PROLOGUE, SCÈNE IL
mais, quant à moi, je dois me contenter de la savoir heureuse. Je ne fais que passer à Francfort , d'ailleurs ; je n'ai voulu que revoir des personnes et des lieux chers à mon souvenir. Mais ce réveil des choses passées n'est pas sans tristesse et sans danger. Hier soir, je ne sais quel vague sentiment de malheur m'attendrissait l'âme. Je parcourais dans une agitation fiévreuse ces nouveaux jardins qui entourent la ville ; je suivais les bords du fleuve que la brume commençait à couvrir; je retrouvais nos promenades chéries , les sombres allées, les statues, et cette salle aux blanches colonnes où nous allions danser si souvent; des rires joyeux, de ravissantes harmonies venaient à moi comme autrefois, et semblaient s'exhaler au loin des sombres masses de verdure... Un instant même je distinguai la mélodie d'une certaine valse de Weber... qui me rappela tout à coup tant de douces impressions de jeunesse , que je me mis à pleurer comme un enfant !
MARGUERITE , souriant.
Je suis sure que notre ami Frantz Lewald aura laissé ici, quand il fut forcé de partir, quelque passion bien romanesque, bien poétique... et c'est d'une trahison qu'il souffre, c'est une infidèle qu'il pleure. . .
m LÉO BURCKART
FRANTZ
Non, madame ! personne ne m'a jamais rien promis! Suis-je capable d'aimer seulement? je n'en sais rien : si j'aimais; je crois que ma passion serait grande comme le monde et vague comme l'infini ! N'est-ce pas dire assez que ce n'est point à des créatures mortelles que s'adresserait mon désir; mais à de saintes idées, à des abstractions mystiques de religion , de gloire , de patrie , qui ont été les premiers germes de mon éducation , et vers lesquelles s'est tourné le premier éveil de mon cœur ?
DIANA
Il finira sous la robe d'un moine ou sous la toge d'un Romain !
Hélas ! tout cela est bien ridicule à dire, j'en conviens; je n'aurais pas dû parler ainsi devant des femmes : mais pardonnez-moi , vous si bonnes et si indulgentes toujours! en vous retrouvant, je n'ai pu résister à cette longue effusion de pensées longtemps contenues; et je vous le dis, j'ai honte de vous ouvrir ainsi mon cœur froid à l'amour et tout de flamme aux rêveries. Que voulez-vous ? c'est à demi la faute de l'éducation , à demi la faute du temps. Ce siècle, qui ne compte pas encore vingt an-