qu'il se préparait lui-même à son futur avènement au trône»

Lors de sa visite à Berlin, l'empereur était absent de Berlin ; le prince impérial et sa femme, également en voyage, revinrent bientôt à Potsdam, où le prince Alphonse alla leur rendre visite. Il y reçut l'accueil le plus amical. Lui-même se sentait attiré vers le gouvernement allemand, qui était hostile aux Carlistes, ennemis plus dangereux de sa cause

204 l'empereur Frédéric

que les républicains gouvernants. Des liens d'une certaine intimité s'étaient ainsi établis et maintenus depuis. On lui fit donc un excellent accueil à Hombourg. « A Hom- « bourg », dit encore le prince impérial (1), (( j'eus l'occasion de connaître le roi Alphonse » de plus près; dans les choses graves ou )) plaisantes, il s'abandonnait sans gêne et » montrait une véritable solidité de carac- » tère. Le roi Alphonse a en lui l'étoffe de » devenir le réformateur de l'Espagne. Je lui )) demandai pourquoi il n'était pas allé nous )> voir la première fois qu'il était venu à Berlin. » Je ne voulais pas vous mettre dans l'embar- )) ras », dit-il ; « à cette époque, le roi Amédée » régnait en Espagne, et je passais dans mon » pays pour un rebelle». « Le roi Alphonse sait » ce qu'il veut. Il est réduit à ses seules forces ; » mais il affronte toutes les difficultés avec » une audacieuse assurance. Il choisit avec » résolution les hommes qui conviennent à » sa personne et à la situation et il est heu-

(2) Voyages du prince impérial en Espagne et à Rome^ par M. F. Dernburg. — Berlin, 1884).

l'empereur FRÉDÉRIC 205

)) reux dans ses choix. Avant tout, il a un

,'! courage vraiment royal. Il Ta prouvé dans

» la récente insurrection militaire, où il a payé

» de sa personne. Il disait aux officiers leur

» fait, car, en Espagne, dans les pronuncia'

» mientosy l'officier, le plus souvent, ne pense

» d'abord qu'à l'avancement. « Vous devez

» faire votre devoir», disait le roi aux officiers,

à qui ce langage imposait. « Que le roi ne

» se laisse pas intimider, c'est là ce que prouve

» aussi ce voyage en Allemagne, qu'on aurait

» bien voulu empêcher. C'est un monarque

» éminent, et j'ai grand plaisir à lui rendre vi-

» site, aussi bien par sentiment personnel que

» dans l'intérêt du principe monarchique, que

» j'espère fortifier par mon voyage. Au reste

» ce voyage d'Espagne est pour moi comme un

» rêve. Depuis mon enfance, mon désir était

» de voir une fois ce pays. Mais comment y

» arriver? Maintenant la chose est venue me

» surprendre. C'est à Wiesbade, où je comp-

» tais me reposer encore pendant, quelques

» semaines, que j'ai appris le premier mot de

» ce voyage; puis tout s'est passé à la hâte. »

206 i/empereur fbédérig

C'est en effet à sa villégiature d'automne que le prince avait été arraché par une dépêche de Berlin. Le roi Alphonse, en quittant Hombourg, avait été nommé par l'empereur Guillaume colonel d'un régiment de uhians, en garnison à Strasbourg. C'est un vieil usage entre souverains amis de se conférer, les uns aux autres ainsi qu'aux membres de leurs familles, des titres de colonels de certains régiments. Les souverains de Russie, d'Allemagne et d'Autriche, les grands-ducs de Russie et les archiducs d'Autriche, les princes prussiens, anglais, italiens et bien d'autres princes sont dans ce cas. Le roi Alphonse avait exprimé ce désir au vieil empereur, qui, ayant pris le roi en affection, s'empressa d'y déférer, bien que ce ne fût pas précisément comme le roi l'eût voulu. Le prince impérial, dans un entretien avec le publiciste que nous venons de citer, raconte ainsi l'origine de cette nomination : « Le roi », disait-il, « aurait volon- » tiers eu un régiment de hussards. Tous veu^ )) lent avoir un régiment de hussards ; mais » comme nous n'en avions pas de disponible,

