CHAPITRE VI
— ... il fallait le recouvrer.
— Par une infamie ?
— Ma mère était pauvre, Monsieur. Et puis, vous qui parlez de tourmens, j'avais les miens à subir : la conscience me réservait des tortures. Pour regretter l'amour il fallait passer au bras de l'époux. Oh ! j'ai été punie, allez, et vous êtes bien vengé! Si je vous abandonnais, je fus à mon tour abandonnée de Dieu. Quelles années j'ai passées ! Mais vous voilà : le ciel est apaisé, n'est-ce pas, et l'avenir sera meilleur? Arnold , écoutez-moi, j'ai des choses à vous dire : le sort a aussi ses faveurs....
— Non pas pour moi!
— C'est vous qui fûtes ma providence : nous pouvons être encore heureux.
Un sentiment de pudeur monta au front d'Arnold.
— Il suffit, Madame, dit-il en se levant: je pars. Je ne sais pourquoi je m'irriterais; pourquoi j'attache, ou j'ai attaché tant de solennité à une pareille aventure. Vous avez de notre sexe , vous autres grandes
dames, l'idée qu'on a d'un troupeau d'esclaves. Vous confiez vos choix au caprice et vous adaptez à vos mœurs les façons du grand seigneur. Vous vous élevez même, dans votre philosophie, jusqu'à l'indifférence et au hasard qui conduit les rapprochemens instinctifs : et nous avons la susceptibilité de nous offenser de cette nature, comme s'il n'était pas plus simple de ne prendre aussi de ces occasions que ce qu'elles ont de risible ; et de laisser vos souvenirs dans cet oubli oii vont tomber les faveurs du jeu ou les fumées de l'ivresse.
— Arnold ! dit Eve en relevant la tête : si je fus coupable, je ne le fus que pour vous. Celle qui s'est perdue ainsi, ne l'avilissez pas vous-même : si elle ne doit trouver grâce qu'aux yeux d'un seul homme , que ce soit devant son complice.
— Laissez-moi pleurer sur tous deux.
— Voyez ! le temps et l'orage sont devenus plus menaçans que tout à l'heure ; le ciel se couvre d'épais nuages, entendez le vent faire