CHAPITRE I
liouri (Je votre paradis d'un jour. Qu'il faut peu pour composer un bonheur! Démentez donc l'idée chagrine de quelques poètes qui s'imposent des corvées d'imagination pour ordonner un repas. Ils fatiguent les deux mondes, comme si l'appétit avait besoin des faisans de la Chine ef des laitances du surmulet; la soif, du vin de Schiraz ; la volupté, d'édredons neigeux ! Esprits malades et corps dépravés, qu'il faut à leur joie de conditions, de recherches, d'ingrédiens! c'est une complète pharmacopée : leur bonheur est aussi laJîorieux h parfaire que le thé homérique de madame Gibou! L'action seule de dîner tête- à -tête n'allume-t-elle pas les désirs? Cette faveur remplace l'ancienneté .des rapports intimes : on s'était assis connaissances, on va se relever amis. La serviette roulée qu'on jette à la fin à travers les gobelets vides, n'est-ce pas le linceuil qui ensevelit toutes les étiquettes?
Mais on n'avait pu donner qu'une serviette pour deux; cette indigence même servit de
prétexte a mille folâtrei ies innocentes, à mille familiarités incisives. La rieuse convive avait, déjà , par distraction peut-être , changé de verre avec son guide.
— Enfin... comment vous appelez-vous? dit brusquement et subitement Arnold.
— Moi ? Eve ! répondit la jeune fille avec abandon.
— Ah oui ! vous êtes bien nommée : vous êtes la femme , la femme tout entière , et le primitif modèle de ce trésor.
Eve se leva fière et rayonnante; mais la vue de toute cette grâce si parfaite ne ramena l'artiste qu'à un sentiment exclusif d'admiration. La main qu'il osa prendre , il la comparait aux extrémités de la Vénus de Florence : d'un regard avide, il se prit à en étudier la ravissante anatomie. Si la statue animée relevait la tête, elle lui retraçait Diane. Les beaux yeux se perdaient-ils au ciel? c'était la Niobé. Plongé dans cette idolâtrie calme et profonde, Arnold demeurait surtout étonné de l'harmonieux ensemble du chef-d'œuvre : les mem-