CHAPITRE ZV
Je ne puis me prêter à ces vœux dénaturés , me faire complice d'une spoliation d'état. Non, Madame ! Mon successeur est, comme vous le dites, innocent de l' improbité qui s'attache à sa naissance. S'il ne me doit pas la vie, il me devra un jour un nom, un rang et une immense considération : cette existence-là vaut bien Tautre. Ne le dépouillez point et n'essayez pas de le déshériter.
— Mon fils, Monsieur, ne soupçonnera jamais dans quelles conditions aurait pu s'asseoir sa destinée. On ne saurait regretter ce qu'on n'a jamais connu. Il a devant lui tout un avenir de bonheur différent. Dieu place en tous les sorts des compensations. Le monde , je le sais bien , croit la richesse indispensable ; je l'ai cru aussi pour moimême., mais je n'étais pas mère ! On le croit surtout quand on arrive h l'âge de l'égoïsme , et que nos cheveux commencent à prendre la couleur de l'argent. Mais pourquoi accréditer cette fausseté près des enfans? Je saurai faire au mien une série de jours composés
d'études, d'illusions , de travail et d'amour. lï sera heureux : et si vous voulez vivre en paix aussi, Monsieur, et être béni, abandonneznous tous les deux.
— Jamais, Madame.
— Réfléchissez bien, seigneur comte!
— L'espoir de transmettre mon nom a été l'ambition de ma vie , Madame. Je serais mort déjà sans l'émulation de me survivre^ Je désire perpétuer les biens et les honneurs que j'ai laborieusement conquis, vous le saviez. Chaque homme a son but, son fanatisme, sa folie si vous voulez : celle-là c'est la mienne. La chance m'est venue de réaliser ma chimère : j'y tiens. Je tiens plus à l'avenir qu'au présent . Ce droit m'est acquis à titre onéreux, et je saurai maintenir l'honneur de ma race.
— Et moi me défendre , dit Eve , contre cette tyrannie monstrueuse. Je ne sais si mes réclamations juridiques auront un plein succès, mais je les ferai publiquement. Je déclinerai toute paternité de votre part ; un avocat me composera un mémoire , et peut-être le respect