CHAPITRE II
occupée à lui broder des pantoufles. Elle travaillait dans l'embrasure d'une fenêtre où elle avait été poursuivre le jour qui tombait , afin de ne pas perdre un quart d'heure, ou mieux pour ne pas faire apporter de lumière.
— Tu n'as donc pas été , comme tu disais, ma chère amie, voir ta marraine ?
— Non, mon ami. J'ai pensé qu'il ne fallait pas quitter la maison tous deux à la fois , et je suis rentrée après vêpres. Les commis pouvaient avoir besoin de renseignemens.
— Trésor de la maison , va ! Ordre et sagesse ! Tu m'as demandé une campagne bien solitaire, je t'en achèterai une auxBatignolles. Et toi , tu ne t'informes pas où j'ai été ?
— Je ne suis pas indiscrète !
— Dites donc que vous n'êtes pas jalouse. Madame. Eh! bien! moi, je suis jaloux.
C'est horrible, la jalousie ; c'est injuste, c'est infâme... mais c'est bon aussi quelquefois... quand elle vous fait soupçonner ce qu'on aime et qu'on est conduit h voir qu'on s'est
grossièrement trompé. Je t'assure qu'on est heureux ! Croiras-tu que j'ai pu avoir l'idée absurde qu'Alfred te faisait la cour !
La tremblante épouse tressaillit encore, parce qu'elle ignorait quelle issue avait pris l'aventure; mais elle se rassura au même moment en voyant pleurer de tendresse le négociant qui se jeta à ses pieds. Il lui raconta tout ce qu'elle savait, et en s'accusant, s'injuriant, se meurtrissant la poitrine. Il se fût arraché les cheveux de repentir, si la magnanime petite femme ne lui eût accordé son pardon.
Quant à ce qui se passait en voiture, dès que la citadine fut fermée et roulante , le poltron reprit ses sens. Il retrouva d'abord la parole , et peu à peu la fatuité. A mesure que la distance s'augmentait entre lui et le point de départ , il osait se moquer du patron crédule ; il s'avisa ensuite de trouver César ine spirituelle , puis sublime , puis délirante , car elle l'avait tiré d'embarras. Il fit enfin le jolicœur ou le roué , comme on ne dit plus au-
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joiird'hui ; il parla de se venger du sort ; et, à travers mille idées galantes , glissa à demi voix son adresse au cocher.
— Non ! Piue de la Ferme-des-Mathurins , Monsieur, contredit ënergiquement Césarine. Jamais, répéta- t-elle en jetant par la portière sur les genoux d'un 'pauvre une bourse d'or qui venait de tomber sur sa main.
Et arrivée sur le seuil de sa demeure si facile^, elle ferma dédaigneusement la porte sur le visage d'Alfred.
A présent , Messieurs , entre un tel amant et un tel mari , dites-moi ce que deviendra la femme honnête ?
— Ta maîtresse , dit le vaudevilliste.
— Non. Mais si jamais elle devenait libre...
— Eh bien?
— Je penserais peut-être à en faire ma femme.
— Singulière conclusion ! Et où serait ton gage de sécurité ?
— Dans cette aventure même. Je n'ai de
confiance , moi, que dans la vertu éprouvée. L'expérience qui se tient en garde est moins exposée à faillir que l'innocence.
— Compte là-dessus ! dit l'élève en médecine.
— Ce qui n'empêche point , termina le vaudevilliste, que je île fasse de tout cela un opéra comique. M""' Damoreau y sera charmante; elle jouera deux rôles à la fois. Qu'en pense notre amphitrion?
— Moi! J'ai mal entendu la discussion, dit Arnold perdu dans sa tristesse : de quoi parliez-voLis, s'il vous plaît?
Jfoj»sem,
J'ai pleuré de véritables larmes.
Marie Dorval
Les amis s'étaient séparés en faisant mille conjectures et d'infinis commentaires. Arnold n'avait puisé qu'une amertume de plus dans cette distraction essayée. Les violences du plaisir étaient si étrangères à ses habitudes qu'en congédiant , non sans rougir un peu , ses tumultueux camarades, il se promit de les
éviter pour long-temps; il revint à se confier de nouveau et avec candeur aux espérances de l'étude. Il luttait si sincèrement qu'il eût mérité de vaincre; mais qu'il connaissait peu son ennemi ! Blessé grièvement, il le savait à peine , et devait comme le stoïcien ne jamais confesser devant la douleur qu'elle fût un mal. Il y a des souffrances dont le martyr ne mesure pas les progrès : on a vu le poitrinaire parler d'avenir et sourire la veille de sa fin. On descend plus d'une fois la moitié d'une pente mortelle sans soupçonner le précipice. Arnold avait passé de l'impatience à l'abattement et des déceptions d'un espoir non avoué à l'ennui. Cette vision aperçue un jour, il la regrettait avec angoisse. Il vivait comme empoisonné par la morsure d'une seule et ardente idée. Hélas! ses efforts pour s'affranchir avaient serré l'étreinte de sa cliaine. Il est des regrets qui nous consument comme un remords. Enveloppé de son sort mauvais comme d'un manteau accepté par la résignation évangélique, il ne s'apercevait pas même que son derniei-