HISTORIQUE
On connaissait déjà depuis fort longtemps les tumeurs mélaniques développées à la face ou sur la conjonctive, et on savait fort bien aussi que les nœvi de ces régions, comme d’ailleurs ceux des autres parties du corps, donnent souvent naissance à des néoplasmes. Mais c’est tout récemment, et en particulier depuis une dizaine d’années, qu’on a approfondi l’étude des tumeurs malignes succédant à une pigmentation non congénitale du visage. Cette question a été traitée pour la première fois en détail par Hutchinson ; l’observation d’un certain nombre de sujets lui a permis de déterminer les principaux caractères de cette affection, et d’en décrire assez complètement les diverses phases. Il suffit donc, en réalité, de parcourir les publications médicales parues depuis 1892 pour réunir les quelques cas authentiques de cette forme de mélanose qui ont pu être observés jusqu’à nos jours.
C’est par là que nous avons commencé.
Mais, antérieurement à Hutchinson, nous avons rencontré dans les divers recueils scientifiques un certain nombre de faits que nous avons cru pouvoir publier aussi. Nous les donnons cependant sous réserve: les uns ne sont pas accompagnés d’examen microscopique; d’autres, n’ont donné lieu à aucun diagnostic ou ont reçu différentes dénominations. Parmi eux, nous avons choisi tous ceux qui mettent en lumière divers symptômes caractéristiques retrouvés dans nos observations personnelles, et il nous a paru intéressant de les reproduire. C’est ainsi qu’en 1872, Fano rapporte en
détail un cas de mélanose conjonctivale suivie d’une tumeur très maligne qui récidiva après extirpation. Des cas à peu près analogues furent observés peu après par Panas, de Wecker, John Williams et Baumgarten.
Dans leurs thèses inaugurales, Thou et Bimsenstein réunirent la plupart des faits connus. Tous concernent les tumeurs mélaniques de la conjonctive, mais parmi eux nous n’avons rapporté que ceux dont les symptômes cadrent avec notre description.
Il faut d’ailleurs arriver en 1888 pour trouver un cas tout à fait typique de tache noire du visage ayant donné lieu à une tumeur après une très longue période de bénignité.
Le docteur Henri Lamarque signala à la Société d’Anatomie de Bordeaux une foule de particularités intéressantes, et notamment les déplacements de cette pigmentation, rendus très manifestes par des dessins successifs.
La première communication vraiment importante date de 1892 et elle est due à Hutchinson. D’abord à la Société de médecine de Londres, puis au Congrès de Vienne, cet éminent praticien entreprit une véritable description, basée sur sept observations personnelles, de taches mélaniques de la face et des paupières suivies de tumeurs malignes. L’étude de ces pigmentations était rendue facile par des dessins à l’aquarelle, reproduisant leur teinte et leur aspect général. Hutchinson rapprocha ses propres dessins d’une aquarelle du Muséum de Paris et de deux photographies à peu près analogues de ses collègues les professeurs Billroth et Villette. Il conclut à une forme spéciale de mélanose, et pour bien marquer son importance et la distinguer du lentigo vulgaire, il la désigna sous le nom de « lentigo infectieux des vieillards ».
L’année suivante, W. Dubreuilh présenta à la Société de Médecine de Bordeaux un malade tout à fait semblable à ceux d’Hutchinson et peu après il apporta à la Société française de dermatologie deux autres observations inédites. Après avoir complété la description de cette affection, il
s'attacha surtout à la différencier du xéroderma pigmentosurri, très étudié à ce moment-là par le professeur Quinquaud (de Paris), sous la dénomination de lentigo épithéliomateux et qui aurait pu donner lieu à une confusion.
A la Société Berlinoise de Dermatologie, Lassa r et Meissner se sont occupés de la question surtout au point de vue d’une intervention possible.
Depuis cette époque jusqu’à nos jours, les cas de lentigo malin ne se sont pas multipliés outre mesure.
1900. Cependant le docteur Fromaget qui déjà en 1895 avait été frappé de l’évolution toute particulière d’une tumeur mélanique de la conjonctive, chez un de ses malades, publia un autre cas très remarquable à la Société de Médecine et de Chirurgie de Bordeaux.il s’agissaitd’une tache ardoisée de la conjonctive suivie de tumeurs, au nombre de 8, enlevées par le' professeur Lagrange. Cette observation étant reproduite plus loin dans tous ses détails, nous dispense d’autres commentaires.
