CHAPITRE ZII
d'avoir été le caillou sympathique où le pur acier a révélé sa flamme.
— Ce qu'on appelle la gloire, Monsieur, reprit alors et impassiblement le poète si indiscrètement interrogé, n'est qu'un déplorable don. On est avare de ses facultés pour les réserver toutes à son œuvre : le travail étouffe l'instinct affectueux. L'auteur est un animal égoïste et dur, il oublie ce qu'il a recherché, le frère de la veille pour le courtisan du lendemain. Une sœur de charité vaudrait mieux !
— Je connais des talens qui ont aussi la vertu dont vous parlez , Madame ; et de doctes et blanches mains ne dédaignent pas plus aujourd'hui de faire de la tisane... que jadis les princesses d'Homère d'aller mouiller leurs voiles à la fontaine.
— La gloire ne mène à rien, dit la bienfaitrice , sans vouloir comprendre cette allusion ; demandez au philosophe encyclopédiste qui joue Ih-bas avec ma fille. Il a bien raison d'avoir dit que la première vérité à savoir sur
le bonheur, c'est que le bonheur n'existe pas : c'est un mirage ! Et pour nos succès de vanité, ils sont destinés , Monsieur, à diminuer tous les jours. Nos derniers ouvrages vaudront-ils jamais les premiers ?
— Souvent ils valent mieux. Ne soyez pas dupe, dit le peintre, de la quiétude ingrate du public sur le profit qu'il attend d'un mérite connu. Le premier de tous les avantages pour ce pacha grossier, c'est d'être l'esclave nouvelle. Un trésor qu'on n'attend pas est quelquefois prisé au dessus de sa valeur; et puis ce tribut d'admiration une fois surpris, la vanité des juges s'afflige. L'admiration est le plus pénible des sentimens à soutenir ; il demande incessamment à se dédire et à se venger. Le second effort de l'athlète produit moins d'effet , parce qu'il a été escompté. Le plaisir se doit. Le public est ce pauvre qui, lorsqu'on lui a fait une fois l'aumône, regarde le bienfait comme une dette : il exige la quotidienne charité du talent, il la fait demander avec l'escopetle de ses journaux. Enfin, contre cette formule de