CHAPITRE I
journaliste subventionné par leur ministère. Toutefois , en s'approchant un peu de la personne transfigurée , Arnold se repentit bien vite de sa dernière conjecture : car rien ne trahissait dans le maintien et la parure de cette femme une si malheureuse idée. Elle était grande et marchait avec dignité ; elle lui parut pâle et légèrement souffrante. Le plus souvent vue de dos, il dut l'apprécier mal , car elle ne montrait guère qu'un profil perdu et fugitif; mais il y avait en elle un tel air de soin et de propreté, qu'il rougit de ses soupçons. Sa toilette était si pure et si fraîche ! Il n'y avait , dans toute cette démarche , aucmi abandon ni mollesse, aucun des indices de la volupté facile. Les souliers étroits pressaient un pied non accoutumé aux relàchemens complaisans des pantoufles ; la colerette était vierge ; le chapeau , demeuré dans sa forme primitive, ne dénonçait aucun acte précipité, par lequel il eût été jeté, oublié, exposé à l'injure d'une distraction ou d'un emportement; enfin les chastes plis de la robe n'ac-
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cusaient aucun angle droil , aucune de ces lignes horizontales qui, pour vous autres gens corrompus, éloignent toutes les idées de chasteté.
Cependant l'oisive promeneuse avait un air de sécurité imperturbable et de familiarité agaçante qui étonna encore l'observateur, ^es deux personnes marchaient de compagnie, quoiqu'à distance : l'une semblait em- •^ pressée , mais l'autre avait l'esprit flâneur et ^.-^ curieux. Arnold parvint enfin h se rapprocher encore, et il se dit :
— Si on pouvait suivre, aborder et posséder facilement une pareille femme , quel dommage !
Contradiction des sens et de l'esprit ! Estelle honnête? on donnerait son sang pour lui faire oublier sa vertu ; est-elle facile ? on n'en veut pas.
Comme il méditait là dessus, la capricieuse était déjà disparue à ses yeux. Son regard de peintre s'étendit dans toute la rue et erra vaguement de gauche à droite... Personne!