CHAPITRE I
le plus empressé à rester , ma tante veut bien vous laisser vous rafraîchir ici ; mais nous n'avons guère de bonnes choses à vous donner, da!
Un couvert fut dressé sans chaises et sans table , car le gazon devait tenir lieu de table et de chaises. L'hôtesse et les convives disputèrent de vivacité et d'adresse pour seconder les projets de Toinette et lui rendre sa liberté. Ce fut à qui apporterait les eustaches à manches de buis , les verres de fougère , et irait tirer le vin d'Argenteuil. On s'était choisi un ombrage sous les branches pendantes d'un pommier, et à deux pas du ruisseau qui babillait là entre des cressons. On serait bien sur le talus incliné à la manière des lits antiques. La nappe écrue parut inutile et servit de tapis à la parisienne pour s'asseoir dans l'herbe. Déjà les menthes froissées sous les pieds embaumaient l'air. En un clin d'œil arrivèrent les œufs à la coque et le pain bis. La salade fut cueillie dans le ruisseau. On eut des noix, de la gelée de coing durcie à l'état de pavé, et Toi-
nette alla sous les ruches prochaines prendre un rayon de miel dans une feuille de vigne. Puis, voici venir le fromage à la crème, couronne de tous les diners à terre, dessert qui se partage au milieu des rires, barbouille les plus sérieuses figures et grise ordinairement tout le monde de folles réparties et de cris éclatans. Enfin lorsque au centre de cette symétrie un peu équivoque apparut, escorté de son fumet et de sa colonne de vapeurs , le plat d'anguilles et de gardons qu'on fut obligé de caler avec un caillou , les Parisiens s'émerveillèrent. L'arôme du laurier , du poivre , peut-être de l'ail , éveillait dans leurs palais toutes les houppes chatouilleuses; et ils se sentirent, malgré la rusticité du mets, ce symptôme de tous les appétits humains : l'eau à la bouche.
Ah! si vieux que vous soyez déjà devenu, mon jeune lecteur , rappelez-vous l'émotion lointaine et les bouffées d'aise qui vous montèrent à la gorge, quand vous parvîntes à faire asseoir derrière le sureau ou la charmille la