CHAPITRE XII
che il s'était attiédi , car telle est l'inconséquence du cœur. Cette tendresse s'était modifiée sous les déceptions, et un enfant semblait être devenu le but unique de la vie passionnée de ce jeune homme.
Pour Eve, elle se croyait absoute de sa première erreur. Elle est innocente depuis qu'on lui a enlevé son fils. Privée d'Arnold et de Léo , agitée tantôt par l'espoir de les retrouver et tantôt par la crainte qu'on y réussisse avant elle , elle mesure dans le cercle de ses distractions passées , un désert et un abime d'ennuis. Comment désormais vivra-t-elle? à quoi bon les avantages qu'elle a conquis depuis qu'elle sait de combien peu est la fortune dans les conditions du bonheur. Ces plaisirs qui autrefois l'enivraient, elle s'étonne d'avoir pu les endurer. Dans ces fêtes où elle va encore et dont elle est peutêtre encore , à son insu , la reine , que vientelle à présent chercher ? Elle écoute sans rien comprendre ; elle ne remarque plus même avec plaisir la jalousie qu'elle excite :
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la vanité est morte en cette ame de femme. Pourquoi des réunions et des parures? Que lui veulent les respects des hommes graves , la malignité de ses plus belles rivales et le regard enflammé de mille dandys ? On s'entretient de séances parlementaires , on reçoit des gazettes , à quel usage ? Est-il donc sur la terre plus de deux êtres qui respirent , celui qui pouvait l'appeler Eve , et celui qui disait: ma mère? Elle aime; elle a joué avec la flamme et la flamme l'a brûlée. Elle n'eût pas long -temps supporté son supplice et peut-être eût- elle poursuivi déjà au hasard son double trésor, si déjà elle n'avait ourdi dans sa tête un projet qui va s'accomplir. La puissance que vous avez l'ingratitude d'appeler le hasard lui avait apporté d'abord un espoir vague, puis quelques nouvelles, bien qu'assez peu fréquentes , et enfin des renseignemens exacts touchant les deux parts de sa vie.
La Providence! En attendant le rapprochement qu'elle conjure, Eve en essaie les mira-
CUAFITRB XII.
des au profit des deux voyageurs. A force d'or et surtout d'adresse , elle les suit par ses agens. Et si un soir une brune et fraîche paysanne se trouve au bord de la route avec une petite corbeille de joncs contenant quelques unes de ces cerises des bois , que Léo n'avait vu encore que quatre fois mûrir, l'enfant en a envie, et la paysanne les lui cède bien vite pour le sou qui lui sert de palet; et elle s'éloigne plus promptement encore. Mais un mystère s'est trahi par le poids du petit pannier; l'enfant le porte à son ami, et le peintre, prêt d'arriver au terme de ses ressources , se voit offrir là une bourse cachée. Quelquefois c'est un mendiant inconnu et dont il est impossible de découvrir la trace qui, en recevant la moitié du pain de l'enfant, a glissé quelque chose dans sa petite poche. Un pli qui n'enferme qu'une simple traite , arrive à l'adresse d'Arnold , sans qu'on ait aperçu l'émissaire. Il n'est pas jusqu'à l'arbre creux, objet des études du paysagiste pendant deux jours de suite, ei où allait s'abriter Léo, soif
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contre la brume passagère , soit contre l'ardeur du soleil , qui ne recèle quelquefois un portefeuille. Léo le trouve avec son nom , il croit à la fée Urgande, et Arnold à une main plus amie , une sollicitude plus éclairée, plus ingénieuse que toutes les protections surnaturelles. L'artiste était plus humilié toutefois , que touché de ces offres invisibles. Il avouait bien que la mère avait le droit de veiller sur son fils ; il voyait même plus dans cette constance à vouloir protéger et ne disputer jamais : il voyait un consentement tacite aux résolutions qu'il suivait périlleusement ; mais il refusait constamment d'accepter les dons. 11 pensait que l'enfant du pauvre devait s'accoutumer à la pauvreté. Si je ne puis lui donner la fortune , je lui apprendrai à s'en passer, disait-il. Conquérir ou se résigner sont deux moyens de vivre , et le dernier est plus facile et plus sûr. La vraie richesse consiste à s'affranchir de beaucoup de besoins ; car la possession menace incessamment d'échapper, et l'abnégation ne com-