l'empereur FRÉDÉRIC 207

» le roi préféra, parmi les régiments de uhlans, » les uhlans jaunes, à cause de cette couleur )) qui lui va très bien. Il a vraiment très bon air » dans cet uniforme; la princesse impériale lui a )) elle-même rétréci un peu là casquette. Per- » sonne au monde n'a songé à mettre une inten- » tion politique dans cet acte, et nous avons » été étonnés du bruit qui s'est fait à ce propos » en France. » De là la transition aux affaires » de France était indiquée. « Le prince », dit Tauteur de ce récit, « rendait pleinement jus- » tice aux bons côtés du. caractère français ; yy il raconta, du temps de la campagne de )) France, plusieurs traits caractéristiques, » qui font grandement honneur à l'armée et à » la population françaises. Je n'aurais rien à » objecter», disait le prince, «à traverser » aujourd'hui la France. »

A Berlin on en avait décidé autrement. Le roi Alponse, rentrant en Espagne par la France, fut insulté, à son passage à Paris, par une l)ande de perturbateurs désireux de créer des embarras au ministère Ferry. Quelques journaux avaient malheureusement fourni un pré-

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texte : la nomination du roi Alphonse comme colonel allemand, et, ce qui était plus, d'un régiment de uhlans, particulièrement mal vus du temps de Tinvasion ; et, dernière circonstance aggravante, d'un régiment en garnison à Strasbourg. Les explications du princeimpérial prouvent qu'il n'y avait pas eu l'ombre d'une provocation dans cette aflfaire. Mais la campagne des journaux avait porté coup. Les hommes du désordre se couvraient du drapeau du patriotisme : sous prétexte de venger une insulte imaginaire, on commettait un attentat flagrant contre le droit des gens, on créait un incident, qui, sans le sang-froid et la modération du roi Alphonse, aurait pu prendre de funestes proportions. Ce danger fut heureusement conjuré, et le roi, en rentrant à Madrid, fut chaleureusement acclamé par la population. II y arriva cependant au milieu d'une grave crise gouvernementale. La récente insurrection militaire, les divisions des partis dynastiques, les agissements du parti républicain, qui relevait la tête, étaient bien propres à créer des soucis au souverain.

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A Berlin, on avait été froissé de ce qui s'était passé à Paris. L'empereur voyait, derrière l'insulte faite au roi Alphonse, une démonstration contre lui-même; il se regardait, d'autre part, comme la cause involontaire des désagréments que le roi avait eus à subir ; enfin il pensait que Tappui moral que TAllemagne prêterait au jeune souverain fortifierait sa position vis-à-vis des partis. La visite du roi à Hombourg aurait exigé, suivant l'étiquette des cours, que l'empereur la lui rendît peu après. Le grand âge de Guillaume P' rendant impossible un aussi long voyage, le prince impérial reçut mission d'aller à Madrid et, eu égard aux incidents de Paris et à la crise politique en Espagne, de se mettre en route au plus vite. On peut dire qu'en ce sens la visite du prince impérial à Madrid fut la réponse à la manifestation de Paris. Voilà aussi pourquoi le prince impérial, à son grand regret, comme il l'a dit lui-même, évita de prendre la route directe par la France, pour faire le détour par Tltalie et de là par mer.

