CHAPITRE ZIV. lOfV
11 ne faut point, n'est-ce pas, dans la vue de seconder le talent , l'engager dans un sentier qui n'est pas sa route instinctive. Il ne faut pas lui demander les qualités qu'il ignore et le troubler de l'absence des trésors qui lui manquent. C'est lui ôter ses ressources propres. On ne saurait être ce que Dieu n'a pas voulu qu'on fût. Si vous désirez que le coursier avance, ne contraignez pas son allure. Il allait courir, vous exigez qu'il vole , c'est l'empêcher de marcher. Chaque talent a sa nature comme telle senteur est à telle plante, et tel goût à tel fruit.
Une témérité encore traversa le cerveau du peintre , abandonné aux seuls caprices de sa volonté : ce fut de ne représenter que des femmes pour héroïnes dans ses quatre sujets capitaux. Il sentait une réaction généreuse contre sa propre injustice envers tout un sexe, parce qu'il avait à se plaindre d'un seul être. Il rougit de cette haine si générale , et voulut en élevant une sorte de monument à la vertu féminine, se venger par la grandeur
cfhez les autres. Ici beauté, mais nudité : voiles et charmes là-bas. Quand j'ai admiré les toiles de l'Albane et savouré les accens de Bellini, je crois à la philosophie du plaisir ; et je me fie à un rémunérateur quand j'ai goûté les hymnes de Wéber, vu les créations d'Albert Diirer et médité aussi les sévères poésies de notre Poussin , le premier des penseurs un crayon à la main.
Arnold commença avec ardeur ses cartons. Sans compter un plafond et quelques pendentifs , il avait six panneaux à couvrir, quatre grands et deux petits. Il résolut de faire contraster là le grave et le tendre , le naïf près du sévère , et d'adjoindre deux idylles aux quatre scènes tragiques qu'il jetterait dans les amples espaces. Eut-il raison d'accueillir ces idées? Les conseils d'un tiers l'auraient peut-être guidé vers une autre direction , mais celle-là était sienne , et une première inspiration est souvent précieuse à suivre. La docilité aux pensées étrangères estelle plus profitable à l'essor de nos facultés?