A la même séance, le professeur Démons cita le cas à peu près analogue de faciles pigmentaires, mais cette fois congénitales, suivies de tumeurs à évolution rapide.
On possédait déjà un nombre suffisant de faits pour consacrer d’une manière définitive la communication de Hutchinson. Aussi les derniers traités de dermatologie assignent-ils désormais à cette affection une place spéciale. Gaucher dans ses cliniques de l’hôpital Saint-Louis et ensuite dans ses ouvrages l’a décrit comme une forme particulière distincte des autres dermatoses pigmentaires.
On lui donne indifféremment le nom de lentigo infectieux ou lentigo malin.
Plus récemment, le Traité de Dermatologie de Brocq et Besnier, paru en 1902, accorde aussi à cette affection un chapitre spécial dû à J. Darier.
Dans le courant de cette année, ainsi que nous le disions plus haut, plusieurs cas nouveaux se sont présentés à la Clinique dermatologique de Bordeaux.
Notre maître le professeur W. Dubreuilb a bien voulu nous les communiquer : il nous a même chargé personnellement de l’observation de deux d’entre eux. Les circonstances ne nous ont pas permis de faire l’examen histologique de leurs lésions, et nous le regrettons vivement.
En revanche, nous les avons suivis de près pendant quelques mois, l’un d’eux même jusqu’au moment où notre modeste travail était remis à l’impression. Aussi nous sommes-nous attaché surtout à reproduire fidèlement les divers phénomènes de leur évolution dans l’ordre où ils se sont déroulés sous nos yeux. A notre connaissance, cette étude d'ensemble n’avait jamais été présentée.
ÉTIOLOGIE
Nous ne sommes guère plus avancés qu’il y a vingt ans au sujet de la nature et de l’origine des tumeurs mélaniques. Pour le lentigo malin en particulier, la plupart des auteurs qui l’ont étudié en sont réduits aux conjectures, et dans les observations publiées il est impossible de trouver une notion quelconque des causes qui ont pu influer sur l’apparition et le développement de ces tumeurs.
En ce qui concerne les causes efficientes, on a incriminé avec quelque apparence de raison le traumatisme.
D’après le professeur Lagrange, il n’est pas rare de constater son rôle efficace dans le développement des néoplasmes en général. Tous les chirurgiens savent bien que les tumeurs du sein et du testicule relèvent de cette étiologie ; encore faut-il tenir compte de la tendance constante et souvent exagérée qu’ont les malades à attribuer à leur tumeur une origine souvent fantaisiste.
Pour le professeur Lagrange, il serait exceptionnel de voir une tumeur mélanique succéder à une contusion ; il en cite cependant un cas où cette origine paraît acceptable. Dor a décrit aussi une tache pigmentaire ayant envahi toute la cornée à la*suite d’un choc violent. Nous avons noté plusieurs autres cas assez douteux. Dans l’un d’eux, Bænziger place à l’origine une conjonctivite printanière. Ce qui paraît certain, c’est que le traumatisme n’a pu être mis en cause dans la majorité des cas.
Les causes occasionnelles et les conditions inhérentes au sujet sont plus faciles à étudier. D’abord, comme l’indique son
nom, cette affection apparait presque toujours chez le vieillard, ou tout au moins chez l’adulte. Une fois cependant W. Dubreuilh l’a vu débuter à l’âge de dix-huit ans (Obs.XVI) et Lustgarten à vingt-cinq ans, mais cela paraît tout à fait exceptionnel. La plupart des malades sont venus se consulter à un âge avancé, entre soixante et soixante-dix ans, et même en admettant que le début de leur mal fût antérieur d’une dizaine d'années on peut voir que ce début s’est presque toujours produit aux environs de soixante ans.
En ce qui concerne le sexe, le dépouillement de nos observations a donné une proportion un peu plus forte pour les femmes (16 contre 12), trop peu importante pour qu’il y ait lieu d’en tenir compte.
Clavelier avait étudié sous des noms divers les pigmentations anormales de la conjonctive, il avait même noté leur distribution géographique, mais cela ne peut s’appliquer à une affection aussi rare que celle que nous étudions. Il n'y a rien à dire non plus des professions, car les soins les plus minutieux du visage n’en excluent pas la fréquence dans les classes élevées.
L’hérédité ne s’est manifestée à nous dans aucun cas; il n’y a pas davantage d exemple de contagion. Nous avons donc pu conclure qu’en fait d'étiologie on ne peut guère songer qu’au traumatisme.