Parti do Berlin le 17 novembre, il se rendità

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Gènes, où il s'embarqua le 19 à bord d'un des trois bâtiments de la marine de guerre allemande, formant pour la circonstance une petite escadre d'honneur. Une violente tempête sévit pendant deux jours, et ce ne fut qu'après une traversée très pénible de soixantedouze heures que le prince débarqua le 22 novembre à Valence, où commencèrent les réceptions officielles par les autorités espagnoles. Pendant quinze jours, le prince fut l'hôte du roi à Madrid. Parmi les nombreuses solennités et fêtes organisées en cette circonS' tances, deux surtout oflfrent un caractère particulier de courtoisie de la part des Espagnols. L'une se rattache à la visite du prince, à côté du roi, à l'Académie de droit, réunie en séance annuelle de rentrée. Le président de l'Académie ayant, à la fin de son discours, complimenté le prince, le roi Alponse prononça, à son tour, un discours, dans lequel il rappela qu'il avait été donné au prince impérial de faire des études régulières et d'obtenir le grade de docteur. « Moi », dit-il, « je n'ai pas » été aussi bien partagé; des événements

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)) imprévus m'ont arraché à mes paisibles )) études pour m'obliger à remplir la mission » de restaurer Tordre dans FEspagne trou- » blée. » Huit jours après, la même académie nomma le prince membre correspondant, en lui remettant en même temps une médaille d'or ainsi qu'un album pour le princesse impériale. (( Les études de droit », dit-il dans sa réponse, (( ont toujours été pour moi une occupation » favorite depuis que j'ai fait mes études à )) Bonn. » Parlant ensuite des travaux de codification en Allemagne, il ajouta ; « La prin- )) cipale tâche du législateur reste toujours, à » mes yeux, d'établir le droit égal pour tous. » Après une tournée dans le sud, le prince s'embarqua le 14 décembre à Barcelone pour se rendre de nouveau à Gênes. Sa présence en Espagne avait profité à la cause des conservateurs et prévenu une crise violente. Il est vrai qu'avec son départ les fruits politiques du voyage se perdirent promptement.

Deux ans après, la population de Madrid se porta à de graves excès contre l'ambassade d'Allemagne; elle no pensait plus au prince

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impérial, et s'élevait avec fureur contre l'Allemagne, qui avait tenté de prendre possession des îles Carolines. Le ministère Posada-Herrera avait été un moment embarrassé par Tannonce de la visite du prince impérial : il craignait de réveiller les susceptibilités de la France, où l'opinion publique était encore sous le coup de Tincident de Hombourg; mais, s'apercevant que le prince n'avait aucune mission spéciale et politique à remplir, il se familiarisa avec cette visite et lui donna même tout l'éclat possible.

Au moment de quitter Madrid pour aller visiter le midi de l'Espagne, le prince reçut une dépêche de l'empereur Guillaume, l'invitant à se rendre à Rome pour remercier le roi d'Italie de l'hospitalité qu'il avait reçue de lui à son passage à Gênes. Il a été dit alors que la visite au roi Humbert n'était que le corollaire de celle que l'empereur avait ordonné à son fils de rendre au Pape. Le fait n'est pas exact. Les liens politiques s'étaient resserrés entre l'Allemagne et l'Italie, et la cour de Berlin désirait donner à ces rapports une expression

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publique. D'autre part, la paix avec l'Eglise était ardemment désirée par l'empereur, et l'on voulait ménager Léon XIII, qui avait donné à la Prusse de nombreuses preuves de conciliation. D'ailleurs, informé du projet de voyage à Rome, le Vatican avait fait entamer par le nonce à Madrid des pourparlers en vue d'une visite du prince au Pape. C'est à Se ville que le prince reçut de Berlin Tordre d'accomplir cet acte de courtoisie à l'égard du Souverain Pontife.

