Marincola, S. Floio, op. cit., p
propriétaires, au moins les fils de leurs régisseurs ^ Mais les hommes d'expérience, ou ceux qui se plaisent à passer pour tels, estiment trop théorique, trop peu concrète, l'instruction donnée dans ces écoles; les éplucheurs de statistiques observent que les jeunes gens qui les fréquentent sont, la plupart du temps, fils d'ouvriers, de négociants, de chétifs bourgeois, que les fils de cultivateurs, surtout de propriétaires, y sont la minorité, et que ces écoles, ainsi, risquent de fabriquer des dilettanti de la carrière agricole, et peutêtre des déclassés [spostati]^ au lieu de confirmer et d'éclairer des vocations innées d'agriculteurs ; elles ont, enfin, des amis ambitieux, qui déplorent que les diplômes de sortie ne donnent point accès immédiat dans les écoles secondaires d'agriculture. Tous, en un mot, reconnaissent les bonnes intentions de l'Etat, ettous avouent que ces écoles, jusqu'ici, n'ont
1. Voir en particulier: Rcgia scuola pratica di agricoltura in Lecce : regolatnento organico e diaciplinare e programmi irinsegnamcnto (Rome, Berlero, 1896).
LA PROPRIETE DANS LES CALARRES ln9
pas suffisamment répondu à leurs promesses. Naturellement rétif aux nouveautés, le paysan des Calabres, comme son voisin de Sicile, objecterait volontiers l'expérience de ses pères, Vanticlii, lu patri, aux expériences auxquelles le convie l'Etat: c'est aux grands propriétaires qu'il appartiendrait, par de lentes et douces suggestions, de le rendre novateur et d'être auprès de lui les émissaires du progrès.
Mais comment le progrès ne serait-il pas suspect, ayant été parfois l'avant-coureur de ruines? Tels possesseurs, légitimement préoccupés d'accroître la valeur de leurs terres, ont mérité les plaintes injurieuses desrégions avoisinantes. Ils cédaient à la fureur du déboisement, ouvraient des brèches dans les verdoyantes ogives que dessinaient entre eux les innombrables arbresdela Sila, disloquaient ces architectures de forêts que la nature, merveilleuse ouvrière en art gothique, semblait avoir édifiées pour les siècles par-dessus l'ingrat littoral jonchédes ruines de l'art grec.
Quelques années s'écoulaient, et déjà se déchaînaient les châtiments ordinaires du déboisement ; des torrents, brusquementformés, s'abandonnaient à un vagabondage destructeur : les troubles miasmatiques se multipliaient dans les régions subjacentes ; les éboulements, facilités parla calvitie des cimes, menaçaient les populations et parfois les surprenaient. On constatait avec désespoir, dans la seule province de Cosenza, que les eaux thermales de GuardiePiemontese étaient en partie ensevelies sous les décombres des hauts sommets; qu'aux environs de LungobuccoletorrentTrionto prodiguait lesravages; que les éminences surplombant Longobardi étaient proches de s'effondrer, et que l'accumulation des eaux, n'étant plus désormais ni absorbées ni retenues, produisait à Ajello Calabro une sorte de mare stagnante, incessant laboratoire de miasmes, dont l'inquiétant voisinage faisait fuir, en l'espace de quarante ans, 1 .500 habitants au moins sur 2.000. Ainsi les initiatives de certains propriétaires, mal
disciplinées par la législation trop indulgente qui régit les déboisements, apparaissaient comme aussi coupables, sinon plus dangereuses, que rindifîérence des autres.
Soit que, résignés à un maigre revenu et même à la stérilité de leurs domaines, les propriétaires s'abstinssent de toutes dépensesqui les pourraient assainir ou fertiliser, soit que, jaloux d'en accroître le profit, ils négligeassent de prévoir et de calculer les réjiercussions, peut-être funestes, qu'auraient surles régions avoisinantes les changements introduits sur leur propre sol, ils demeuraient, dans l'un et l'autre cas, les captifs de cette idée, que leur situation de propriétaires ne leur imposait nuls devoirs, ni envers la terre ni envers les hommes. Cette idée régnait en souveraine sur leurs esprits et jusque sur leurs cœurs; à mesure que survinrent les crises, qui diminuèrent le prix de beaucoup de leurs produits, elle passa dans la pratique quotidienne avec une àpreté et une soudaineté qui n'avaient
d'égales que l'âpreté et la soudaineté mêmes
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de ces crises. Les l'ormesde contrats qui jadis associaient efficacement le travailleur aux soucis et aux revenus de la culture commencèrent alors d'être jugées trop onéreuses par le possesseur; et les unes de disparaître, les autres de devenir oppressives. L'emphytéose, qui assurait à des familles rurales une quasi propriété sur le sol que fécondaient leurs sueurs, était fort limitée depuis la loi de 1866; elle a maintenant presque cessé. Les contrats de fermage, tels que les détaillent, avec une sèche impartialité, les documents officiels du ministère de FAgriculture, et tels que les commentent de savants économistes comme M. FrancescoNitti, ménagent au propriétaire une part léonine ^
Le « contrat d'amélioration » {conh^atto a miylioria), moyennant lequel un campagnard s'oblige à inaugurer sur une terre certaines
1. I cpntratti agrari in Italia; Rome, Bertero, 1891. — Commixsione per i contratti agrari : verbale delle adunanze; Rome, Bertero, 1895. — Nitti, Agricultural contracta in South Italy {The Economie Reiieu\ juillet 1893'.
