CHAPITRE I
taches , et il détachait de sa boutonnière une rose pompon, enseigne de victoire récente ou de conquête à faire. Il regardait cette fleur si usée par les plates comparaisons dont elle a été victime , comme pour exhumer de son sein une dernière fadeur.
La passagère devina l'hommage au frisson d'horreur qui parcourut ses membres. Si son regard eût rencontré celui du cavalier , certes il eût refoulé loin la galanterie , tant il s'amassait de dédain sous ses légers sourcils noirs; mais l'officier était tout à l'évocation qu'il voulait faire , et déjà il élevait le bras dans l'attitude de la dédicace, quand un coup d'œil implora le secours d'Arnold.
Arnold , avec la soudaineté du miracle , trouva une faculté qui lui était étrangère : la présence d'esprit. Et, sans paraître remarquer même la provocation de l'ennemi :
— Vos sœurs , dit-il , sont évidemment arrivées les premières , Madame. Je crois les voir s'avancer à votre rencontre par la grande allée qui descend de Saint-Cloud.
30 lia PIROGVE.
Sans ce hasard , Arnold eût-il jamais parlé à l'étrangère? On ne sait; mais quand il la vit menacée , il sembla qu elle lui appartenait; il se sentit un instinct de protection et ce courage qui défend sa proie. L'officier exécuta une pirouette gracieuse et prudente : la rose pompon tomba dans l'eau.
Arnold, dans ce peu de paroles, avait trouvé l'accent qui protège sans compromettre : c'était la réserve et le dévouement , c'était ce servage de bon goût , étranger à l'aspirant comme au possesseur ; et la jeune femme y sentit à la fois un si ardent respect et une si délicate envie de plaire qu'elle répondit sans hésiter :
— Je crois que vos yeux vous trompent encore de si loin. Monsieur. Et elle accompagna cette complicité d'un si reconnaissant sourire, que lorsqu'elle rangea ensuite près d'elle les plis de son vêtement , comme si elle eût fait place à son cousin, Arnold se demanda si ce geste avait été fait pour lui ou pour elle , au profit du défenseur ou de la protégée. Vou-