CHAPITRE XVIII. i?9f
comme une basse au mugissement du feu pétillant. C'était la plainte du vieil édifice ébranlé, et les villageois accoururent avec les cris delà consternation. Le presbytère vermoulu était déjà dévoré ; et les flammes, comme des langues ardentes et fourchues , pénétraient dans le chœur à travers les croisées dont le plomb fondu ruisselait sur les dalles. Au milieu de cet épouvantable désordre , une femme seule restait devant le maître-autel et méditait impassiblement. On la reconnut avec des exclamations de terreur, et on se précipita pour la sauver.
— Savez-vous, Madame la comtesse, quelle est la cause de cette horrible désastre?
— L'accomplissement d'une justice .
— Avez-vous vu errer quelqu'un autour de l'enceinte?
— Personne.
— Et qui donc aurait mis le feu si près d'une église ?
— Moi!
Ii*lncendialre.
Ave, Mahia ! c'est l'heure de la prière; Avb , MiniAf c'est l'heure de l'amonr.
On reconduisit Eve à la Maison-Rouge, sous l'escorte de plusieurs paysans armés, chargés de la garder à vue. Cette précaution n'était pas superflue; car l'accusation qu'elle venait de porter contre elle-même annonçait évidemment le sacrifice de sa vie et semblait cacher une résolution toute prochaine. On
ne crut pas cependant , une fois les premières heures de consternation passées, que cette riche dame , la protectrice de la contrée , la providence des pauvres, fût la cause, au moins volontaire, d'un tel attentat. Tout ceci était sans explication aux yeux des villageois. « Madame la comtesse réparerait l'église, disaient les jeunes filles prêtes à faire leur première communion, bien plutôt que d'avoir contribué à la détruire . » Mais pour tous , il y avait là un mystère , peut-être un complot fort étendu et le projet par une bande de chauffeurs d'incendier le village entier et toutes les forêts des environs . On ne se relâcha d'aucune précaution sévère pour remettre la captive au plus vite entre les mains du procureur du roi. On était sur que sa présence dans l'église à une pareille heure, attestait la connaissance du crime qu'elle voulait sans doute arrêter, et au moins la découverte qu'elle avait dû faire là de quelques uns des malfaiteurs . Pourquoi les paroles qui lui étaient échappées? C'était apparemment l'effet d'une peur qui
l'aurait troublée ; mais par elle on devait apprendre enfin quelque chose. Il fallait donc au point du jour la conduire devant le magistrat . En attendant, les plus hardis du village se mirent à rechercher les moindres traces et les renseignemens qu'on pourrait surprendre. Ils se dispersèrent dans les champs, les parcs, les taillis; pour les fouiller avec des torches. Leurs brandons s'étendaient surtout le long des rives de l'Orge , depuis Villemoisson jusqu'au moulin de Guipéreux . Des cris se répondaient au loin de temps à autre ; mais ils n'avaient rien appris encore et la nuit était prête à finir quand un bûcheron de Marcoussis , regagnant sa maisonnette, impatient de savoir si elle n'aurait pas brûlée aussi en son absence, remarqua le long de l'eau, en face des jardins de Lormois, quelque chose de couché sur la berge .
C'était un homme. Le bûcheron le jugea mort et n'osa en approcher tout seul . Il se cacha un moment derrière un arbre ; puis quand il se fut assuré que l'homme ne faisait
aucun mouvement, cette peur redoubla. lî s'était embusqué , bien décidé à se jeter sur l'inconnu, s'il essayait de se lever et de fuir ; mais tant d'immobilité lui ôtait le courage . A peine s'il sut prendre le soin de casser silencieusement quelques brins de saule le long de la rivière pour retrouver le lieu de sa découverte ; et il alla au devant de ses camarades . Il courait plus vite à mesure qu'il s'approchait d'eux. Il les ramena près du point où il s'était arrêté déjà.
Au nombre de quatre , les camarades s'approchèrent et ils ne reconnurent pas le blessé , car cet homme était blessé . Il était même évanoui et ses habits demi-brûlés , sa face noircie , ses mains sanglantes l'eussent défiguré même pour ceux qui auraient eu coutume de le voir. Au premier signe de vie qu'il donna , le bûcheron et un autre se jetèrent au collet de sa blouse avec quelque brutalité. Mais d'un regard l'inconnu intimida cette facile audace ; puis il montra qu'il ne lui était guère possible d'opposer une résistance