cultures nouvelles et à la rendre, ainsi transformée, après un délai convenu, réserve, bien souvent, à cet audacieux initiateur plus d'ennuis que de promesses et plus de ruines que d'avantages. L'esprit équitable du métayage, tel que l'analysait autrefois Sismondi et tel que le conservent encore, en quelque mesure, laToscane et la Romagne, est passablement oublié dans l'Italie méridionale.
Même, en dépit des atteintes infligées au droit traditionnel du métayer, beaucoup de propriétaires calabrais ne supportent plus qu'avec impatience l'obligation de partager avec un travailleur, fût-ce par fractions inégales, le revenu du sol ; ils substituent volontiers à la collaboration du métayer la subordination, précaire et transitoire, de l'homme qui n'a que ses bras et qui s'appelle, avec une vigoureuse propriété d'expression, le hracciante. Journalier nomade et misérable, maltraité souvent et se traitant lui-même fort mal, ce hracciante^ naguère, était surtout courbé sur des travaux d'assainissement,
de honifica:;ione^ comme Ton dit; on le mettait aux prises avec une terre mal apprivoisée. 11 est, aujourd'hui, de plus en plus aiïecté aux travaux mômes de la production, sous la gérance immédiate d'un intendant qui représente le maître lointain: adieu, dès lors, le fermier, adieu le métayer, adieu le colon : cette évolution s'inaugure dans plusieurs régions de l'Italie; et jusque en Romagne, où les propriétaires, moins âpres au gain, ont longtemps maintenu, même à leur propre préjudice, le métayage archaïque \ elle commence à se dessiner.
Mais comme chaque annc'e l'émigration dérobe au royaume un certain nombre de ses enfants, voici déjà que l'on constate, dans quelques parties de l'Italie méridionale, une raréfaction de cet homme-outil : l'offre des bras, ça et là, est inférieure à la demande;
1. Comtesse Maria Pasolini, Vna famùjlia di mezzadri romagnoli (Bologne, Fa va et (uiragnani, 1891). — Monogra/ie di alcuni braccianti ncl cotnimc di Haienna (Rome, Forzani, 1893).
alors les salaires s'élèvent; durant les jours où l'ouvrier agraire est occupé, il gagne 22 sous, 25, voire même 30, au lieu des 15 ou 18 que naguère ou lui jetait. Sous l'ironique livrée de propriétaire minuscule ou de fermier, le paysan, parfois, agonisait de misère; lalivréede prolétaire, peut-être, nourrit mieux son porteur. Le prolétariat agricole, en effet, voit sa condition s'améliorer, tandis que périclitent, au contraire, ces familles rurales qui conservent encore quelque goût pour la possession d'une parcelle de terre, miette du vaste présent divin. « Il est au ])ain blanc » : jusqu'à ces derniers temps, on disait cela, en Calabre, du paysan proche de mourir : le médecin ressuscitait l'appétit du pauvre hère par cette primeur inédite, un morceau de pain blanc ; et, ce qui, pour beaucoup d'hommes civilisés, est une toute petite partie du nécessaire, devenait. Là-bas, comme le dessert de l'agonie. Si la requête des bras continue d'être fréquente et les prix de hausser, cette lugubre métaphore tombera
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dans une désuétude que nul cœur humain ne regrettera.
Ainsi, sous la double pression des crises économiques et de la logique de l'égoïsme, les exigences mêmes d'une certaine conception, étroite et inhumaine, du droit de propriété, ont diminué le nombre et dévié la nature des contrats qui reliaient le paysan au sol par des attaches honorables et qui rémunéraient son labeur par quelque usufruit; et c'est grâce à ce phénomène que s'est d'autre part relevée la condition des journaliers, si affreuse encore il y a quinze ans, qu'il suffisait d'un tel spectacle pour troubler les jouissances archéologiques de François Lenormant et lui arracher des pages toutes brûlantes de colère ^ Les liens d'association se relâchent entre le capital elle travail sédentaire ; c'est le travail vagabond qui fait prime ; il est loué tant qu'on a besoin de ses services et se loue même de plus en plus cher ; et puis il
1. La Grande Grèce : paysages et histoire, I, p. 174-180 (Paris, A. Lévy, 1881).
redevient disponible, en quête de loueur. On pourrait, d'un seul mot, définir ces tendances nouvelles en disant que l'exploitation directe des terres par le régime du salariat se développe lentement, en Calabre, à côté des autres modes de culture, et déjà vise à s'y substituer.
