PROLOGUE, SCÈNE X
que vous pouvez entendre; il ne s'agit pas d'un de ces marchés qui avilissent à la fois celui qui achète et celui qui se vend, mais d'un contrat qui doit nous honorer tous les deux.
LÉO
Je vous écoute, monseigneur.
LE PRINCE
Ces principes que vous avez avancés comme citoyen, ces théories que vous avez émises comme publiciste, ne sont-ce point de vains systèmes philosophiques ou de pures utopies sociales, et les croyez-vous applicables vraiment à notre époque et à notre pays ?
LÉO
Mais... sans doute...
Parlons sérieusement. Les grands esprits sont dangereux dans la politique usuelle. Ils sont les hommes de l'avenir ou du passé ; le présent les méconnaît, ou bien il en est méconnu. Ne trouvezvous pas qu'il est étrange de voir le génie de chaque temps employer constamment sa force à renverser aujourd'hui ce qu'il eût constitué hier , ou ce qu'il refera demain!
LÉO
Penser ainsi, n'est-ce pas méconnaître l'éternelle loi du progrès?
LE PRINCE
Ah 1 j'aime mieux y croire 1 et d'ailleurs ma par est si belle que j'aurais tort de refuser quelque chose aux sympathies de la foule , fussent-elles irréfléchies. Toute génération nouvelle a ses passions comme tout homme, et la passion, n'est-ce pas ce qu'il y a de plus beau sous le ciel ? Religion, guerre, liberté , ce sont là les amours des peuples : et qu'importe si l'une conduit au martyre , l'autre à la servitude, l'autre au néant...
LÉO
Vous traitez légèrement ces questions, monseigneur ; que Dieu vous fasse la grâce de n'avoir pas un jour à les envisager de plus haut î Vous parlez là de l'excès qui perd tout ; et la passion qui conduit à la mort n'est pas celle qu'il faut désirer quand on est chrétien. La liberté n'est pas pour nous une amante insensée, mais une chaste épouse , et nous demandons que le nœud qui nous unira soit reconnu par le prince , et béni par le ciel.
Je sais toute la modération de vos principes,