Le 15 décembre, le prince arriva à Gênes et deux jours après à Rome, où une réception enthousiaste lui fut faite par la population. La question épineuse de la visite au Vatican n'était pas encore complètement réglée. Des deux côtes les détails d'étiquette étaient traités comme une véritable affaire d'Etat. Le prince avait accepté Thospitalité du roi Humbert au palais du Quirinal. Jamais ni Pie IX ni Léon XIII n'avaient reçu un souverain ou un prince sortant du Quirinal, ancienne résidence des Papes. C'est à cette circonstance que la cour royale d'Italie devait son isole-

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ment, depuis quatorze ans, dans la Ville Eternelle. Les souverains catholiques ne pouvaient lui rendre visite sans aller au Vatican, qui cependant leur fermait ses portes. L'empereur d'Autriche n'avait pu pour cette raison rendre à Rome la visite que Victor-Emanuel lui avait faite à Vienne en 1873. Le Pape pensa pouvoir se départir de la règle en faveur d'un prince protestant; il désirait d'ailleurs cette visite et devait par conséquent se prêter à des tempérements. Le prince habitait une petite villa construite à côté du Quirinal par le feu roi. A la rigueur, ce détail pouvait déjà passer pour une circonstance atténuante, la villa n'étant ' pas d'origine papale, ni même le palais habité autrefois par les Papes. D'autre part, le Souverain Pontife exigeait que le prince ne vînt pas directement de la demeure royale au Vatican. Pour se conformer à ce désir, le prince se rendit du Quirinal à l'ambassade d'Allemagne au Capitole, et de là à la légation de Prusse près le Saint Siège. Là les voitures royales se retirèrent pour faire place à d'autres voitures non armoriées, avec cochers et laquais

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en noir portant la cocarde prussienne. La veille, sur la demande du ministre de Prusse, le cardinal secrétaire d'Etat avait rendu visite au prince à la légation en y laissant sa carte.

Le prince impérial, dans sa visite, était accompagné du ministre de Prusse et des officiers de sa suite. L'entretien, qui dura presque une heure, eut lieu sans témoins ; à la fin les personnages de la suite furent appelés pour être présentés au Pape. La conversation s'ouvrit sur un ton très amical. Léon XIII rappela que trente ans auparavant il avait été consacré cardinal pendant le séjour du prince prussien à Rome. Pie IX avait demandé au nouveau cardinal s'ilavaitvule prince Frédé-^rie-Guillaume : « C'est un joli garçon », avaitil dit, ce un très joli garçon ».

On a appris plus tard, d'après une communication émanant du prince, quelques détails sur cet entretien. Le Pape commença par complimenter son visiteur^ en exprimant le plaisir qu'il éprouvait de recevoir chez lui le fils d'un illustre souverain, et lui-môme un prince éminent dans la guerre comme dans la

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paix. Le prince, désireux de ne pas éveiller les susceptibilités du Quirinal, répondit que, « étant venu à Rome comme hôte du roi dlta* » lie, il avait cru ne pas devoir manquer de » témoigner aussi son respect à Sa Sainteté, » en lui rendant visite. » La conversation porta ensuite sur des sujets indifférents, le voyage du prince en Espagne, les voyages antérieurs du prince en Italie, le séjour du Papeà Bruxelles, où il avait résidé comme nonce. Enfin Léon XIII demanda si Son Altesse Impériale n'avait à lui faire aucune ouverture. Le prince répondit que, venu à Rome uniquement pour remercier le roi d'Italie des nombreuses preuves d'hospitalité reçues de lui, il n'avait pu être chargé d'aucune mission, d'autant plus que son voyage à Rome avait été décidé depuis huit jours seulement, circonstance qui excluait ce que Sa Sainteté venait d'indiquer. Le Pape reprit pour déclarer qu'il était très-reconnaissant à l'empereur de la réintégration de Tévêque de Limbourg, que c'était là un acte de sentiment conciliant. Le prince repondit que, par suite de son absence prolongée de Berlin, il n'était

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pas instruit des détails de cette question. Le Souverain Pontife, insistant sur ce sujet, exprima Tespoir de voir l'empereur témoigner ses intentions pacifiques, en réintégrant aussi les archevêques de Cologne et de Posen sur leurs sièges. Le prince affirma de nouveau que le but de son voyage excluait toute idée d'une mission et que d'ailleurs il ne connaissait pas Tétat de ces questions. Le Pape passa alors à des observations générales sur les différends existant entre le gouvernement prussien et l'Eglise: un de ses vœux les plus ardents était de voir la paix rétablie, et il nourrissait la conviction que la visite du prince, le futur souverain de son pays, ne pourrait que contribuer à la réalisation de ce désir. Le prince termina l'entretien en promettant de rapporter ces paroles à son père, qui, disait-il, était un prince de la paix.

