CHAPITRE II
tions normales ; il taisait dire h certains des choses auxquelles ils n'avaient pensé de leur vie. Il respectait à peu près le terme ; mais il affrontait parfois le sens. Admis long-temps à faire le ménage d'un savant et à balayer les classes d'un collège, Fontaine avait perçu tant de non-sens pour lui, lesquels n'arrêtaient jamais ni le pédagogue ni les élèves , qu'il s'était sans s'en rendre compte persuadé que la moitié des paroles était une monnaie courante sans place ni valeur bien déterminée dans la phrase. Il se décidait d'ordinaire à employer un mt)t, seulement par l'à-peu-près du son qu'il envoyait à l'oreille.
Ainsi il venait de dire ce soir-là à son voisin :
— Vous avez beau faire , il faut vous coucher , monsieur Arnold : vous ne pouvez plus vous tenir , vos jambes réfléchissent sous vous.
Ce mourant , c'était donc Arnold ; c'était notre peintre enthousiaste.
Il n'avait jamais revu Eve depuis la soirée
deBougival, et l'avait cherchée constamment. On eût dit qu'à l'insu de sa volonté et de son courage, un pressentiment l'avertissait que sa destinée tout entière était liée à cette .fatale rencontre.
D'abord, quand il eut passé les premières nuits sur la rage d'un tel abandon, fuite honteuse , trahison de l'enfer, comme il disait , il se prit à croire qu'il braverait fort aisément son insolente conquête.
— Elle a judicieusement fait de s'éclipser, se dit-il : sa vanité avait tout à perdre à l'examen et à la réflexion. L'illusion me reste , ne suis-je pas trop heureux ? je ne tomberai jamais de la hauteur de mon succès. Le plaisir , après tout , ne porte ce nom que parce qu'il est rapide : s'il n'était fugitif, l'éclair éblouirait. Pourquoi me plaindre? C'est un rêve gracieux. Si une femme a été domptée par sa propre faiblesse, c'est à moi que la victoire demeure. Autant de pris sur l'ennemi commun ! D'ailleurs , toute charmante qu'elle soit, cette apparition -là ne