CHAPITRE VI
' — Mes parens autrefois riches, s'obstina-telle malicieusement à continuer , étaient réduits à l'indigence lorsque j'arrivai à l'âge de raison. Mon père , que je n'ai pas connu et dont je n'ai même su le véritable nom qu'assez tard, mourut aux Indes où l'avait envoyé la Restauration. Nos ressources s'épuisèrent. Mon frère s'engagea ; et ma mère, en m'emmenant à Paris, laissa dans la lointaine petite ville où j'ai passé mes premiers jours, deux de mes sœurs: l'une mariée obscurément, l'autre placée dans une pension en qualité de sous-maltresse. J'étais la plus jeune et l'enfant chéri de ma mère. Je reçus ses plaintes touchant l'ignoble condition où s'étaient résignées ses deux premières filles : Elles n'ont eu aucun courage, me disait-elle souvent. Peut-on se condamner à s'enfermer dans un faubourg, compter toutes les heures de sa vie au cadran d'une même horloge de village? travailler et servir, tandis que le monde appartient à l'intelligence, à l'adresse et à la beauté ? Elle me donna, de la misère, la peur
que l'on fait aux enfans de tous les monstres inventés par les nourrices. Il n'y eut pour moi, Monsieur, ni revenans, ni loups-garous, ni Croquemitaine : il y eut la misère! L'objet le plus hideux qu'on pût présenter à mon imagination , ce ne fut ni un scélérat ni un valet , mais un pauvre. Oh! c'était à mes yeux cent fois plus laid que l'ivresse ou le sang. On m'obligea à remarquer que le sentiment de répulsion inspiré par la pauvreté est si général et si naturel que les animaux euxmêmes le partagent : les chiens aboient contre les mendians, n'est-il pas vrai. Monsieur?
Arnold tressaillit.
— Regarde autour de toi, répétait ma mère : regarde si la richesse ne tient pas lieu de tout! Où s'attache la considération qui entoure encore ce banquier, empoisonneur de sa femme? Pourquoi va-t-on à ses fêtes et d'où vient que personne ne connaît plus seulement celui qui a compromis par honneur ses capitaux à répondre pom' un ami? Est-il donc un talent, une vertu qu'on ne nie ou ne