Le prince impérial, par son attitude pleine de tact et de condescendance, avait pu contenter les deux parties. Avant de se rendre au Vatican, il était allé au Panthéon déposer une couronne sur le tombeau de Victor-Emma-

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nuel. A l'égard du Pape, il s'était soumis à

toutes les règles de l'étiquette en usage au

Vatican. Recevant une députation de la colonie allemande, après avoir parlé de l'excellent accueil dont il avait été l'objet en Espagne, il ajouta: « A présent, hôte du roi d'Italie, j'ai pu » aussi rendre visite au Pape. Ce sont là des )) laits d'une très-haute portée qui tourneront » au profit de la patrie. »

Le prince rentra à Berlin, le 23 décembre, très satisfait de son voyage. Il exprima cette satisfaction dans sa réponse aux compliments du jour de l'an de la municipalité de Berlin. Dans ce document, comme dans toutes les manifestations analogues du prince, c'est toujours la note pacifique et conciliante qui domine. Dans celle du 2 janvier 1884, le prince impérial fait allusion aux dissidences intérieures dont la tribune parlementaire ne cessait de retentir. « Si je crois pou- » voir regarder avec une sincère satisfaction », écrit-il aux magistrats de la ville de Berlin, »mon récent voyage dans le sud, je m'y trouve a autorisé par la conviction que.la consolidation

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» de nos rapports amicaux avec les pays que » je viens de visiter, est considérée chez eux » ainsi qu'ici, comme une nouvelle garantie du » maintien de la paix. » Passant aux affaires intérieures , le prince exprime le vœu que la nouvelle année puisse apporter aussi Taplanissement des dissensions qui affligent la nation.

On aura remarqué, au cours de ce récit, qu'au fond, Taction politique du prince impérial se réduisait à la formation de vœux, à des allusions discrètes dans ses discours, et à l'accomplissement de missions représentatives sanctionnant des actes politiques auxquels il n'avait pas pris part. L'empereur Guillaume, avant 1848, après avoir présidé le ministère de son frère le roi, avait, depuis, été obligé de s'effacer devant les ministres constitutionnels de la courte période parlementaire, et devant le régime réactionnaire, auquel il n'avait pas voulu s'associer à cette époque. Monté sur le trône, Guillaume P' avait pris pour collaborateur M. de Bismarck, dont l'action absorbait tout ce que le roi ne

réservait pas à sa propre décision. La seule place de Théritier de la couronne aurait été celle de conseiller intime du souverain : ce qui aurait constitué une sorte de partage d'influence avec l'empereur ou avec le chancelier, partage auquel ne se prêtait le tempérament ni de Fun ni de l'autre. D'ailleurs, au cours des années, avaient surgi tant de questions, dans lesquelles le prince impérial différait tellement de vues avec ces deux personnages, que ses conseils ou ses avis contraires auraient difficilement changé la marche des choses, alors que, devant le public, il aurait semblé s'y être associé. La période de l'abstention, à laquelle le père avait été condamné pendant six ans, devait durer pour le fils plus d'un quart de siècle.

Il est probable que parfois l'empereur et le chancelier sentaient eux-mêmes ce que cette situation du prince avait de pénible. L'empereur pouvait se rappeler ce qu'il avait souffert en se voyant exclure des conseils de son frère, à un âge qui marque déjà la pente de la vie humaine. Le chancelier pouvait songer au

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règne futur du prince, dont sa politique engageait l'avenir et qu'il eût préféré solidariser avec cette politique. Durant cette longue période le prince impérial et sa femme don-' naient, par leur attitude, un grand exemple de correction de conduite, exemple rare dans des circonstances analogues. Cette réserve n'était pas facile pendant tant d'années où les divisions politiques et religieuses affectaient toutes les classes de la nation allemande. Cependant ils bannirent la politique de leurs salons pour se renfermer dans le rôle d'observateurs attentifs. Les incitations qui ne leur étaient pas épargnées pour les engager à prendre parti, les trouvaient impassibles ; ils ne se laissaient pas influencer et n'essayaient pas non plus d'influencer.

