CHAPITRE XIV
11 ne faut point, n'est-ce pas, dans la vue de seconder le talent , l'engager dans un sentier qui n'est pas sa route instinctive. Il ne faut pas lui demander les qualités qu'il ignore et le troubler de l'absence des trésors qui lui manquent. C'est lui ôter ses ressources propres. On ne saurait être ce que Dieu n'a pas voulu qu'on fût. Si vous désirez que le coursier avance, ne contraignez pas son allure. Il allait courir, vous exigez qu'il vole , c'est l'empêcher de marcher. Chaque talent a sa nature comme telle senteur est à telle plante, et tel goût à tel fruit.
Une témérité encore traversa le cerveau du peintre , abandonné aux seuls caprices de sa volonté : ce fut de ne représenter que des femmes pour héroïnes dans ses quatre sujets capitaux. Il sentait une réaction généreuse contre sa propre injustice envers tout un sexe, parce qu'il avait à se plaindre d'un seul être. Il rougit de cette haine si générale , et voulut en élevant une sorte de monument à la vertu féminine, se venger par la grandeur
d'ame. Il chercha donc dans notre histoire quatre événemens propres h mettre sa pensée en relief et à placer dans un jour triomphal des noms empruntés à diverses époques. De ce choix il sortit quatre ombres illustres : Jeanne d'Arc, M"'" Rolland, M"' de Sombreuil, Charlotte Corday. Quant aux deux sujets accessoires , il s'en remit aux événemens qui naîtraient autour de lui dans le paysage dont il était lui-même encadré, et dont il s'inspirerait à loisir.
II se mit à l'œuvre tout de suite avec cette ardeur qui seule garantit le succès, et la triple force nécessaire pour soulever le poids d'une seule idée. Ses épisodes furent successivement jetés sur la toile en moins de jours qu'il ne l'aurait prévu pour disposer le seul arrangement des draperies, l'ajustement des maquettes, et ses études d'après les modèles.
Dans le premier tableau, Jeanne d'Arc était assise h l'écart sous la vaste basilique de Reims, pendant qu'on sacre à l'autel le prétendu Victorieux que sauvèrent deux enfans