‹ Léo (volume 2)Chapitre 29 sur 174 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

souffert soi-même, sans avoir jamais rien accepté. Prélevez sur le Château une dîme de bienfaisance ; faites faire quelques réparations utiles aux locataires de la maison du peuple. Autant de pris sur l'ennemi !

— La royauté , dit le sage , est son ennemie à elle-même bien plus qu'elle n'est la nôtre. Pauvres princes ! au lieu de les plaindre , on les appelle fourbes et cœurs faux. Trouvezmoi des hommes qui , parvenus où ils sont , ne soient pas remplis de plus d'aveuglement et de mauvaise foi. Il est impossible d'occuper plus innocemment une telle place. Ne voyez vous pas, mon fils, que ceux-là sont encore les meilleurs des rois?

— Je n'insulte jamais aux mânes , reprit le peintre. Le secret de la royauté est connu : c'est le sacrifice de tous à l'égoïsme d'un seul. Quand le sphinx est deviné, le sphinx meurt. Mais telle institution qui est morte n'est pas enterrée encore , et de là quelques émanations dangereuses. Je voudrais voir inhumer respectueusement le cadavre. Cela se peut

tant que le caduc système n'a contre lui que ses loyaux ennemis ; mais si une fois la bourgeoisie se met à comprendre que là ne réside plus le prestige qui protège ses intérêts de boutique , la royauté sera chassée à coups de bonnet de coton : et j'en serais humilié.

— Au fait , couflrma l'interlocuteur , le gouvernement n'a contre lui que deux sortes d'adversaires : les hommes de sens et les hommes de cœur.

— Pas davantage , dit le peintre.

— Mais trêve à la politique. Nous savons ce qu'il faut savoir ; ceux-là seuls l'ignorent qui ont intérêt à ne jamais l'apprendre. Laissons les princes et parlons un peu de ce qui est durable : les arts. Que se passe-t-il à Paris ?

— Les mœurs littéraires sont tournées à l'argent. C'est l'idée fixe de notre époque ; c'est le chien contagieux dont est mordu ce siècle-épicier. Peu se préoccupent du mérite de l'œuvre avant d'en avoir calculé les profits. L'écrivain détaille au feuilleton et tire de la

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presse périodique une mouture avant d'extirper l'autre de l'in-octavo. Croiriez- vous qu'il va se former une congrégation d'assureurs contre la propagation des idées ? Nos hommes de style , comme les principicules d'outre-Rhin , se confédèrent : non au profit des idées à répandre , mais des bénéfices à concentrer. Ils se sont garanti l'intégralité de leur territoire et l'inviolabilité de leurs frontières qui sont très prochaines. On établit en faveur des phrases un système de prohibition. On se proclame ruiné, si on vous emprunte un demi-article. C'est la sainte alliance des paragraphes ; ce que craignent surtout certains eunuques c'est d'être reproduit ! N'allez pas réimprimer un mot sans payer : on tient aux centimes beaucoup plus qu'à la popularité, fût-elle européenne. La littérature a sa fiscalité. Le nom des romanciers se trouvera désormais dans r Almanach du commerce. Ah ! si tout ce qu'on a multiplié de vos refrains, h vous, avait acquitté une obole de droit, quel Rotschild vous seriez ! Mais les contrefacteurs , utiles à l'a-

ll^ A TOURS.

grandissement des facultés internationales, ces missionnaires qui bravent toutes les polices pour porter quelques uns de vos sentimens jusqu'en Italie et en Autriche, le nouveau congrès qui a ses procureurs , les actionne et les traque devant tous les prétoires. La philosophie n'a plus droit de passage et de libre pratique. La pensée, comme le soleil, ne luira plus pour tout le monde ; enfin , si l'étudiant des universités prussiennes sympathise quelquefois en secret avec nous , ce n'est pas la faute des douaniers plumitifs et de leurs cordons sanitaires. On se demande comment ces messieurs se résignent à promener leurs personnes gratis sur nos boulevarts, sans avoir tarifé les regards du passant. Rien ne se donne dans la plus désintéressée des carrières. Que sont devenus les arts libéraux? Où vont les exemplaires d'amis, prélevés jadis sur les éditions de romans ? Où sont les billets d'auteurs au théâtre? Naguère les prémices d'un succès étaient dans la joie d'ouvrir le parterre à ses camarades , d'envoyer à je ne sais qui une

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