Dans le courant de l'année 1884 une mesure fut prise en vue d'associer le prince impérial aux affaires publiques. Au mois de juin, un ordre royal rétablit, en Prusse, le conseil d'Etat, et en nomma le prince président et le chancelier vice-président. A proprement parler, ce fut une résurrection. Le conseil d'Etat, avant 1848,

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remplaçait en quelque sorte Tinstitution d'une Chambre législative. Aucune loi ne pouvait être rendue sans avoir été discutée et approuvée par le conseil d'Etat, auquel on soumettait aussi, à titre de consultation, les questions politiques d'une importance particulière. La révolution de 1848 avait fait momentanément supprimer ce rouage, dont la composition ne s'harmonisait guère avec les institutions parlementaires. Depuis, on s'était aperçu en Prusse, comme ailleurs, que les Chambres issues du suffrage universel ne font pas toujours de bonne besogne dans le domaine législatif; que le dispositif et le libellé des lois, produits des débats parlementaires, entremêlés d'amendements, qui détruisent souvent l'économie de toute la loi, devenaient d'une application incertaine et difficile pour les juges aussi bien que pour l'administration. Afin d'obvier à ces inconvénients, on résolut de remettre en activité le conseil 4' Etat, et Ton pensa flatter l'amour-propre du prince impérial en lui en déférant la présidence. Le 25 octobre, le prince ouvrit cette assemblée par un discours dans

lequel il expliquait la mission du conseil :

tous les projets de lois élaborés dans les divers ministères seraient soumis à son examen avant d'être envoyés aux Chambres prussiennes ; il en serait de même des projets de loi que le gouvernement prussien se proposerait de soumettre au conseil fédéral de Tempire. Toute matière politique était écartée des délibérations du conseil, et son action législative, paraît-il, a été insignifiante. Il n'existait pas à titre d'institution constitutionnelle ; sa composition n'était réglée par aucune loi. On n'en entendit plus parler beaucoup depuis la séance d'ouverture.

L'activité du prince impérial restait, après comme avant, renfermée entre ses occupations militaires comme inspecteur général des armées du sud, et la représentation aux grandes fêtes intellectuelles de la natioii. Il considérait les premières comme un devoir à remplir, les secondes comme une occasion de se solidariser avec les efforts pacifiques et civilisateurs de la nation. Il s'attachait toujours à concilier ces deux tendances et surtout à ne pas se

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laisser dominer par Tune au détriment de l'autre

On le voit, le 4 juin 1885, célébrer à Kœ* nigsberg le 25® anniversaire de sa nomination de colonel du l*' régiment des grenadiers; mais, après avoir passé la journée avec les officiers, il se rend le soir parmi les étudiants de l'université, qui l'avaient invité à leur réunion solennelle. Il est feld-maréchal de l'armée; mais il n'oublie pas qu'il est aussi recteur d'université, et son discours aux étudiants dénote l'homme auquel aucune branche du domaine intellectuel n'est étrangère. Il se souvient qu'il parle dans la ville de Kant, « le » grand penseur dont la doctrine a frayé à la » philosophie des voies nouvelles.» Il rappelle aussi cet autre philosophe national, Fichte, qui voulait voir son peuple « fort dans les ar- » mes et profond en pensées. » Il exprime l'espoir de voir venir une longue série d'années de paix, et, même en exhortant les étudiants à aider à l'achèvement de l'œuvre unitaire établie par l'ancienne génération, il n'oublie pas d'ajouter que l'œuvre devra se perfectionner

« dans la crainte de Dieu et dans un esprit- » de noble humanité. »

On le voit encore, le 4 juillet suivant, à Aix-la-Chapelle, à une distribution de drapeaux, faire preuve de haut tact politique. Où d'autres généraux n'auraient pas manqué de parler de la défense de la frontière, il rappelle aux soldats l'honneur qui leur est dévolu ie garder le tombeau de Charlemagne.

