CHAPITRE ZVIII
menacerait mon incrédulité ? M'aurait-il tendu un piège ? Aurait-il mis la foi qu'il m'impose en contradiction avec la raison qu'il me donne? Se joue-t-il du bon sens de sa créature? — Votre raison , Madame , a besoin de se développer encore . Écoutez : durant la première existence traversée au sein de votre mère , n'aviez-vous pas des organes encore stériles, des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre ? Eh bien! ces facultés endormies devaient cependant servir plus tard. Elles étaient destinées à une future et prochaine transformation. Pourquoi n'en serait-il pas de même de plusieurs des organes de l'homme fait? Pour être déjà en notre demi- possession dans ce monde, ils ne sont peut-être que prédisposés pour un autre? Leur usage , au lieu d'être immédiat , ne pourrait-il être réservé pour une seconde condition de notre existence immortelle? Peut-être Tespérauce , la foi ne sont-elles pas destinées pour certains pécheurs, à être rencontrées sur cette terre ; mais elles lui souriront , hoi":
i\)-2 CONVERTISSEUR.
de ce monde ténébreux , comme la clarté du ciel quand on a échappé au sein de sa mère . — Alors pourquoi ces impatiences , Monsieur , et ces obsessions du clergé ? Les frères moraves disent en parlant du ciel : « Quand nous arriverons chez nous b , et vous répétez, vous : Hors de l'Église point de salut ! Le Dieu que je reconnais est celui qui donne à l'oiseau un peu de la laine de la brebis et quelques crins du coursier pour bâtir le nid de ses enfans. J'aurais cru aux miracles, si on eût daigné me faire vivre au temps oii les arbres marchaient, où les guérisons s'opéraient en faveur d'assez indignes infirmes. Qu'avaient-ils fait ces douteux croyans pour obtenir tant de faveurs insignes ? L'abandon où l'on nous laisse aujourd'hui n'explique-t-il pas quelque résistance à croire, et quelque tentation à nier? Qui aurait pu ne pas s'humilier quand les boiteux s'avançaient, que les aveugles savaient voir et les morts ressusciter? Mais, Monsieur l'abbé, la foi de nos jours est autrement difficile etméritoire. Pour-
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quoi vous étonner de ce que je n'ai pas la foi?
— Il a été dit, Madame : Heureux les pauvres d'esprit!
— Et c'est encore un privilège qui me révolte, dit Eve . Pourquoi cette aristocratie de rinintelligence?L'espritnenous vient-il pas de Dieu ? pourquoi en aurait-il fait une exclusion à sa miséricorde et une arme contre sa propre existence? En désespoir de comprendre, on trouve plus court de croire. Vous feignez de croire pour témoigner de la pitié superbe et quelquefois de la haine contre les dissidens . C'est un prétexte de gouverner , et d'opprimer. Vous établissez des tarifs de remords et de prières : je vois partout spéculation et tyrannie. Vous dites que Dieu s'est fait homme, et moi j'entrevois partout l'homme qui prête ses passions à Dieu . Vous l'outragez ce Christ sublime qui releva la femme adultère .
— La femme adultère s*était repentie , Madame .
— Je voulais l'imiter, dit Eve, mais l'avenir vers lequel aspiraient mes longues douleurs ,
CONVBRTIS8BUR.
tel que vous le faites , il est repoussant. Votre autre monde ne peut me sembler logique. Punition sans fin ou existence de béat : cette impasse n'est pas la conséquence de la vie telle que nous la subissons . Vos menaces et vos récompenses sont stupides ; elles ne sont destinées qu'à me mettre dans votre dépendance . Si la mort n'est pas un progrès, le néant est préférable .
— Ceci est étrange, impie, Madame.
— Le plus étrange est votre crédulité, fausse ou vraie, votre détachement des affections terrestres pour vous garantir contre les chances d'un péril de l'autre côté du tombeau. Pascal, dont vous parliez à l'instant, a laissé échapper des paroles que j'ai transcrites. Monsieur. « Pesons le gain et la perte . En prenant le parti de croire que Dieu est , si vous gagnez , vous gagnez tout ; si vous perdez , vous ne perdez rien. Pariez donc sans hésiter. » Généreuse manière d'aimer Dieu ! Puis il ajoute : « De se tromper en croyant la religion chrétienne vraie, il n'y a pas grand chose h perdre ; mais