CHAPITRE I
éphémères, et nous, la postérité nous attend î Puis , après cette exaltation d'un moment , le mobile Arnold se sentit subitement rougir : sa tête devint lourde et brûlante , et il se laissa tomber sur la mousse , au pied d'un arbre.
— Je crois que vous pleurez? dit sa compagne.
— Hélas ! c'est parce que je suis un insensé, dit-il ; c'est parce que ce talent que j'invoque , je ne l'ai pas. Mon ame se déchire devant l'injustice de Dieu qui a donné le génie à quelques êtres, et le dénie à tant d'autres. Ces vœux stériles, ces aspirations vaines me fatiguent, m'obsèdent comme un remords. 0 iniquité du maître ! nature capricieuse et marâtre ! qu'ont-ils donc fait ceux qui ont usurpé les facultés hautes? On parle d'inégalités dans les existences, d'arbitraires partages à propos d'argent et de pouvoir, mais entre ceux qui ont l'intelligence et ceux à qui elle a été refusée, qu'est devenue la justice du ciel? Mais ne l'appelez pas Dieu-le-Pèi"e, celui qui a déshérité tant d'enfans !
— Cette défiance de vous , dit l'inconnue , indique peut-être que vous élevez des plaintes d'ingrat.
— Non, reprit Arnold éploré, non je ne crois pas à moi-même : je trouve du talent à mes émules et ne puis m'en reconnaître dans ma brusque sincérité. Qu'est-ce que faire bien? c'est le mieux qu'il faut obtenir dans les arts. Hélas ! nous remplaçons le vrai et le naïf par quelques enjolivemens : pour déguiser la faiblesse d'une trame et les défauts d'un tissu , on le brode. Ne pouvant faire aussi bien que la nature, nous sommes réduits à faire mieux.
— Modestie étrange ! dit la jeune femme en souriant.
— Non, ceci est plus vrai qu'on ne suppose. Mademoiselle ; mes chagrins sont amèrement sincères. Ce ne sont pas les imperfections des premiers essais qui m'effraient : une œuvre n'est pas proscrite par les défauts qu'elle enferme, mais par les beautés qui n'y sont pas. Le public a droit, dans les arts, de dire au présomptueux en parlant de beautés.
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comme l'enfant à table près de sa mère : Maman , donne m'en trop ! Les hommes comme les tableaux, pensait Bonaparte, ont besoin aussi d'un jour favorable, et je n'ai jamais trouvé le mien. C'est la conscience de soi , voyez-vous, qui assure le triomphe : la mienne est timorée , et on est à moitié vaincu quand on doute. Il faut se surfaire , se duper soi-même avant de duper ses juges. L'homme devient ce qu'il croit être. Mais ce courage de m'exagérer, cette impudeur de l'admiration personnelle, elle m'abandonne à mesure que j'étudie. Le génie monte sans guide au sommet de la pyramide, ne tourne pas la tête, pose résolument le pied sur la marche isolée, s'avance dans l'espace , ne voit que le but et y parvient sans vertige; mais moi, je sens que j'aurais eu besoin d'appui. L'encouragement, la bienveillance, ce sont là les murs et la rampe protectrice par qui seuls je pouvais m'élever un moment au dessus de la terre.
— ^Vous donneriez, dit la parisienne égarée, l'ambition de devenir le confident d'un artiste,
le compagnon de ses chagrins lous et de ses folles joies. Quel triomphe de ranimer sa force, de relever son front abattu, de lui faire croire à l'avenir, à la gloire! d'être enfin....
— Oh ! oui , dit Arnold, sa consolatrice et son inspiration. Le talent récompense magnifiquement , Madame , ce dévouement-là : il lègue toujours jeune et toujours belle aux siècles futurs la femme qui l'a aimé. Comment vous apparait la maitresse du Titien ? Sous quelles formes arrivera la Laure de Pétrarque à la dernière postérité ?
— Eh? ce serait une spéculation h tenter, remarqua la coquette, et surtout pour la beauté française qui est encore assez peu classique et mal constatée. Mais n'aperçois-je pas là bas , au fond de la vallée , le ruban blanc qui nous promet la Seine?... Je vous avoue que j'ai bien faim !
— Oui , nous approchons , dit Arnold. Là haut, c'est le pavillon de Lajonchères ; et plus près, voyez ces arcades romaines qui laissent a travers les chàtaignërs glisser des rayons de