CHAPITRE X
telle était la vie d'Arnold. C'était une vie insensée : demandez aux cinq sixièmes des sages, pour qui les besoins matériels sont tout et les préoccupations de l'ame rien. La plupart des voyageurs font attention aux hommes et non aux pays : pour l'artiste, c'était le contraire ; les vivans étaient l'accessoire et souvent même l'obstacle , et tout son intérêt reposait sur cette nature que les profanes osent appeler morte. Il méritait enfin cette glorieuse injure que le vulgaire enferme dans un seul mot : Original. Nos contemporains ne deviennent-ils pas tels que les instincts grossiers sont encouragés seuls, et l'intelligence qui reflète le créateur est à peine un objet d'estime secondaire ? Celui en qui se révèle la poésie est proclamé fou. Le sens impérieux du beau est une infirmité, le talent une importune manie. Voyez en France les idées qui régnent: dans la nation officielle, toute généreuse qualité s'efface et les passions viles grandissent. La vertu meurt et l'abjection se développe : c'est ainsi que dans ces marais italiens qui
332 FIN d'0NE histoire.
s'étendent d'Ail >ano a Terracine, les hommes s'étiolent et les buflles fleurissent.
Arnold savait oublier les rencontres fâcheuses : une hôtesse bavarde, le bibliothécaire pédant ou poudreux, le châtelain inhospitalier; jamais l'arbre fécond, la montagne imposante, le vieux buisson , la rivière transparente, un coucher du soleil, et son fils sortant à demi nu du ruisseau pour apporter en riant une écrevisse attachée à son doigt qu'elle mord. Au milieu des scènes de ce monde champêtre, de ces naïves impulsions de la nature, il s'allumait un feu de joie dans l'existence de ce jeune homme. Eût-il jamais été malheureux, si quelques souvenirs n'étaient venus incessamment assaillir sa mémoire?
Un soir surpris par une pluie obstinée suiun chemin désert^ Arnold alla frapper a la seule habitation qui se trouvait là, loin de tout secours hiunain. C'était un vieux château de guerre , verdi de mousse et accroupi sous les grands arbres d'une vallée rêveuse, non loin d'une route royale aujourd'hui dé-