CHAPITRE XIIX
entrer en confidence de ses vers un peu de l'inspiration qui fait qu'on les compose.
— Vous craignez que les succès ne vous fassent perdre du temps , dit Arnold.
— Je crois, mon futur grand peintre, qu'il ne faut pas trop montrer ce qu'on prépare , surtout lorsqu'on n'en est qu'à moitié content. Si un homme a un melon sur couche et que pour le faire voir il soulève la cloche souvent, pendant ce temps-là le melon ne mûrit guère.
— Mais le plaisir qu'épanche le poète réagit sur le poète lui-même, mon maître. L'enthousiasme retrempé à sa source n'est-il pas aussi une muse ? C'est l'émulation qui perfectionne l'œuvre. Allons! je partirai ce soir même, qu'un tel adieu me porte bonheur. Versez au pèlerin la chanson de l'étrier.
Le solitaire se laissa vaincre, non par cette vulgaire propension des rimeurs à se confier aux bénévoles oreilles et à se gargariser avec leurs hémistiches, mais il ne voulait pas désobliger un empressement si sincère. Le goût
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du beau est si rare! et c'est un lien si attractif entre deux âmes que la faculté de se passionner pour les mêmes choses ! Il prit donc, au fond du plus rapproché des petits tiroirs ouvrant sur la tablette de son secrétaire, un cahier qui ressemblait beaucoup plus à quelque mémoire de menuiserie qu'à un testament lyrique; et Arnold prêta si bien à la poésie cette condition qui la complète , je veux dire une attention éloquente et recueillie , que le lecteur s'anima successivement à tourner les feuillets. Et Arnold but avidement une partie des chants nouveaux que vous serez appelé en effet à admirer trop tard.
D'abord il entendit une satire énergiquement joyeuse contre l'amour du gain, lèpre (jui descendue de la cour a sali notre France tout entière ; et il lui sembla reconnaître le fouet de Juvénal lui-même, sifflant contre tous nos gens « titrés, lettrés, et mitres. »
Puis, le second sujet fut une justice entonnée contre cette métaphysique embarquée sur le ballon creux de M. Cousin et de ses sec-
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taires. Le poète assiste à un combat dans les nuages. « Que de mots jetés à la tête, de sophismes à bout portant !» Il se croit emporté à une hauteur incommensurable , quand la nacelle vient à toucher un obstacle. C'est un pauvre toit de chaume à dix pieds du sol. Le chansonnier s'y réfugie ; et grâce à l'hospitalité des vendanges, il oublie là les stériles rhéteurs.
Puis vint un matelot breton qui se prend à raconter à des moissonneurs son voyage à Sainte-Hélène. Le grand exilé lui a donné un peu d'or pour sa mère . Modèle de concision et de pathétique, cette courte épopée en vingtsix couplets mouilla les yeux d'Arnold.
La Fontaine et Tacite avaient si bien réuni là leurs pinceaux que le peintre oublia , comme avait fait l'écrivain, combien ce fameux proscrit était peu digne de leurs larmes. Il n'a été qu'un tueur d'hommes: pas même, disait Arnold, un conquérant ; car il nous a perdu soixante lieues de frontières. Sa splendeur n'a été que l'abjection des autres rois.
Ce n'était qu'un roi lui-même, un dominateur digne des temps d'Alaric. Vous même avez, mon cher, répudié ses triomphes. Si vous aviez chanté Octave heureux, vous ne seriez qu'Horace. Quel mal n'a pas fait à l'humanité ce génie ? et l'humanité l'admire ; à la France? et la France l'honore. Pourquoi? parce qu'il a été mêlé à un grand désastre; parce qu'il avait vaincu l'Europe qui nous a humiliés, parce qu'on le retrouve abaissé avec la patrie et qu'il partage nos revers. Et on les lui pardonne, comme s'il n'en était pas la cause unique ! Ses attentats à la liberté se terminent par un atroce exil, et l'aveuglement populaire le trouve innocent. Quand on parle de justice à propos de cet égorgeur de neuf millions de Français , pour savoir si MM. Joseph et Jérôme chausseront la couronne, on répond : Respect au malheur! tandis que les saines idées d'une révolution juste, ses principes d'équité et de grandeur, pour avoir été méconnues un instant, tournées en abominations et en massacres.
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on les abandonne. On devient indulgent pour le mal et on se détache du bien. Le génie grand mais l'ame petite , cet homme a manqué de dignité dans le malheur et dans sa prospérité de bon sens. L'ambition qui veut tout et ne garde rien est une passion imbécile. Il dévorait le monde sans en jouir « comme « un rustre ses alimens » dit l'historien Lacretelle aine. 11 eût fallu pour l'honneur de l'humanité gagner la bataille de Waterloo, afin que l'assemblée des représentans appréciât l'enthousiasme des soldats, la valeur des paysans dans le gain de la victoire ; « et qu'elle devînt pour ce fameux empereur ce que la Convention avait été pour Louis XVL » Il n'ose ajouter toutefois , l'historien farouche , en quel lieu l'étouffeur de toute liberté au dixneuvième siècle devait finir. Rendons grâce à la poésie du destin qui a accompli autrement la vengeance des peuples. Mais ce pays a besoin de faire encore bien des conquêtes dans le domaine de la philosophie ! Un jour on ouvrira les yeux , et quand le peuple
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régnera à son tour, la statue descendra de la colonne.
— Ah ! vous ne pardonnez pas à l'illustre capitaine, dit le poète, d'avoir autrefois déconseillé à David de finir son tableau de Léonidas : rancune de peintre! Vos Spartiates, lui disait-il, ne sont que des vaincus.
— Et connaissait-il, lui, s'écria Arnold, beaucoup de vainqueurs dont la gloire fût comparable à cette défaite ?
— Louis David eut la faiblesse de se décourager devant ce blasphème du plus fort, mais on doit se souvenir à sa gloire qu'il reprit la palette après l'invasion de la France en 181 5.
x\lors , comme pour seconde réponse à une sortie qu'il n'approuvait qu'à moitié, l'Homère du roi d'Yvetot, le fin et discret confident de la Politique de Lise, chanta une exhortation au peuple qu'une Étoile et un Aigle ont abandonné , et il s'exprima alors comme pensait le peintre : « Peuple, n'espère qu'en ta vertu. »
Ensuite, au coin de l'âtre, un grillon fami-