Il semble tout à fait dans son élément, Tannée suivante, le 24 mai 1886, à la célébration du centenaire des expositions d'art à Berlin. Président du comité, il harangue Tempereur, en démontrant l'influence qu'ont ces expositions sur l'esprit et le goût intellectuel des nations. Il rappelle les tempêtes révolutionnaires et les bouleversements napoléoniens, pour signaler que ces grands événements ont porté une vie nouvelle dans les arts ; il passe en revue les efforts des différentes écoles, classiques et romantiques, leurs luttes et leurs œuvres ; et il termine en jetant un regard sur « ce temple antique, dont la repro- » duction forme le grand attrait de l'Exposi-

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tion et du haut duquel Jupiter voit à ses pieds les peuples modernes se disputer les lauriers des luttes pacifiques ».

Les beaux-arts et les sciences tiennent une place égale dans son esprit. Au mois d'août, c'est encore lui que Tempereur Guillaume charge de le représenter aux fêtes, dépouillées de tout caractère militaire, du jubilé cinq fois séculaire de Tuniversité de Heidelberg.

Ses deux discours, à la solennité de la grande salle universitaire et au banquet du soir, décèlent cette nature idéaliste, cet esprit toujours plein d'aspirations humanitaires, qui étonnent et charment à la fois chez un homme appelé à commander à un des plus puissants empires du monde. Quand il a célébré les mérites de l'université jubilaire pour la fusion intellectuelle du nord et du sud de l'Allemagne, il s'élève aussitôt plus haut dans le domaine du mouvement civilisateur. Il se réjouit, avec ses compatriotes, de l'unité politique de la patrie ; mais il s'empresse de leur rappeler que cette unité ne saurait être un but final, mais le moyen d'atteindre à un plus haut degré de

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civilisation, profitable à rhumanité entière, « La patrie et la communauté académi- » que », dit-il, « ne pourront exercer Tune » sur l'autre une influence fructueuse qu'en » conservant, dans leurs actes, les mêmes » vertus. Plus on aura monté aux sommets » de la science et de la vie historique, et plus » élevé sera le but auquel on aspire, plus on » aura besoin de sagesse et d'abnégation.

» Les vœux que j'offre aujourd'hui à l'univer- » sitése joignent à l'invitation, que j'adresse » aux professeurs et aux étudiants, de se » souvenir du devoir, qui s'impose à nous » impérieusement au milieu du sentiment » de nos succès, de rester fidèles , dans » la science comme dans la vie, à la vé- » rite et à la sévérité de la discipline intel- » lectuelle, au développement de la confra- » ternité parmi les camarades, afin que de » l'esprit de droiture et de l'amour de la » paix puisse sortir la force d'accomplir l'œu- » vre du développement des formes de la » vie nationale. » Le soir, au banquet, il rend, avec une grande finesse, hommage aux

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souverains du sud, le grand duc de Bade et le roi de Bavière, qui ont pris naguère l'initiative de l'acte par lequel la couronne de l'empire allemand a été transmise à la maison de HohenzoUern. « Ma maison », dit-il en faisant allusion au jeune roi de Bavière et à sa mort tragique, « restera éternellement l'obligée des » princes allemands qui, par une bouche à » jamais close, ont offert à notre maison la :» dignité impériale. »

C'est là la dernière solennité à laquelle il a été donné au prince impérial de parler en public. Les discours de Heidelberg terminent en quelque sorte la carrière publique du prince, qui bientôt, et à la veille de monter au sommet du pouvoir, devait traverser de pénibles et redoutables épreuves.

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