CHAPITRE! ZV
elle-même Tàge du vieillard auquel on l'avait liée, et comparer le mariage qui les rapprochait à ce supplice ancien où un vivant était enchaîné à un mort. Enfin elle avait, dans l'égarement de ses vœux, dans la démence de sa répulsion pour un tel homme, prononcé ces mots : Je le hais tant qu'il en mourra.
Madame d'Alviane prit cette parole pour un souhait ardent, pour une de ces prières qu'on n'ose faire directement à personne, mais qui sont quelquefois entendues quand elles tombent de la bouche d'un prince dans l'oreille d'un courtisan. A quoi ne peut se résoudre un dévouement maternel quand il est dépravé par l'absence de tout frein moral et que cette vertu-là peut s'exalter par l'énergie qui suit ordinairement le mal? La mère comprit là un avenir nouveau ; et on ne sait à quelle aberration de faiblesse, à quelle férocité de complaisance peut s'étendre l'horrible habitude de gâter une idole , depuis la première douleur de ses premières dents jusqu'aux obéissances à des passions naissantes. Pour
ressaisir son pouvoir, une mauvaise mère que sa fille abandonne peut exécuter tout ce qu'imagine un tyran.
Depuis long-temps madame d'Alviane avait surpris un commerce de galanterie assez secrète entre Évélina, la femme de chambre de sa fille , et un chasseur appartenant à l'hôtel voisin occupé par une légation étrangère. Cet homme parlait mal ou affectait de mal parler le français. Il avait une taille herculéenne et une de ces figures que vous ne souhaiteriez à personne de rencontrer le soir au coin d'un bois. La baronne épia les rendezvous que se donnaient ces deux domestiques dans l'hôtel du comte : et un jour, vers le crépuscule, quand elle se fut bien assurée que l'étranger était introduit , elle se rendit à la chambre d'Évélina. Toutefois, avant de heurter elle fit entendre sa voix dans le corridor et sans laisser au galant d'issue pour s'évader, elle lui donna le temps juste de fuir ses regards et de se réfugier dans un cabinet dépendant du logement de la camériste.