Il serait possible, au terme de ce mouvement, que le tête-à-tète entre le capital et le travail, facilité jusqu'ici par la complexité du régime agraire et la docilité résignée des masses, devînt en Calabre non moins difficile et non moins épineux qu'ailleurs. Déjà certaines personnes d'expérience, opprimées d'une juste anxiété, observent que les journaliers, muets autrefois, accroissent leurs besoins et leurs désirs au fur et à mesure des satisfactions qu'ils obtiennent. Rien, à vrai dire, n'est plus naturel : sur cette sorte d'échelle où sont juchés les biens de la terre, — proie toujours étalée, mais non toujours accessible, — il faut que le travailleur atteigne un certain gradin pour songer à s'élever plus
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haut; et Ton n'est capable de monter par soi-même que lorsque la poussée des circonstances donne un premier essor à l'ascension. C'est le cas pour les populations rurales de la Calabre. En dénonçant une coïncidence entre le bourdonnement de leurs plaintes et la hausse de leurs salaires, on croirait à tort réfuter ces plaintes ; bien plutôt, on justifie cette hausse.
HT
La crise des intérêts provoquera donc, dans la Calabre, une crise des idées, devancée, de peu de temps peut-être, par le parti socialiste d'Italie, lorsqu'il tenait, en septembre 1896, un congrès agraire à Catanzaro. La conception du droit absolu de propriété, non moins étrangère aux juristes napolitains d'antanque contraire à la philosophie sociale du christianisme, est en train de mûrir, sous le fiévreux soleil de Fllalie méridionale, ses derniers fruits; et ce sont des fruits amers. La terre, dégagée des servitudes qui pesaient sur elle, semblait remise à la portée de tous; et jamais elle ne fut, à un moindre degré, la jjourvoyeuse de tous. On ne saurait dès lors éprouver, voire même affecter aucune surprise, si l'on constate que les critiques et les velléités de réforme, sus-
citées par Tétat social de la région du sud, atteignent, d'un bond et par la logique même de l'observation, le fond des choses. Elles n'aspirent point à faire l'essai d'un certain nombre de palliatifs, mais à modifier radicalement les principes mêmes des rapports sociaux.
En 1894, une commission réunie à Rome au ministère de l'Agriculture étudia le régime actuel des contrats agraires dans l'Italie méridionale. Elle comprenait, entre autres membres, M. Gianturco, député de la Basilicate, actuellement ministre; M. Chimirri, député des Calabres; M. Fortis, le chef du radicalisme « légataire » ; M. le professeur Tammeo, analyste minutieux des contrats agraires dans les Fouilles: M. le professeur Nitti, dont les recherches économiques sont imprimées en diverses langues et partout appréciées ; M. Bodio enfin, dont les statistiques, doctes et subtiles, sont un honneur pour le royaume. Des divergences d'idées se firent jour ; accident indispensable, ne fût-ce
que pour donner quelque raison d'être à une commission délibérante. Mais, pour tous les membres, la liberté absolue du contrat était Fennemi : nul ne consentait à admettre comme une réalité la souveraineté nominale de deux contractants, dont Tun est puissant et l'autre sans ressources; unanimement la souveraineté du premier fut ré])utéo un abus de la liberté, celle du second une dérision de la liberté. C'est pourquoi, parmi les commissaires, les uns réclamèrent l'annulation légale de tout contrat dans lequel le fermier s'obligerait à ne jamais alléguer, comme excuse de son insolvabilité, la survenance d'accidents fortuits ; d'autres demandèrent que toute clause par laquelle le métayer s'engagerait à payer certains impôts légitimement dus par le propriétaire fût, à l'égard du droit, regardée comme non existante ; plusieurs souhaitèrent, pour mettre un terme à certains parasitismes, que les adjudicataires de l'exploitation d'un domaine ne pussent être choisis, légalement, que dans la classe des
agriculteurs ; on émit aussi l'idée que les contrats de trop courte durée, qui déconcertent le bon vouloir du paysan et le mettent à la discrétion du propriétaire, devraient être prohibés; tous, en un mot (et nous en pourrions multiplier les exemples), se préoccupaient de rapprocher, autant que possible, les limites de la légalité et les limites de l'équité, et de condamner, sous le verdict inquisiteur de la légalité, certains détails de contrats qui sont des affronts à l'équité. Même, la minorité de la commission, en tête de laquelle figurait M. Nitti, voulait que l'Etat fixât certains types de contrats légaux, entre lesquels les propriétaires devraient forcément opter, et qu'ainsi, non content d'énumérer les abus que le consentement apparent des deux contractants ne suffirait plus à justifier, le pouvoir public déterminât, entre ces contractants, la loi même des rapports économiques et sociaux'. Autant de réformes