‹ Léo (volume 2)Chapitre 66 sur 174 · CHAPITRE ZV · texte numérisé non relu

CHAPITRE ZV

pour montrer une prétendue supériorité d'esprit. Il ne jaillissait (comme on l'a dit de son maître ) aucune étincelle du caillou qui servait de cœur à M. le comte d'Hacmon. Seulement il allait modifiant de jour en jour sa fausse sérénité par un maintien de plus en plus dégagé , un choix de mots plus goguenard et des inflexions de voix presque métalliques.

Eve ne daignait pas cacher son caractère. Elle était le plus habituellement sombre ; seulement quand le désespoir la gagnait , elle se réfugiait sous une apparence de légèreté et d'empressement pour les distractions du monde. Que de folles gaietés de femme cachent ainsi des pleurs, à peu près comme dans les prairies l'herbe haute et d'un vert plus brillant dénonce une source furtive. Approchez de ces bords fleuris : c'est un abîme.

Une nuit que la jeune comtesse n'avait pas même essayé de dormir, pas même de rester sur son lit brûlant ; qu'elle laissait passer les heures, le front appuyé sur le marbre noir

de sa cheminée éteinte, n'entendant au loin (lue le retentissement de quelques portes d'hôtel fermées derrière les carrosses attardés , ou le cri sinistre du montreur de marionnettes qui pousse encore à une heure indue sa sauvage invitation au plaisir, elle crut distinguer s'approchant en dehors de sa porte , les pas légers d'une femme. Ce sera Èvélina, se dit-elle, qui a surpris mon retard h dormir et se tient éveillée aussi pour m'offrir d'inutiles services. Eve éteignit sa lampe par bonté d'ame et resta à continuer dans les ténèbres le cours de ses songes éveillés , les phases de l'éternel cauchemar qui pressait incessimiment son cœur sous une main de fer.

La camériste se retira : et au bout d'un intervalle dont sa rêveuse maîtresse ne put calculer la durée, il sembla à Eve qu'on venait d'entr'ouvrir avec précaution une des portes de l'appartement de plain-pied contigu au sien et occupé par le pair de France. Cet appartement , elle le connaissait à peine , mais on a à son insu l'intelligence do tous les bruits qui ap-

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partienncnt à la maison qu'on habite. On les perçoit dans la nuit avec une sagacité merveilleuse, en attendant que les physiciens décident si cette transmission des sons est due h la sonoréité plus grande de l'air nocturne ou au recueillement que nous laisse l'assoupissement de tous les autres bruits du monde. Eve ne fit d'abord aucune attention spéciale à cet incident. Il s'expliquait par les motifs les plus naturels et les plus ordinaires. Elle allait gagner sa couche abandonnée , lorsqu'un retentissement plus singulier parvint h elle d'un autre point. C'était un coup répété deux fois, assez sourd et comme souterrain . Elle ne put juger nettement d'où il provenait, si ce n'était peut-être du logement de sa mère. La baronne occupait l'entresol de ce vaste hôtel , et sa chambre à coucher répondait juste au dessous de celle du comte. On eût dit le bruit d'une canne ou d'un pocket de foyer anglais, heurtant le plafond afin de réveiller quelqu'un. Mais le retentissement était comme sournois et mysté-

rieux. On semblait craindre d'appeler une grande attention dans Thôtel. Eve pensa que sa mère était seule , peut-être indisposée, et elle se prépara en se couvrant d'un schall à descendre chez elle par un escalier dérobé, pour peu que cette espèce de signal fût encore répété. Au bout de dix minutes ce furent des bruits différens : ils n'étaient plus produits dans la direction inférieure de la chambre de la baronne , ils partaient des pièces de niveau à celle qu'occupait la comtesse, et séparées seulement par les cloisons immédiates. En un mot ces bruits sortaient de l'appartement du comte. On eût dit des pas confus et inégaux sur les tapis, une sorte de lutte qui Venait quelquefois aboutir contre la paroi même de ia prochaine muraille. Enfin Eve distingua un gémissement , puis l'effort d'une croisée brusquement ouverte. Elle sortit alors , s'avança par Tantichambre commun aux deux appartemens de maître, passa ensuite dans un couloir obscur, s'approcha ainsi davantage du point qui répondait à l'alcôve du comte,

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