‹ Léo (volume 2)Chapitre 134 sur 174 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

l'étude. Elle s'ensevelit dans de très profonds volumes, faute de pouvoir communiquer avec un être vivant et lire dans le cœur qu'elle voulait reconquérir. On la croyait indécise seulement entre des fortunes rivales , entre le choix de différentes splendeurs, et elle se réservait tout entière à l'humble artiste qui enfermé peut-être dans quelque studieuse retraite , combattait de son côté le deuil de l'ame par l'infatigable amour de la gloire. La comtesse le croyait tantôt en Italie, tantôt en Angleterre . Elle le chercha jusque dans les vagues nouvelles que répètent ou inventent les gazettes. Un tableau était-il commandé par le Congrès américain ? c'était à Arnold. Un navire avait-il sombré devant les côtes de l'île Maurice, il portait peut-être le volontaire exilé? — Il n'était pas si loin d'elle et surtout de son fils. — L'étude ne consolait pas Eve , mais elle l'emportait un moment loin de ce monde : et oublier, c'est la vie.

— Vous m'avez prescrit de lire, dit-elle un jour à l'abbé ; j'ai lu, j'ai étudié, et la pre-

2^6 eONVERTISSBUR.

mière idée que je me sois faite de votre religion, je vais vous la dire .

Tant d'application, vaine encore, avait aigri à son insu le caractère de la comtesse . Les livres, au lieu d'attendrir son ame avaient pesé de tout leur poids sur son esprit. Sous cette froideur, rencontrée où elle cherchait la diversion et l'espérance, elle s'était encore révoltée .

— Votre religion, dit-elle, suppose Dieu injuste , bizarre et jaloux. Il aurait dépossédé une grande partie de sa propre création du bénéfice de la vérité , et ne se serait capricieusement révélé qu'à certains peuples, après certains temps . Ceci serait inique , et jetterait une partie du monde à l'enfer. Vous vous êtes créé un créateur ; vous l'avez fait à votre image , et après lui avoir donné une figure comme la vôtre , vous lui prêtez les petites passions qui vous agitent. Cette pensée de Dieu , au lieu de la laisser pure comme la conscience la révèle, vous l'avez torturée et accommodée à vos misères , vous

Page 1